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SOUVENIRS
SUR
MADAME DE MAINTENON
LES CAHIERS
MADEMOISELLE D'AUMALE
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
SO'j.Oo. — Coulommiers. Imp. Paul BRODARD. — 4-Û3.
porirtii/ ii/j/ja/-/i^.'it!nt a ^yJC Aéon —^ ru
SOUVENIRS
SUR
MADAME DE MAINTENON
PUBLIÉS PAR
LE r/^ D'HAUSSONVILLE & G. HANOTAUX
DE l'académie française
LES CAHIERS
DE
MADEMOISELLE D'AUMALE
AVEC UNE INTRODUCTION PAR
G. HANOTAUX
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3. RUE AUBER, 3
INTRODUCTION
Madame de Maintenon voulut — ce sont ses
propres expressions — être « une énigme pour le
monde ' » : elle voulut être aussi « une énigme
pour la postérité" ». « Pétrie de gloire et d'amour-
propre ^ », — c'est encore elle qui parle, — elle
avait l'orgueil raffiné de la modestie. Il lui plai-
sait qu'on sût mal ce qu'elle avait été et par quels
chemins elle avait passé. Gomme elle avait dis-
posé et arrangé sa vie, elle prétendit disposer
et arranger sa mémoire : femme singulière et
vraiment unique, qui poursuivit les soins de la
prudence et l'entreprise de la séduction jusque
par delà la tombe.
1. Th. La vallée, Madame de Maintenon et la maison royale
de Saint-Cyr. Paris, Pion, 1862, in-8°, p. 34.
2. Correspondance générale de Madame de Maintenon, Intro-
duction, p. 1.
3. A. GefTroy, Madame de Maintenon d'après sa correspon-
dance authentique. Paris, Hachette, 1887, in-12, t. I, p. 44.
II INTRODUCTION,
Il faut observer, cVabord, comment une femme
s'habille. Selon la figure et l'air qu'elle se donne,
on découvre le personnage qu'elle joue. Ecoutez
celle-ci : « J'ai soutenu dans ma jeunesse et au
milieu du plus grand monde de ne porter qu'une
simple élamine dans un temps oii personne n'en
portoit. Je n'avois pas assez de bien pour égaler
les autres dans la magnificence de leur habille-
ment; j'aimois mieux me jeter dans l'extrémité
contraire... Je ne saurois vous dire l'estime que
cela m'attira; on ne pou voit se lasser d'admirer
qu'une jeune personne, au milieu du monde, eut
le courage de soutenir un habillement si
modeste; il l'étoit, en effet, et n'avoit rien de
bas ni de rebutant; si la qualité de l'étoffe étoit
simple, l'habit étoit bien assorti et fort ample, le
linge étoit blanc et fin, rien ne sentoit la mes-
quinerie. Je paroissois plus avec cela que si
j'avois eu un habit de soie décolorée... »
Rien qu'à ce trait, le grand-père Agrippa eût
reconnu, chez Françoise d'Aubigné, le sublime
détour du « paroislre ».
Le confesseur, le bon abbé Gobelin, qu'on eût
pu croire plus myope, ne s'y trompe pas. Made-
moiselle d'Aumale nous a conservé la remon-
trance où il alisse un de ces éloges divins aux-
INTRODUCTION. III
quels aucune femme ne serait insensible. « Vous
n'avez que des étoffes communes; mais je ne
sais ce qu'il y a : je vois lomjjer avec vous, quand
vous vous mettez à genoux, une quantité d'étoffes
à mes pieds qui a si bonne grâce que je trouve
quelque chose de trop bien * » .
« Trop bien », c'est le mot exact. Des volumes
d'Instructions édifiantes, un art exquis de l'ar-
rangement épistolaire, avec la pensée perpétuelle
« de ce qu'on en pensera », les aveux, les con-
fessions, les sincérités sont moins éloquentes et
moins persuasives que ce geste où, dans l'am-
pleur des plis, la belle pénitente tombe aux pieds
du confesseur.
Elle était la perfection même : les traits déli-
cats et menus, la ligure ronde et poupine, le
teint d'une blancheur éclatante sous la chevelure
sombre tout envolée autour d'un front de déesse,
des sourcils légèrement arqués où la volonté était
inscrite, un nez droit à peine renflé du bout
comme pour insinuer une promesse discrète de
fine sensualité, une bouche petite, minaudière,
roulant un sourire charnu où la discrétion l'em-
porte décidément sur la volupté , une gorge
1. Voir premier volume, p. 52.
T. II.
IV INTRODUCTION.
faite au moule, froide et blanche, une laille pleine,
un corps proportionné, enlevé d'un rythme souple,
sain et juste, toute la personne illuminée par un
regard de velours noir, obscur et clair, souve-
rain s'il repose, mais s'il s'éveille, ardent, vif,
animé, mutin, fier, prévenant, enchanteur, révé-
lant par son intensité profonde, les supériorités
ataviques de cette race des d'Aubigné : la vigueur,
l'esprit, l'entreprise, et, en plus, un sens de la
règle et de la mesure qui avait manqué à tous
les ancêtres.
Elle était belle, tous ses contemporains et
même les femmes le proclament, d'une beauté
calme où la maturité mit une grâce savoureuse.
L'intelligence ne peut être mise en doute.
Selon l'observation de La Beaumelle, on ne sau-
rait monter si haut et soutenir un tel vol, si l'on
n'a des ailes.
Quant au moral et au caractère, il faut savoir
d'abord ce qu'elle voulait que l'on sût d'elle;
car elle s'étudie et se décrit sans cesse : « Dès
mon enfance, j'étois ce qu'on appelle un bon
enfant, tout le monde m'aimoit... Après cela, je
fus, dans le monde, recherchée d'un chacun... Je
m'occupois beaucoup plus des autres que de moi...
J'ai vu de tout, mais toujours en tout honneur...
I N T K 0 I) l C 1' 1 0 .\ . V
Je voulois faire un beau personnage cl qu'on dit
du bien de moi; c'éloit là mon idole'... »
» Dans le temps où je demeurois à Paris, j'allois
ordinairement cbcz ma bonne amie madame de
Montchevreuil ; je travaillois sans penser au
chaud et au beau temps et sans sortir une fois
pour prendre l'air. Une petite mignonne auroit
dit bien souvent : Ah! qu'il fait chaud! Quoi! par
un si beau temps, ne pas aller se promener. — Je
ne pensois à rien de tout cela tant je travaillois
avec atTection... Je voudrois avoir fait pour Dieu
ce que j'ai fait dans le monde pour conserver ma
réputation"...
» Croiriez- vous bien que ce qui a d'abord servi
de fondement à cette étonnante fortune, sans que
j'y pensasse le moins du monde, sont tous les
services d'amie que madame de Montespan
remarqua que je rendois à madame d'Heudi-
court... Je faisois là les mêmes choses que chez
madame de Montchevreuil. Jamais six heures ne
me prenoient dans mon lit, et pendant que la maî-
tresse du logis ne se levoit qu'à midi, je donnois
ordre à tout dans sa maison et mettois en train les
tapissiers et les ouvriers ({ui y étoient, leur
1. licITroy, t. I, p. 20.
■Z. Ibul., p. '11.
VI INTRODUCTION.
aidant souvent quand je voyois qu'ils en avoient
besoin ^ »
Lisez le « Projet de la conduite que je vou-
drois tenir si j'estois hors de la cour » : la prière,
les œuvres, des mœurs irréprochables, tout tend
vers Dieu : « Lever à sept heures en été, à
huit heures en hiver; rester une heure en prière
avant que d'appeler mes femmes... Je destine-
rois trois jours de la semaine : un pour visiter
les pauvres de ma paroisse, l'autre pour aller à
riIôtel-Dieu et l'autre pour les prisonniers; —
passer mes soirées à travailler et à lire... être
habillée modestement et ne porter jamais ni or, ni
arsrent; donner le dixième de mon revenu aux
pauvres-... — Je disois, il y a bien des années,
à M. de Barillon, qu'il n'y a rien de si habile que
de n'avoir point tort, et de se conduire toujours,
avec toutes sortes de personnes, d'une manière
irréprochable ^.. Je n'ai point de passion, disait-
elle encore, point de haines, point de ven-
geances, point d'intérêt, nulle ambition ^ »
Si elle accepte la position qu'on lui offre près
des enfants de Louis XIV et de madame de
1. GelTroy, t. I, p. 32.
2. llnd., p. 62.
3. Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 75.
■i. Lavallée, Madame de Mainlenon, etc., p. 36.
INTRODUCTION. VII
Montespan c'est pour servir lui, parce qu'il est le
Roi, non elle, qui la présente cependant. Celte
sorte de docilité hautaine et orgueilleuse la
relève aux yeux du monde et à ses propres yeux.
De madame de Montespan, elle supporte les viva-
cités, les caprices, les rudesses, dans un esprit de
résignation chrétienne, et, aussi, parce qu'elle
aime ces enfants qu'on lui a confiés, qu'elle les
élève et les soigne comme une véritable mère.
Quand elle se sent assez forte pour livrer le
combat dont le cœur royal est le prix, c'est la vertu
chrétienne qui lui donne l'autorité et lui impose
l'action. A cette heure, elle résume en elle et coa-
lise autour d'elle les convenances, les pudeurs,
les devoirs, dont l'orgueilleuse maîtresse a fait
litière. La petite madame Scarron est un con-
cile : elle parle au nom de la Reine délaissée,
des évêques scandalisés, du bon curé Hébert, de
toutes les dignités froissées à la Cour et dans le
royaume. La religion, la piété, la vertu dictent
sa conduite : « Ceux qui disent que je veux me
mettre à sa place ne connaissent ni mon éloigne-
ment pour ces sortes de commerce, ni l'éloigne-
ment que je voudrois en inspirer au Roi'. »
1. Lavalléc, Madame de Mainlenoii, etc.... p. 24.
VIII INTHOni'CÏIOiV.
'( Je suis trop glorifiée de cjnelque bonne inten-
tion que je tiens de Dieu '. »
Quand la Reine, femme de Louis XIV, mourut,
« elle parut dans un si grand deuil, avec un air
si affligé que, lui, dont la douleur étoit passée,
ne put s'empêcher de lui faire quelques plaisan-
teries-. »
Elle s'apitoie sur la situation que ce veuvage
fait au Roi. Elle demande des prières à l'abbé
Gobelin : « Ne vous lassez point de prier pour
le Roi; il a [dus besoin de grâce que jamais pour
soutenir un étal contraire à son inclination et à
ses habitudes \ »
Quand Louis XIV, six mois après, l'épouse
elle-même, elle se soumet à cette volonté royale
ou à cette décision de la Providence pour le bien
du royaume, par des motifs d'édification et pour
couper la racine des exemples déplorables que le
Roi et la Cour donnent au peuple. Rien n'altère
ces sentiments de modestie et d'effacement qui
ont toujours été les siens.* Elle aime le Roi :
Rœderer l'a finement démontré ^. En tout cas,
1. Lettres historiques et édifiantes, t. I, p. 21.
2. GefTroy, l. I, p. Ii6.
3. Iliid., p. 130.
4. Voir la iiiiniilieuse étude, très favorable à matlame de
Maintenon, iiui occiip:', la moitié du voliiine de Ilo'derer,
INTRODUCTION. IX
visant si haut elle se porte vers le bien, et c'est
ainsi qu'elle se résigne à celte existence, tout à
la fois cachée et reconnue, en pleine Cour et en
marge de la Cour, sous les yeux de tous ces gens
qui savent, se taisent, jugent et n'oseraient se
permettre ni une allusion, ni un sourire, tant elle
sait mettre de netteté et de justesse dans cette
incertitude et cette obscurité, tant cette position
occulte est autre chose qu'une position fausse;
elle dit elle-même : « Il n'y en a jamais eu, il
n'y en aura jamais tle semblable. »
Sa fortune se consolide : sa modération s'af-
firme. Il est vrai qu'elle case son monde et
encombre un peu, de ses parents, les hautes
situations ecclésiastiques et militaires. Mais ce
sont les mœurs du temps. Pour elle, elle ne
demande rien, satisfaite de ce qui lui est accordé.
Elle subit cette vie rude qu'est la vie de Cour,
sans joie, mais, quoi qu'on en ait dit, sans pédan-
tisme morose. Le Roi est un maître exigeant,
môme pour ceux qu'il aime, — s'il aime. Il faut
faire ce qui lui plaît et tout pour lui plaire. Elle
ne gagne pas plus sur lui que le reste de la Cour.
Il vient à des heures régulières, deux ou trois
Mémoire pour servir à l'Ilisfoire de la Société polie en France,
pp. 259 et suiv.
X IXTROnUCTION.
fois par jour; s'assoit dans le grand fauteuil,
de l'autre côté de la cheminée, reste là long-
temps, cause peu et, au fond, se méfie toujours.
Ayant le corps et l'esprit dispos, il est, rien que
par sa présence, pour ceux qui l'entourent, une
écrasante fatigue : « Je vais presque tous les
jours à Saint-Gyr avant le jour; le Roi est dans
ma chambre quand j'en reviens et j'ai grand besoin
de repos quand il est parti'... Il n'y a point de
milieu dans mon état; il faut en être enivrée ou
accablée. — Je meurs de tristesse dans une for-
tune qu'on aurait peine à s'imaginer. — Je me
trouve dans un état à en avoir, comme on dit,
jusqu'à la gorge; je n'y peux plus tenir; je vou-
drais être morte-. »
Mais elle règne; du moins, l'ambition est satis-
faite : on se trompe ; elle n'y tient pas : « Bien
des personnes croient que c'est par mon industrie
et par un dessein prémédité que je me trouve à
la place que j'occupe. Il n'y a pas même jusqu'à
mes amis qui ne soient dans cette pensée. Le
maréchal de Créquy dit à l'abbé Testu : « Ha ça!
» monsieur l'abbé, parlons, je vous prie, de cette
1. Voir tout le tableau dans LavalléC; p. 38, et comparer avec
le cliap. m du présent volume.
2. Gefïroy, Introduction, t. I, p. xlv.
INTRODUCTION. XI
» femme-là. Il faut qu'elle ail un grand espril el
» un génie bien supérieur pour avoir imaginé au
i> coin de son feu el conduit comme elle l'a fait le
» dessein d'une fortune aussi élevée que la sienne ! »
— Oh non! assurément, je ne me suis pas mise
où je suis! C'est Dieu tout seul. Je ne l'aurais
ni pu, ni voulu ' ».
Un concert unanime la charge de tout ce qui se
fait, et surtout du mal. Combien injustement!
Si le peuple est misérable, si la guerre se prolonge,
si le blé manque, on l'accuse : dans les mauvais
temps, lors de cet affreux hiver de 1709, elle ose
à peine sortir en carrosse : « On veut me lapider »,
écrit-elle-.
Or, elle ne sait rien, ne fait rien, ou bien peu.
Le Roi vient chez elle avec ses ministres; c'est
vrai. Mais elle est dans l'embrasure d'une fenêtre,
écoutant à peine, le plus souvent distraite,
bâillant, priant; elle ne se mêle au débat que si
elle est directement interpellée ^ Elle ne con-
seille que rarement et avec les plus grandes pré-
1. Mcauisci'its de Versailles. Lettres édifiantes, t. VII, cité par
GelTroy, t. I, p. xxvi.
2. Ibid., t. II, p. 208.
3. Ibid., t. II, p. 48-30. Comparer plus loin, p. xxxviii de l'In-
troducllon. et, dans le texte, le chapitre Madame de Muintenon
et Louis XIV.
XII INTRODUCTION.
cautions. Même dans les matières de la religion,
elle a peu d'influence sur le Roi, et si elle insiste
pour lui conseiller de bonnes lectures, le rame-
ner dans la voie du salut, il détourne la conver-
sation et répond « qu'il n'est pas homme de suite,
voulant dire qu'il ne suivoit rien' ».
Que ce contact est froid. Et il est si rude, le
plus souvent! On lui reproche d'exercer une
tyrannie domestique; elle est la première esclave :
« Quand le Roi est revenu de la chasse, il vient
chez moi; on ferme la porte et personne n'entre
plus. Me voilà donc seule avec lui. Il faut essuyer
ses chagrins s'il en a, ses tristesses, ses vapeurs;
il lui prend quelquefois des pleurs dont il n'est
pas le maître; ou bien il est incommodé. Il n'a
point de conversation. Il est tard; je suis debout
depuis six heures du matin ; je n'ai pas respiré
de tout le jour; il me prend des lassitudes, des
bâillements, je me trouve si fatiguée que je n'en
puis plus. Le Roi s'en aperçoit quelquefois et me
dit : « Vous êtes bien lasse, n'est-ce pas? Il faudrait
» vous coucher. » Je me couche donc; mes femmes
viennent me déshabiller; mais je sens que le Roi
veut me parler; il reste encore quelque minisire...
1. GolTroy, t. I, p. 261.
INTRODUCTION. XIII
Enfin, me voilà dans mon lit. Le roi s'approche
et demeure à mon chevet. Pensez-vous bien
ce que je fais là. Je suis couchée, mais j'au-
rois besoin de plusieurs choses, car je ne suis
pas un corps glorieux... Je n'ai pas là une
femme... Le Roi est le maître partout; il fait
tout ce qu'il veut; il n'imagine pas que l'on soit
autrement que lui'... »
Quand elle est seule avec ses amies de Saint-
Cyr, elle va jusqu'à dire que ce roi, non glorieux
non plus, sent mauvais. 11 y a d'autres exigences
au sujet desquelles, à soixante-dix ans, — lui
soixante-sept, — elle consulte encore son direc-
teur-. Ah! combien de larmes elle a cachées « sous
cette grande coifTe noire où elle est enveloppée
comme en un nuage ^ »
Voici ce qu'elle dit à son élève, sa chère pré-
férée, madame de Glapion : « Ne voyez-vous pas
que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on
auroit peine à imaginer et qu'il n'y a que le
secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber?
J'ai été jeune et jolie, j'ai goûté les plaisirs; j'ai
4. Entretien particulier d'une confiance intime de Madame de
Maintenon avec Madame de Glapion, dans GetTroy, t. 11, p. 43-32.
2. Voir Correspondance générale, 1705, t. V, et Taphanel,
La Beaumelle et Saint-Cyr, Pion, IS'JS, in-8°, p. '219.
3. Mol de ral)hé de V.ilincoiirt, cité ]iar Geirroy, t. 11, p. 38.
XIV INTRODUCTION.
été aimée partout. Dans un âge un peu plus
avancé, j'ai passé des années dans le commerce
de l'esprit; je suis venue à la faveur et je vous
proteste, ma chère fille, que tous ces états lais-
sent un vide affreux, une inquiétude, une lassi-
tude, une envie de connoître autre chose, parce
qu'en tout cela rien ne satisfait entièrement. On
n'est en repos que lorsqu'on s'est donné à Dieu. » *
Voilà le triste crayon de cette vie enviée, les
traits qu'elle fixe elle-même pour l'avenir. A la
fin, que trouve-t-on? L'élan mystique vers Dieu,
si fréquent en ce siècle de grandes fautes et de
grandes repentances, le besoin de repos pour
l'âme, la nostalgie du cloître.
Et, en effet, au fur et à mesure que cette exis-
tence se déroule, elle s'attache à une œuvre qui,
un jour, l'absorbera toute. La fin et le couronne-
ment de cette fortune, la plus étonnante qu'une
femme ait pu rêver, c'est une fondation pieuse,
c'est un couvent, c'est Saint-Gyr.
II
Madame de Maintenon aimait les enfants. Elle
les aimait comme il faut les aimer, pour les
1. Geirroy, t. II, p. 8.
INTRODUCTION. XV
soigner, les nourrir, les élever, les instruire, les
corriger. S'occuper d'eux ce n'était pas pour elle
une fantaisie, une attitude, un caprice de femme
stérile, c'était un devoir et presque une fonction.
Quand elle fut arrivée à la faveur, son premier
soin fut de faire du bien aux enfants : elle était
portée par un sentiment naturel, une vocation :
« Tout le monde croit, disait-elle, que la tête sur
mon chevet, j'ai fait ce beau plan de Saint-Cyr;
cela n'est point... Beaucoup de compassion pour
la noblesse indigente, parce que j'avois été orphe-
line et pauvre moi-même, un peu de connois-
sance de son état me fît imaginer de l'assister
pendant ma vie... Dieu sait que je n'ai jamais
pensé à faire une si grande fondation*. » Remar-
quez qu'elle se défend toujours d'avoir eu l'inten-
tion du bien qu'elle fît.
Elle réunit donc, autour d'elle, deux cent cin-
quante filles appartenant à la noblesse pauvre.
Enfin, elle va avoir qui aimer, instruire, diriger.
Parmi cette vie légère et passante de la Cour,
elle a où se tenir, un fond où se prendre, une
trame où broder son rêve. Quand elle bâtit
Saint-Cyr, elle dit : « Ce qui me fait plaisir en
1. Lavallée, p. 46.
XVI IM'KODICTION.
voyant ces murs, c'est que j'y vois ma retraite et
mon tombeau *. »
Entreprise admirable, qu'il s'agisse de la terre
ou du ciel. Devant Dieu et devant les hommes,
cette œuvre [daidera, témoignera, et, au besoin,
rachètera. C'est, ici, le bien pour lui-même, le
bon, le parfait, le bienfait.
La dernière main sera mise et le but réel
atteint quand, par une évolution naturelle, néces-
saire, l'institution sera devenue monastère et
couvent. Alors, madame de Maintenon, presque
reine, femme du roi — et de quel roi ! — sera
devenue, effectivement, une mère de l'Eglise, une
fondatrice d'ordre, une sainte Marie de Chantai.
Dans sa « solidité », elle aura mis de la sainteté.
Saint-Cyr est une occupation.
Dans le train de la Cour, si plein et si vide,
les heures réservées pour la maison chère sont
les meilleures, les premières. « C'est mon lieu de
délices, » disait-elle-. Dès l'aube, elle accourt :
« Je l'ai vue souvent arriver avant six heures du
matin afin d'être au lever des demoiselles et
suivre ensuite toute leur journée en qualité de
première maîtresse... Elle aidoit à peigner et à
1. Lavalhe, ]). 71.
2. Ihld., p. 47.
INTRODUCTION. XVII
habiller les peliles, parfois deux ou trois mois de
suite à une classe, y faisoit observer l'ordre dans
la journée, leur parloit en général et en particu-
lier... ses discours étoient vifs, simples, naturels,
intelligents, insinuants, persuasifs'. » La voilà
dans son rôle : on ne peut nier qu'il n'y ait tou-
jours en elle quelque chose de l'institutrice et de
la pédagogue. Mais, souveraine par l'esprit et
par le rang, elle s'abaisse, avec joie et humilité,
jusqu'à ces soins pieux.
Saint-Cyr est une édification.
Une édification pour elle, pour le Roi, pour
la Cour : « Mes intentions sont droites, dit-
elle; je n'ai envisagé, en tout cet établisse-
ment, que la gloire de Dieu, le bien du royaume
et le soulagement de la noblesse ". » « Elle
n'avait en vue que l'édification de Saint-Cyr, qui
devait, disait-elle, s'étendre sur toute la France. »
Elle revient sur l'idée, insiste, explique toute sa
pensée; elle est chrétienne plus encore que
femme du monarque. « Les affaires que nous
traitons à Versailles sont des bagatelles; celles
de Saint-Cyr sont les plus importantes, parce
qu'elles tendent toutes à établir le royaume de
I. Lnvallée, p. 73 et 119.
->. IbicL, p. 124.
XVIII INTRODUCTION.
Dieu. — La vocation d'une dame de Saint-Louis
est sublime... Sanctifiez votre maison et, par
votre maison, toute la France '. »
Saint-Gyr, enfin, est une précaution.
« C'est là ma retraite et mon tombeau ». Si le
Roi meurt, le refuge sera là. Pour l'œuvre du salut,
la justification sera là. Et pour l'histoire enfin,
— car il ne faut rien négliger — le témoignage
permanent, le plaidoyer actif et vivant, dévoué
et passionné sera recueilli et transmis là, de géné-
ration en génération, par ces vestales de sa
mémoire, traditionnellement.
Pour cette cause suprême, — selon la méthode
de ne rien négliger et ne rien laisser au hasard
de ce qu'on peut lui enlever, — tout est réglé
d'avance, des ordres ponctuels sont donnés. On
écrit à ces filles chères et dévouées ce qu'il con-
vient qu'elles sachent et ce qu'il convient qu'elles
disent. On arrête leur ingénue curiosité là oii il
convient qu'elles ignorent. On brûle, on sup-
prime devant elles, assuré de leur discrétion
pour ce qui est, pour ce qui fut et pour ce qui
n'est plus.
« Dans ce temps (169G), nous rassemblâmes
1. La vallée, p. 160.
I N ï H 0 D U C T I 0 i\ . XIX
les lettres que madame de Maintenon avait
écrites à chacune de nous en particulier sur dilîé-
rents sujets... Nous en fîmes faire des copies
que nous fîmes relier en plusieurs livres qu'on
mit dans une armoire dans la salle de la com-
munauté...
« Nous mîmes aussi au netle recueil des instruc-
tions que nous avions reçues de madame de Main-
tenon... Nous les montrâmes à Madame; elle les
lut, d'un bout à l'autre, y mit un bon et une
apostille à chaque cahier, par lesquels elle adopte
tout ce qui y est contenu et le reconnaît pour
avoir été dit par elle et être de son esprit '. »
En sens inverse : madame de Maintenon a
détruit toute sa correspondance avec Louis XIV
« dont il ne reste pas une ligne »; elle brûle ses
lettres avec la plus secrète et la plus intime de
ses amies, madame de Montchevreuil; elle se fait
restituer ses lettres à l'abbé Gobelin et brûle
encore'"; de toutes les lettres qu'elle lui avait
1. Lavallée, Madame de Mai?ïLenon, p. 30, note.
2. On a gardé quelques-unes de ces lettres, mais à son insu.
Sur ces destructions méthodiques, voir la note de Lavallée,
Madame de Maintenon, p. 30. — Cf. Gell'roy, t. I, p. lxxvi et Co7'-
respondajice générale : Des Lettres de Madame de Maintenu?!,
Introduction du premier volume; voir aussi le passage si précis
de Mademoiselle d'Aumale dans notre tome I, p. 112 : « Me voilà
hors d'état de prouver que j'ai été bien avec le Roi... % etc.
T. II. c
XX INTRODUCTION,
adressées, une seule échappe. Elle brûle les lettres
échangées avec son autre directeur, l'évoque de
Chartres. En 1713, toujours mue par une même
pensée, elle brûlait encore. Voilà ce qu'écrit
madame de Glapi on : « Madame de Maintenon a
donné ce livre, qui est écrit de sa main, à madame
de Glapion, après en avoir brûlé d'autres et toutes
les lettres qu'elle avoit du Roy, surtout un grand
nombre pendant la campagne de Mons ; ce fut une
perte irréparable que tout ce qu'elle mit au feu ce
jour-là, l'année 1713; mais elle ne voulut pas le
laisser après elle. »
Pourquoi ces précautions, pourquoi ces héca-
tombes? Il est loisible de chercher à les expliquer.
Dans cette vie si contrastée, il y avait des passages
sur lesquels il était inutile d'éveiller la curiosité
des élèves de Saint-Gyr. Puisque la physionomie
définitive avait pris cette grande et noble allure
qui accompagne si dignement la fin du grand Roi,
à quoi bon évoquer un passé aboli pour jamais?
Le mariage avec ce pauvre Scarron, c'est bien
loin et c'est bien bas. La période des Villarceaux,
des Ninon de Lenclos est périlleuse, non à
défendre certes, mais à expliquer; les relations
avec madame de Montespan ont, dans leur origine
et dans leur développement, des endroits sca-
INTRODUCTION. XXI
breux pour ces oreilles pures. Sur le mariage et
sur les conditions clans lesquelles il s'est préparé
et accompli, comment distinguer, faire un choix
entre tous ces moments, couverts et sanctifiés
par l'acte final? Il semble que l'on trouve
aussi quelque difficulté à s'expliquer sur la part
prise à la révocation de l'Édit de Nantes, peut-
être à cause des origines protestantes, peut-être
parce que les choses ont mal tourné. Enfin sur
la limite exacte de l'autorité exercée sur le Roi,
les versions données oralement varient : l'em-
barras est réel, là aussi. Mieux vaut détruire. ^
Ce ne sont pas de simples hypothèses. On les
verra bientôt s'appuyer sur des renseignements
précis. Deux ordres de faits, en tout cas, sont
incontestables : c'est, d'une part, l'amas soigneu-
sement expurgé de documents favorables et édi-
fiants, d'autre part les destructions opérées métho-
diquement. Ainsi préparé, colligé, revisé, le lot des
manuscrits est confié aux saintes filles. Elles tra-
vailleront à l'augmenter, à l'enrichir sans cesse
dans l'esprit où il a été, une première fois, réuni.
C'est leur honneur, c'est leur intérêt, c'est leur
gloire. Elle ont une mission toute simple et toute
1. Voir ci-dessons, p. xxxviii .
XXII INTRODUCTION.
claire, défendre la mémoire de leur fondatrice,
travailler, — car il faut dire le mot, — à Y hagio-
graphie.
Fondatrice d'ordre, c'est l'honneur suprême
oij aspire madame de Maintenon, et quand elle
mourra, elle qui a été la femme du plus grand
roi du monde, l'acte de sépulture mentionnera le
seul titre dont sa fière modestie se réclame devant
les hommes et devant Dieu : « Le dix-septième
jour du mois d'avril mil sept cent dix-neuf a été
inhumée en un cercueil de plomb et dans un
caveau construit au milieu du chœur de cette
église (de Saint-Cyr), très haute et très puissante
dame Françoise d'Aubigné, marquise de Main-
tenon, institutrice de cette royale maison de
Saint-Louis et y jouissant de tous les honneurs et
privilèges des fondateurs^ \... »
III
Le silence va se faire. Le corps repose dans le
cercueil de plomb et l'histoire sous les triples ser-
1. Voir l'acte de décès in pxlenso, dans Lavallée, p. 405. L'épi-
taphe est non moins frappante. C'est la femme forte de l'Évan-
gile : « Une autre Esther dans la faveur, une seconde Judith
dans la retraite et l'oraison, — la mère des pauvres, — l'asyle
toujours sur des mallieureux... » (p. 407).
I N T K 0 I) U C T I 0 .\ . XXIII
rures. Gcllcs-ci ne s'ouvriront qu'à hou escient.
Vanité des dispositions humaines : voici dans
quelles circonstances elles s'ouvrirent.
Madame de Mainlenon était morte depuis
trente et un ans. Le xviu" siècle était à son
apog-ée. Voltaire, Montesquieu, avaient orienté
les esprits vers les idées nouvelles. Le règne
de Louis XIV était bien loin. A Saint-Gyr,
cependant, on gardait le souvenir et le culte de
madame de Maintenon. On travaillait à son his-
toire, assez mollement, comme il convient à
des g'ens que rien ne presse; on continuait à
réunir des documents précieux; on intcrrog'eait
les survivantes, s'éteig'nant l'une après l'autre,
avant que le dernier témoignage direct eût dis-
paru ; on avait écrit les Noies jjour servir à f His-
toire de Saint-Cijr, on avait chargé un intendant
de Ig, maison, le bon M. Manseau, de préparer un
travail complet; on avait prié mademoiselle d'Au-
male, l'évêque Languet de Gergy d'écrire leurs
souvenirs; en un mot, l'œuvre hagiographique
couvait lentement dans la sainte maison main-
tenant très délaissée, quand débarqua à Paris, en
juin 1750, un jeune Cévenol, frais émoulu des
études, joli homme et huguenot. Ayant passé
par Genève et par le Danemark où il avait
XXIV INTRODUCTION.
paru ou s'était cru une manière de personnage,
il venait à Paris pour prendre ses diplômes de
grande naturalisation dans la République des
Lettres.
Laurent Angliviel de la Beaumelle, né en 1726,
avait à peine vingt-quatre ans. Précoce comme
un Méridional, il avait l'esprit vif, primesautier,
le caractère hardi, le goût des aventures, de
l'originalité, de la vivacité, du trait, une plume
alerte et acérée, de la conversation, de l'en-
tregent, l'art de se glisser et de se faire accepter,
un aplomb imperturbable avec des manières
douces, une tenue soignée, en un mot tout ce
qu'il fallait pour réussir dans les temps à la fois
éveillés et indulgents où il arrivait à Paris.
On obtenait alors, assez facilement, un brevet
d'homme du monde quand on se targuait de
belles lettres et de philosophie.
La société reçut La Beaumelle comme elle
devait recevoir Jean-Jacques Rousseau. Le type
a quelque ressemblance. Celui-là vient aussi de
Genève : il est imbu des maximes de la « ville
sainte » ; ayant pris le vent des idées nouvelles, il
a la main prompte et vigoureuse, l'esprit hardi et
incisif-. Puisque la cognée est mise à l'arbre
antique, il s'enrôlera dans l'équipe. Il a une idée
I iN T R 0 D U C T I 0 i\ . XXV
en tête, c'est de reprendre, dans l'histoire de
Louis XIV, les relations avec madame de Main-
tenon.
On sent et on sait d'où l'idée lui était venue. Né
dans ce massif des Cévennes oii le souvenir des
dernières luttes religieuses était encore frémis-
sant, fils de réformé, ayant reçu le « baptême
obligatoire », élevé par les jésuites, retourné au
protestantisme, son enfance, sa jeunesse n'ont
entendu que ces noms mille fois répétés, et mille
fois maudits; Louis XIV, madame de Maintenon.
Celle-ci huguenote, petite-fille du grand Agrippa,
évadée du « Désert » pour la Cour, maîtresse du
corps, du cœur et de l'esprit du roi, avoir laissé
consommer l'acte impie!...
A Genève, il retrouve les mêmes souvenirs,
les mêmes indignations : elles le font historien.
La société est étroite, froide et fermée, pourtant
elle accueille le nouveau converti; il a le don de
plaire aux femmes et filles mûres, il les amuse,
les occupe, les passionne comme un charmant et
dangereux enfant. Une demoiselle de Baulacre,
qui tient bureau d'esprit, s'intéresse à lui, le fait
pénétrer dans les familles parentes des d'Aubigné
où se conserve, avec l'horreur de la petite fille
qui a trahi, la vénération du grand-père qui a
XXVI INTRODUCTION.
chanlé la gloire réformée. On commence à réunir
pour La Beaumelle les premiers documents. Sa
curiosité est éveillée et fixée. Le dégoût des études
ihéologiques le prend. Le métier d'homme de
lettres convient à son caractère, à son humeur.
Il entrevoit, dans l'œuvre qui l'intéresse d'abord
et le passionne ensuite, le gain et la gloire. Il
quitte Genève et se met à courir le monde '.
Précepteur d'un jeune noble en Danemark, il
met le temps à profit, ajoute au vernis du monde
le prestige de Téloignement. Il essaye sa plume.
Quoique jeune, il sait se faire écouter. Par un
coup de maître, il prend la défense de YEsprit
des Lois et attire ainsi l'attention de Montes-
quieu. Quand il arrive à Paris, en juin 1750, il
est presque considéré, il compte.
Il n'a pas perdu de vue son projet sur madame
de Maintenon. Il s'introduit, se fait accepter
partout; il est si sage, si modeste, il vient de si
loin. Louis Racine, qui sait tout sur Saint-Cyr,
qui est le confident de ces dames, d'ailleurs
{. Tous CCS détails sont empruntés au livre si précieux de
.M. Taplianel, qui les a empruntés lui-même aux archives des
La Beaumelle. Par cette publication capitale, toute l'histoire de
madame de Maintenon se trouve, en quehiue sorte, renou-
velée. Voir La Beaumelle el Saint-Cyr, par Ach. Taphanel,
Pion, 189S, in-8".
IXTHODUCTION. XXVII
paresseux et un peu lourd, le reçoit et, bonne-
ment, lui ouvre ses cahiers les plus précieux ;
en collectionneur glorieux, il lui montre ses
livres, les documents qu'il détient ; ayant le
goût du troc inné chez tous les amateurs, il lui
cède ces documents en échange de livres, de
produits du Nord, de fourrures, avec un certain
appoint d'argents
Notre homme retourne dans son Danemark,
emportant le paquet. Il tient le bout du fil, il ne
le lâchera pas. Je n'entreprends pas de rappeler
ses aventures en Danemark, à la cour de Frédéric,
à Gotha, sa querelle avec Voltaire, qui lui donne
une sorte d'illustration, sa fuite de Gotha qui le
déconsidère, sa rentrée en France, après trois ans
d'absence, en 1753. C'est un Roman Comique
que M. Taphanel a raconté.
Ija Beaumelle est encore jeune; il a couru le
monde. Il s'est attaqué à ce puissant Dieu, Vol-
taire; il s'est fait des amis comme Montesquieu,
Maupertuis, La Condaminc, Diderot. Il a du ta-
lent, du courage, de la notoriété; on ignore le
reste.
En 1752, il avait fait paraître un [)remier
i. Cf. sur le rôle de Louis Racine : Lavallée, InLroducliou à
!a Correspondance Qéne'rale, et Taphanel, pp. 40-."JCi.
XXVIII INTRODUCTION.
ouvrage sur madame de Maintenon : peu de
chose '. Pourtant, c'était le premier livre publié
sur la marquise. Grâce aux documents recueillis
par la Beaumelle et surtout fournis par Louis
Racine, il présentait assez de vérité et de nou-
veauté pour éveiller la curiosité et fixer l'atten-
tion.
Voilà la clef qui ouvre toutes les serrures. La
maison très haute et très fermée des Noailles
accueille La Beaumelle. Le maréchal le reçoit à
sa table, ouvre ses archives. Bientôt l'habile
entregent du personnage a raison des dernières
méfiances. On n'a plus de secret pour lui. Un
homme d'affaires du maréchal lui cède, lui vend,
entendez-vous bien, le choix le plus précieux
parmi les documents concernant la marquise,
c'est-à-dire les Mémoires de mademoiselle d'Au-
male, les Mémoires de Saint-Cyr, les Lettres de la
maison de Noailles, les Lettres de la Reine d'Angle-
terre, les Lettres de madame de Cayliis '\
Et c'est le maréchal de Noailles encore, ce
hautain et froid maréchal de Noailles, qui le
prend par la main et l'introduit à Saint-Cyr.
1. Deux petits volumes de Lettres précédés d'une « préface
au lecteur », Nancy, 1152, chez Deilhau (en réalité imprimés à
Francfort).
2. Taphanel, p. 131.
INTRODLCTION. XXIX
Voltaire a beau fulminer; — c'est peut-être
contre lui que s'affirme cet étonnant accueil fait
à La Beaumelle; — Voltaire a beau intéresser la
police, les ministres, l'opinion, madame de Pom-
padour. La Beaumelle est jeté à la Bastille, mais
il conserve l'amitié et la faveur des Montesquieu,
des La Condamine, des Diderot. Surtout, il garde
la confiance extraordinaire que, d'emblée, lui a
faite la sainte maison.
Car voilà le miracle, et, comme on dirait parmi
les pieuses âmes, les desseins insondables de
la Providence : ce huguenot, cet aventurier, ce
gascon, cet indiscret, ce risque-tout est reçu à
bras ouverts par la communauté. Pour lui, pas
d'interdiction, pas de clôture, pas de secret. Il
entre partout, mange à la table, couche dans le
lit de l'évèque de Chartres, directeur de la
maison, à l'insu de celui-ci, fait ce qu'il veut,
écrit ce qu'il lui plaît, emporte ce qui lui con-
vient. On s'en remet à lui. On lui confie le pal-
ladium et l'arcane : on lui délègue la mission
traditionnelle : c'est lui qui écrira l'œuvre prévue,
préparée, méditée depuis un demi-siècle : la Vie
et l'Histoire de madame de Maintenon. L'hagio-
graphe sera ce huguenot!
Nous avons dit l'habileté, le savoir-faire du
XXX IMKODUCTIO.X.
personnage, nous avons dit la vaillanle allilude
à rencontre de Voltaire, la faveur des Noailles,
l'heureuse rédaction du premier Recueil, la répu-
tation déjà acquise, le joli tour littéraire. Ajou-
tons que La Beaumelle promet tout ce qu'on
exige de lui : il soumettra son manuscrit aux
dames de Saint-Gyr et à leurs conseillers; il
cachera à tout jamais l'origine des communica-
tions. Il jure enfin de se comporter comme un
vénérateur de la mémoire de la fondatrice; et
alors, quelle valeur prend soudain, dans sa
bouche, cet argument : l'hommage rendu à la
mémoire de madame de Maintenon sera d'autant
plus fort qu'il émanera d'un esprit indépendant,
impartial, d'un homme que, d'après ses origines,
on eût pu croire prévenu!
Cela n'eût pas suffi pour lever les hésitations
et les derniers scrupules. Les dames responsables
de la conduite de la communauté froncèrent le
sourcil jusqu'à la lin. Il fallut autre chose, il
fallut la séduction personnelle que La Beaumelle
lui-même, sa personne, son esprit, ses aventures,
exercèrent sur quelques-unes des dames et notam-
ment sur l'une d'entre elles, madame de Lou-
vigny, jusqu'à faire de celle-ci la plus enthou-
siasle, la plus dévouée, la plus tendre des
INTRODUCTIOIV. XXXI
collaboratrices et ries « complices ». Décidément,
les dames mûres l'aimaient.
Celle-ci, dans la correspondance si longue, si
confiante, si abandonnée qu'elle eut avec La
Beaumelle, s'explique très clairement sur ce qui
se passa : « Il est plus vrai que vous ne le pensez
que nostre république en corps vous eut refusé
tout net la communication des matériaux que
vous avez. Et si tost qu'on vous a sçu disciple
de Calvin on a témoigné des oppositions que la
mère supérieure n'a enlevées qu'en nommant le
maréchal. On lui devoit donc envoïer tout [c'est
par ces mains que les envois devaient passer].
Vous voies ce qui en seroit résulté. Ma sœur de
Montorcier et moy plus hardies que les autres,
avons osé interpréter les sentiments de la mère
supérieure. Elle a fermé les yeux et j'ai écrit tout
ce que j'ay pu. Ainsi deux particulières vous ont
effectivement fourni la plupart de vos matériaux.
C'est encore un mistère pour nos dames '... »
Dans la préface du premier volume de la pré-
sente publication, le comte d'Haussonville a tracé
un portrait délicat d'une des élèves préférées de
Saint-Cyr, madame de Glapion -. On connaît,
1. Taplianel, p. 203.
'2. Voir tome I. Introduction, p. xlii.
XXXII INTRODUCTION.
d'autre part, la vive et spirituelle physionomie
de madame de Caylus. Voici, dans la génération
suivante, une troisième figure aussi fine, aussi
expressive, plus rare peut-être, madame de Lou-
vigny.
Ces charmantes personnes ont réalisé, cha-
cune avec les nuances de leur caractère parti-
culier, l'idéal que se proposait madame de
Maintenon dans la première conception de l'insti-
tution de Saint-Cyr. Elle entendait préparer ces
jeunes filles, non pour le cloître, mais pour le
monde, développer l'esprit, ménager les grâces,
le charme, les garder du pédantisme et de la
bigoterie.
On sait que son projet, si libre et si hardi,
échoua en partie. En préparant pour Racine
les diseuses d'Esther et d'Athalie elle pensa
les gâter. Les prétentions, les vanités, les fai-
blesses humaines et féminines envahirent la
maison : l'ivraie poussa avec le bon grain. « Ce
ne sont plus des novices, disaient les mauvaises
langues, ce sont des comédiennes'. »
Il fallut donc, sur l'avis des personnes pieuses
et sages, rentrer dans la tradition et accomplir
la réforme.
1. Lavallée, p. 111.
INTRODUCTION. XXXIII
Il n'en reste pas moins que les premières leçons
et certaines traditions qui se perpétuèrent for-
mèrent des âmes exquises. A la fin du grand
siècle, on vit s'épanouir, — fleurs d'esprit et de
grâce, — les meilleures parmi les élèves de Saint-
Cyr.
Il n'y a rieti à ajouter au portrait que M. Ta-
phanel a tracé delà sœur deLouvigny : le tableau
est achevé et digne du modèle : « C'était une frêle
personne, toujours souffrante et en proie aux
migraines, mais gaie, vaillante, soutenue par une
foi enthousiaste, par la passion du dévouement
et du sacrifice, par l'intensité de la vie intérieure.
Ses compagnes l'aimaient, l'admiraient, procla-
maient bien haut la supériorité de ses lumières et
de son esprit. Elles ne songèrent jamais cepen-
dant à lui confier le gouvernement de la com-
munauté. Elle-même n'y aspirait pas : elle se
jugeait impropre à cette charge; et elle l'était, en
effet, moins par l'absence de certaines qualités
professionnelles que par l'excès de certaines
autres. Sa vivacité, sa générosité lui auraient fait
commettre mille imprudences. Elle n'entendait
rien aux affaires; mais elle disait très bien les
vers, chantait à ravir, jouait on perfection du
clavecin et de la basse de viole : « Elle est musi-
XXXIV INTRODUCTION.
cienne comme sainte Thérèse, écrit La Beau-
melle'. »
Nous savons, d'après ses lettres qu'a publiées
M. Taphanel, comment elle écrivait; elle écrivait
divinement. Elle se prit d'une belle passion pour
le jeune La Beaumelle, même avant de le con-
naître. Femme d'esprit, et d'esprit singulièrement
libre, appartenant à cette génération qui prépara,
dans les dernières années du grand roi, les har-
diesses du siècle nouveau, elle savait, avec une
piété vive, droite et ferme, laisser la bride à
l'imagination et au sentiment. La difTérence
d'âge qu'il y avait entre elle et La Beaumelle
l'autorisait à mettre, dans son enthousiasme, du
tendre et môme du passionné. Elle le dit elle-
même joliment : « Je me pare de ma vieillesse,
comme une jeune fille le ferait de sa quinzième
année. Sans ma caducité, je ne pourrais vous
écrire ni recevoir de si jolies lettres d'un homme
de vingt-sept ans. Avouez qu'il est assez com-
mode, en pareil cas, d'être une petite bonne
femme, à l'abri de la critique et du scrupule-. »
Elle exagère un peu : elle avait alors cinquante
ans.
i. Loc. cit., pp. 178 et suiv,
2. P. 179.
i N T K O D L: ('. T 1 U N . .\ .\ X V
C'est elle, celle (jue La Beaumellc a[»i)elail « l'ar-
(Icnle religieuse », qui, ayanl foi dans le talent
et dans la loyauté de celui-ci, résolut de tout
dire et de tout livrer à cet historien déjà éprouvé
de la fondatrice. Comment ne pas croire en un
homme qui écrivait au sujet do madame de Main-
tenon : « Quelle femme c'étoit! et que je me sais
hon gré de m'en être fait, sur des notions assez
confuses, une idée que les témoignages les plus
authentiques confirment tous les jours! Cette
sainte maison, où vous m'avez permis de voir par
mes yeux tant de choses... ne me sort pas de
l'esprit... Que vous êtes heureuse de l'hahiter!
Que ces enfants le sont d'y être élevés! » Sin-
cère, madame de Louvigny crut à l'accent de la
sincérité.
Par elle fut organisée cette « cabale » qui
défendit contre tous La Beaumelle, qui lit de lui
« l'enfant gâté «, « l'auteur favori », qui travailla
pour lui jour et nuit, qui le g'uida, le conseilla,
lui livra tous les secrets. On avait entrepris de le
convertir. On érigea dans la maison une confrérie
[)Our son salut. « L'élite des saintes y pont
enrôlées, écrit madame de Louvigny. J'v suis, nuji,
misérable. Je n'ai osé le demander » Elle écrit
pour lui ces lettres couliantes, pleines d'ospril,
T. 11. d
XXXVI IN TRO DICTION.
de sens, de droiture, de force, qui eussent touché
« Lucifer » ; elle usa ses nuits, sa santé, se
brouilla avec sa supérieure, avec la sœur qui l'avait
aidée et qui s'accusait d'être devenue, par elle :
« compagne de larcins » ; elle agit ainsi par une
conviction entière, sans réserve, par un entraîne-
ment peu rétléchi peut-être, mais où il y avait
surtout, il faut bien le dire, une confiance rare,
et presque virile, dans la force de la vérité.
Ainsi, sur les points que madame deMainlenon
considérait comme réservés et où elle avait
voulu couvrir et recouvrir de silence le mystère,
madame de Louvigny n'hésita pas à lever les
voiles : elle parla. Elle parla sur les origines,
sur ce passage difficile des relations avec Villar-
ceaux et avec Ninon, et elle osa même raconter
l'histoire singulière du portrait nu de madame
Scarron « sortant du bain » que Yillarceaux avait
fait peindre, peut-être pour se venger, et que la
mère supérieure, l'ayant racheté à une vente à
Versailles, couvrit d'habits décents ^
Elle parla sur le mariage : c'est elle qui
raconte l'histoire de l'acte de célébration perdu
dans la culotte de M. de Harlay-; c'est par elle
1. Taplianel, p. 20o.
■2. lùUL, p. liUT.
I N T K 0 D U C T I 0 N . XX\ VU
que madame d'HavrincourL obtient pour La Beau-
melle la communication de cette letlre très
secrète de Godet des Marais sur le mariage, dont
les dames de Saint-Gyr disent elles-mêmes :
« Nous n'avons rien de plus fort'. » C'est elle
enfin qui procure l'étonnante lettre de l'évêque
de Chartres à madame de Maintenon sur les
« occasions pénibles » auxquelles celle-ci était
encore assujettie à soixante-dix ans. Communi-
quer celte lettre c'est toucher presque au secret de
la confession. Mais madame de Louvigny dit, avec
une. hardiesse singulière : « Le respect auroit fait
supprimer cette lettre; mais elle constate un fait
trop essentiel pour qu'on le taise'. »
Elle parle sur le fait de la révocation de l'Édit
de Nantes, et c'est elle qui fournit le mémoire
attribué à madame de Maintenon, dont La Beau-
melle devait tirer un si grand partie
Elle parla, enfin, de cette question si débattue,
la part prise par madame de Maintenon dans
les affaires de l'État. Un moment, elle avait
hésité. Mais, ici encore, la force de la vérité
l'emporte ; elle écrit à La Beaumelle : « Il est
1. P. 240.
2. P. 221.
3. Voir ci-dessous, p. 2oi, el le Mémoire dans GeliroY t 1
p. 293. J' • .
xxx viii 1 N T lî 0 i) I ; c 1 1 ô n .
vrai et je vous le confesse que j'ay supprimé un
petit mot dans les Entretiens de madame de
Mainlenon avec madame de Glapion ... C'est
quand elle dépeint les soirées du Roy travaillant
avec ses ministres, et elle à son ouvrage. Elle dit :
« Quand on veut de moy, on m'appelle. » Et il
faut mettre : Quand il travaille avec ses )ninisb'es
et qu'on ne in appelle pas, ce qui est très rare. Du
reste comptés que j'ay été fidelle et plus fidelle
que bien d'autres ne l'eussent été; je ne sçai
comment allier ce trait qui marque, en effet,
la part que madame de Maintenon avoit dans les
délibérations avec ce qu'elle a dit mille fois,
qu'on s'abusoit quand on s'imaginoit que tout
passoit par elle '. )>
Cet abandon, cette confiante, cette naïve et
droite sincérité ont fourni à La Deaumelle les
traits que son parli-i>ris a soulignés et qui ont
tant contribué à arracher l'auréole qu'un art
savant et une discrétion fidèle avaient si soigneu-
sement préparée et respectée.
La Beaumelle profita de tout. Il ne tint ses
promesses que dans la mesure où elles cadraient
avec ses propres convenances. On sait ce qu'il
1. p. 2i:i.
INTRODUCTION. XXXI.V
faiitpenserdo lui. La «complicité », trop démontrée
maintenant, de la sœur de Louvigny lui fournit
les matériaux d'une histoire qui devint tout autre
chose qu'une apologie et qui ne fut pas plus une
œuvre d'édification qu'une œuvre de vérité.
On trouvera, dans le livre de M. ïaphanel, tous
les détails de cette étrange aventure, et la sur-
prise et le désespoir de Saint-Gyr, de la « cabale »
de la sœur de Louvigny, au fur et à mesure que
les volumes du livre de La Beaumelle leur furent
communiqués. Madame de Louvigny écrit bientôt
ce mot : « J'en suis consternée ». Elle trouve
son ami intem[»érant, licencieux, « républicain »,
« huguenotcomme Lucifer » ; « Voltaire, écrit-elle
encore, en diroil à peine autant ». Un moment
elle veut rompre... « Adieu, monsieur, lui écrit-
elle, je vous ay souhaité du bonheur; j'ay fait
plus; je me suis donné bien de la peine pour con-
tribuer au vôtre, pour vous faciliter une grande
réputation, des protections puissantes; tous mes
projets ont échoué, malgré l'étendue d'un beau
génie qui auroitpu prétendre à tout, s'il avoit été
accompagné de prudence et d'un jugement plus
mùr... Ce sera là ma dernière lettre*. »
1. P. 2C.")-270.
XL INTRODUCTION.
Ce ne fut pas la dernière lettre. Elle restait
encore sous le charme. Elle admire toujours
l'écrivain et ne peut rompre tout commerce avec
son jeune ami. Elle reprit donc cette correspon-
dance à la fois maternelle et caressante qui, à
défaut '( d'auteur favori », s'adressait encore à
« l'enfant gâté ». D'ailleurs, elle se sentait trop
ensfao^ée, et avec elle la communauté entière,
pour qu'on put se dégager facilement. On félicita
ofriciellement La Beaumelle; on lui ofîrit une
écritoire et des llambeaux d'argent. On lui écrivit
une lettre habilement rédigée pour le remercier :
« Notre reconnaissance vous venge aujourd'hui,
monsieur, de toutes nos méfiances, de toutes nos
réserves eimesme de tous nos refus\ »
La Beaumelle goûta de nouveau de la Bastille :
l'hostilité de Voltaire veillait. On le plaignit; on
intervint pour lui. Quand il fut délivré, on entre-
tint encore avec lui quelque correspondance;
on laissa les relations se détendre lentement, on
le ménageait. Il savait tant de choses!
La sœur de Louvigny ne renia jamais com-
plètement le rêve ou l'illusion où elle avait vécu.
Dans une lettre qu'elle écrivait en 1757, deux ans
\. p. •276.
INTRODUCTION. XLI
avant sa mort, elle racontait à La Boaumcllc un
mot que la Reine Marie Leczinska avait dit en
parlant de lui, quand on la priait d'intervenir
pour obtenir sa sortie de la Bastille : « C'est un
huguenot que j'aime de tout mon cœur. » Et se
tournant vers nous : « Je vous charge, dit la Reine,
du soin de le convertir'. »
Madame de Louvigny était bien la seule qui pût
croire encore à la possibilité d'une conversion !
IV
Ces illusions, cet enthousiasme persistant, tout
le monde ne les partageait pas à Saint-Cyr. Depuis
longtemps, les esprits prudents, les directeurs, les
mères responsables avaient assisté avec une mé-
liante croissante à l'intrusion du huguenot dans
l'arche sainte. Une contre-cabale s'était formée.
Intimidée d'abord par l'autorité du maréchal de
Noailles et par les sentiments connus sinon
avoués de la mère supérieure, ce groupe mani-
festa bientôt des inquiétudes et des dispositions
hostiles que la publication du livre de La Beau-
melle devait trop justifier.
1. P. 293.
XLTT INTUODUr.ïIOX.
Le grand roproche qu'on faisait aux amies de
La Beaumelle c'était, en livrant tous les docu-
ments à celui-ci, d'avoir violé le devoir de piété
envers la mémoire de madame deMaintenon. Que
répondrait- on maintenant aux adversaires, puis-
qu'ils détenaient les armes préparées pour la
défense? Quant h. « l'hagiographie », il n'y fallait
plus songer. Qui accepterait, sans contrôle, la
pieuse légende, quand certains détails précis étaient
livrés à la circulation où remis à la discrétion du
moins sur des confidents? Le projet longtemps
caressé d'une histoire de la fondatrice, rédigée
pour Saint-Gyr dans l'esprit de Saint-Cyr, était,
maintenant, de réalisation difficile, puisque les
pièces étaient divulguées, et, qui pis est, altérées,
suspectes.
Les personnes qui témoignaient le plus haute-
ment leur hlàme et leur douleur étaient les der-
niers représentants de la génération qui avait
connu madame de Mainlenon dans sa gloire : elles
n'étaient pas faites, encore, à l'indiscrétion du
siècle nouveau. Ces procédés leur paraissaient
tout honnement scandaleux. L'opposition se grou-
pait autour de la femme qui avait été la pré-
férée, l'amie, hi confidente des derniers jours :
mademoiselle d'Aumale. Elle était secondée par
INTUODICTION . M-"I
son frère el son neveu MM. a'Auniale, par plu-
sieurs lies (lames de Saint-Cyr et surtout par
l'homme qui, étant, à l'origine, responsable du
mal, n'en montrait que plus d'ardeur pour le
dénoncer et le réparer, Louis Racine'.
C'est à l'instigation de ce groupe que La Beau-
melle avait été arrêté, une première fois, et mis à
la Bastille en 1154. Le grief était qu'il détenait
un exemplaire manuscrit des Mémoires de Made-
moiselle dWumale, et nous avons vu, en effet,
(ju'il s'était i)rocuré ce document avec plusieurs
autres parle secrétaire du maréchal de Noailles.
Pour autoriser la mesure arbitraire, on accuse
La Beaumelle de détenir des papiers d'Etat. A la
suite d'explications aussi délicates qu'embarras-
sées de part et d'autre, La Beaumelle sortit de la
Bastille. xMais la rupture était un fait accompli.
La -Beaumelle gardait les documents; il avait mis
les plus précieux en lieu sûr; on n'avait pu les
saisir chez lui.
Le groupe adverse s'avise alors d'une autre pro-
cédure; il songe à préparer, lui aussi, une publi-
cation sur madame de Mainlenon et à devancer
celle de La Beaumelle. Madame de Louvigny pré-
i. Taphancl, p. 189.
XLIV liVTRODUCTION.
vient celui-ci, dès le 16 juillet 1755 : « Racine
m'est suspect, écrit-elle; il est ami des d'Aumale ;
il ne serait pas impossible qu'ils lui eussent mis
dans l'esprit de faire cet ouvrage avec les maté-
riaux qu'ils ont ou prétendent avoir'. »
Mais Racine était bien paresseux. Ce projet, il
le caressait depuis de longues années : son zèle
s'était borné à réunir les documents que son
imprudence avait livré à La Beaumelle. Irait-il
plus loin? On le croit, un instant, à Saint-Cyr :
« Supposez qu'il soit vrai que Racine ou quelque
autre écrive la Vie de madame de Maintenon; leur
projet sûrement est de vous devancer et jiour y
réussir de vous susciter tous les embarras ima-
ginables-. » Et madame de Louvigny ajoute
« que ce soupçon est, de sa part, des mieux
fondés » : on écrivait donc dans le camp adverse.
La Beaumelle n'eut pas de peine à devancer ces
lentes et prudentes démarches. Son livre parut.
Il dut y avoir, dans le camp des fidèles, un véri-
table désarroi. Cependant l'idée d'un livre conçu
dans un esprit tout difTérent et d'où les endroits
difficiles seraient écartés est tellement persis-
tante, elle est tellement dans l'atmosphère de
1. Taphanel, p. 105.
2. IhicL, 249.
INTRODUCTION. XLV
Saint-Gyr que madame de Louvigny la reprend à
son compte; et à qui prélend-elle confier le soin
de le rédiger? — à La Beaumelle lui-même!
Elle voudrait qu'il écrivît rapidement ce livre
nouveau et que, pour le publier, il prît le nom et
le ton d'une ancienne élève de Saint-Cyr, une
Méridionale, une Languedocienne, qui s'appelle-
rait, par exemple, mademoiselle de Cardaillac :
« Ecoulés, lui écrit-elle, écoutés une folie qui
me passe par la teste. Je voudrais que mademoi-
selle de Cardaillac écrivît une Vie de madame de
Mainlenon où madame de Montespan, madame de
La Vallière (c'est-à-dire les maîtresses notoires)
ne seroient qu'en groupe, en lointain; les belles
vertus, les vertus chrétiennes feroient la princi-
pale figure à ce nouveau tableau. Le coloris seroit
simple, doux, naïf et tel qu'il appartient à un pin-
ceau féminin... Je voudrois du vrai, du solide... Il
faudroit peindre Louis XIV plus grand homme...
On vous reproche de dire du mal de tout le
monde, de médire pour le plaisir de médire...
Vous avés des ennemis outrés; vous ferés très
bien de retrancher ce qui allume leur bile, car il
n'est pas possible que vous l'ignoriés'. »
1. Taplianel, pp. â'Q et suiv.
XL^'I I .N ï )^ 0 D U C T I 0 .\ .
La Beaumelle entra, paraît-il, un instant, dans
CCS vues. La plaisanterie et le gain le séduisirent
peut-être. Mais sa vie haletante ne lui laissait
plus de suffisants loisirs. Madame de Louvigny
dut renoncer à ce nouveau rêve.
L'idée cependant faisait son chemin. Quand le
livre de La Beaumelle fut publié et qu'on put
mesurer la grandeur du mal, on ne songea que
davantage à sauver ce qui pouvait être sauvé. Le
groupe des d'Aumale et de Louis Racine se
remit à l'œuvre. Il est probable que, de Saint-Cyr
même, on s'adressa à mademoiselle d'Aumale el
qu'on la supplia, elle qui savait tant de choses et
qui avait reçu les dernières confidences, elle qui
avait déjà rédigé ces premiers Mémoires dont le
récit agréable et touchant était goûté depuis long-
temps, de reprendre la plume et d'écrire enfin un
tableau complet de la Vie de la fondatrice, tableau
que l'on pourrait opposer à la malheureuse publi-
cation de La Beaumelle. Il semble bien que,
depuis longtemps, mademoiselle d'Aumale y tra-
vaillât d'elle-même.
La situation était délicate. Une réponse directe
était impossible. Mais ne pourrait-on pas, en
reprenant toute la trame de l'existence, en ne se
servant que de documents soigneusement con-
I.NÎKODLCI'lON. XLVll
trùlés, cîi prenant j>our gnides la candeur et la
]»iélé, là où La Bcauniellc n'avait mis (ju'infidé-
lité et irrespect, en employant des documents
aussi précieux que les Mémoires de mademoiselle
dWumale et les Souvenirs de madame de Caijlus,
encore inédits, ne pourrait-on pas rédiger un livre
nouveau, intéressant, piquant, qui se substituerait,
par l'intérêt (juil présenterait et par l'accent de
la vérité, au livre de La Beaumelle, sans qu'on
aiïectàt de vouloir le réfuter.
C'était reprendre, sous une autre forme, le
travail de Pénélope qui se poursuivait depuis
si longtemps. Mademoiselle d'Aumale n'avait qu'à
continuer ses recherches et sa rédaction. Elle le
fit, en s'aidant de ses propres Mémoires, de ceux
de madame de Caylus et d'autres documents,
publiés ou non, qu'elle avait réunis. Son neveu,
M. d'Aumale, l'aida probablement de son vivant;
après la mort de sa tante, il « mit en ordre » —
ce sont ses propres expressions — les manuscrits
qu'il trouva dans son cabinet.
Laissons-le, d'ailleurs, parler lui-même; le
travail achevé, il s'explique en ces termes : « Cet
ouvrage n'est composé que des manuscrits de
feu mademoiselle d'Aumale. Héritier de sa petite
bibliothèque, j'ai Irouvé épars, çà et là, [)lusieurs
XLVIII INTRODUCTION.
cahiers de sa main sur la vie de madame de
Mainlenon. Je les ai recueillis avec soin; mais
je n'aurois jamais imaginé de les meltre au
jour si la maisoti de Saint-Louis ne men eût
aussi instamment -prié quelle l'a fait. Ces dames,
désirant que leurs élèves pussent avoir connais-
sance de celle à qui elles sont redevables, avec
toute la France, d'un si utile et si admirable
établissement, me pressèrent de ramasser et
d'arranger tous les manuscrits que j'avais de
mademoiselle d'Aumale.
Je l'ai fait pour ne les pas désobliger. On y
trouvera une multitude de faits historiques
connus de tout le monde et tout à fait étrangers
à madame de Maintenon; mais comme je les ai
tous trouvés dans ces mêmes manuscrits qui,
quoique dispersés et séparés les uns des autres,
se suivent pourtant fort exactement d'année en
année, je n'en ai donc rien retranché, parce qu'en
retranchant, j'aurais craint d'interrompre le plan
chronologique, que mademoiselle d'Aumale s'était
formé et que je me serais souvent trouvé dans
l'embarras pour la jonction des époques...
» Comme par sa position mademoiselle d'Au-
male était à portée de savoir tout ce qui se
passait à la Cour et même aux armées, il lui vint
INTRODUCTION. XLIX
dans l'esprit d'écrire en même temps tous les
événements dont elle était instruite, soit de la
guerre, soit de la Cour. Ce sont tous ces différents
manuscrits que j'ai mis en ordre '. »
Yoilàleplan complet de l'ouvrage, voilà la men-
tion précise de l'intervention des dames de Saint-
Cyr, les origines, le motif et la part faite avec une
sincérité évidente à chacune des collaborations.
L'œuvre est collective. Elle représente la pensée
et le travail de mademoiselle d'Aumale et de la
maison de Saint-Gyr. M. d'Aumale n'est qu'un
collaborateur modeste; comme il le dit, « il a mis
en ordre ». Le manuscrit original porte le titre
suivant : « Mémoires de mademoiselle d'Aumale et
Souvenirs de madame de Caylus, pour servir à
l'Histoire de madame de Maintenon. » — Nous
avons, pour être brefs, adopté un autre titre égale-
ment emprunté aux manuscrits : « Les Cahiers
de mademoiselle d'Aumale. » Le titre le plus exact
serait celui-ci : « Yie de madame de Maintenon
par les défenseurs de sa mémoire. »
En réalité, ce livre c'est V « hagiographie ».
Désiré par madame de Maintenon, préparé par
i. Cette note de M. d'Aumale se trouve en tète du manuscrit
qui appartient à la famille; mais elle s'applique évidemment
à l'une et à l'autre des deux rédactions.
l IMUODI CtlON.
les dames de Sainl-Gyr, esquissé par Louis Racine,
élaboré [»ar mademoiselle d'Aumale, achevé, non
sans lenteurs, par son neveu, M. d'Aumale, il
nous transmet la tradition de lidélité pieuse gardée
dans la sainte maison, ('/est une réponse très
mesurée, très prudente, mais très serrée au livre
de La Beaumelle.
L'intérêt qu'il présente tient surtout à celte
pensée maîtresse et à l'autorité des documents que
le rédacteur eut sous les yeux : des correspon-
dances qui ont disparu, une [>remière rédaction
des Souvenirs de madame de Caylus citée en mor-
ceaux importants, rédaction ([ui a disparu égale-
ment', les traditions de la maison, des nuances
de pensée et de langage qui précisent ou éclair-
cissentbien des problèmes, contribuent au mérite
de l'ouvrage. Mais ce qui importe, c'est qu'on
retrouve, dans ce récit parfois languissant, l'àme
du grand siècle, le témoignage direct, le Ion et le
tour de ceux qui avaient vie; et, en cela, combien
ce livre se dislingue de la publication téméraire
et infidèle de La Beaumelle.
On avait travaillé de longues années à cette
œuvre pieuse. Ouand elle fut achevée, M. d'Au-
1. Voir ci-(le>b(iiis. \^. i.
INTRODUCTION. LI
maie put croire qu'il avait achevé un monument.
Il dut bientôt en rabattre. Avant de procéder à
la publication, quelqu'un (et c'est probablement
l'autorité supérieure de Saint-Cyr) crut devoir
soumettre l'œuvre entière à la critique d'un per-
sonnage compétent. On recourut aux bons offices
d'un certain abbé Garrigues de Froment, parfaite-
ment inconnu aujourd'hui, mais qui, alors, pas-
sait pour un écrivain de mérite'.
On lui remet le manuscrit. Il le lit, le juge
d'abord sévèrement et bientôt entreprend de le
corriger. La plume à la main, il sabre impitoya-
blement à travers ces pages. Sa verve, son ironie
s'exercent aux dépens de l'œuvre qui lui est con-
fiée. 11 la trouve ennuyeuse, pâle, traînante, « fade
à donner des vapeurs ». « En vérité, écrit-il, ce
n'est pas là écrire, mais bavarder ou jaser, comme
on voudra. » Ces critiques sévères portent le plus
souvent sur les détails précis, minutieux, qui nous
paraissent aujourd'hui les plus intéressants par
leur exactitude et leur sincérité. Mais ce Garrigues
est un « satirique de profession ». Selon le goût du
temps, il aimerait une histoire rapide, d'un style
court, nerveux, philosophique, abstrait. Madame
1. Voir ci-dessous, p. lxii.
T. 11.
LH I N T R 0 D L" C T I 0 X .
de Mainlcnon n'a pas de ciiance : c'est un autre
La Beaumelle qui saccage la prose de ses défen-
seurs*.
Cette aventure fut le coup de grâce. Après la
dissection de l'abbé Garrigues, il ne restait plus
qu'un squelette. D'ailleurs, le livre de La Beau-
melle triompliait. Une pouvait être question de re-
monter le courant. Mademoiselle d'Aumale était
morte en décemUre 1756. A Saint-Cyr, les derniers
témoins disparaissaientl'un après l'autre. M. d'xVu-
male eut, cependant, la pensée de reprendre le
travail en tenant compte des observations de l'abbé
Garrigues. Dans la famille même do M. d'Au-
male, il existe une seconde rédaction, plus courte,
plus serrée que celle que nous possédons-. Sur
l'un ou l'autre des deux manuscrits, on trouve des
traces de l'activité littéraire de M. d'Aumale jus-
qu'au delà de Tannée 170;). Puis, la plume lui
tomba des mains, et l'œuvre commencée depuis
trois quarts de siècle fut définitivement inter-
rompue.
Par suite de quelles vicissitudes nouvelles, des
deux manuscrits, l'un alla-t-il échouer sur les
1. Comme La Beaumcllo, l'alilx' Garrigues goùla de In prison.
Voir la note ci-dessous, p. lxui.
2. Voir ci-ilessous la dL'scription des Manuscrits.
INTRODUCTION. LUI
quais, où M. le comte d'Aumale le retrouva, et
l'autre chez un antiquaire, M. Voisin? C'est
ainsi qu'il est venu entre nos mains. La
compétence de mon confrère et collaborateur,
M. le comte d'Haussonville m'apprit l'intérêt de
cette découverte. Nous sûmes que le manuscrit
venait de la maison Techener et qu'il avait
appartenu à M. Monmerqué. Grâce à diverses
communications il fut possible de retrouver les
traces d'un travail de publication qui semble avoir
été entrepris, puis abandonné par l'excellent
érudit \
C'est ce projet que nous exécutons aujourd'hui,
du moins en partie. Un coup d'œil jeté sur le
volume déjà paru et sur celui qui paraît aujour-
d'hui suffira pour prouver que la présente publi-
1. M. Leclerc, propriétaire actuel de l'ancienne maison
Techener, a bien voulu nous communiquer toute une corres-
pondance de M. Monmerqué relative à ce manuscrit qu'il a re-
trouvée dans les archives de la maison. — Quant au projet de
publication, il résulte, notamment, d'un passage de la préface
que M. Monmerqué écrivit pour son édition des Souvenirs de
Madame de Cayliis, collection Petitot, 2° série, vol. 60 : ■< Nous
publierons incessamment les Mémoires de Mademoiselle d'Au-
male-, on y verra, par intervalles, le texte primitif des Souvenirs
de Madame de Caylus; ce sera, un point de curiosité assez grand
pour donner à cette partie de l'ouvrage l'intérêt de la nou-
veauté •'. — M. Monmerqué renonça à son projet de publication
pour des raisons (ju'il explique dans sa Notice sur le marquis
de Villetle, en tète des Mémoires du marquis de Villelle. publiés
pour la Société de l'Histoire de France (p. xxxvui).
LIV INTRODUCTION.
cation ne fait aucunement double emploi avec le
Mémoire de mademoiselle d'Aumale. Celui-ci avait
été composé vers 1725 ou 1726 : c'est surtout un
recueil de souvenirs jetés un peu à la hâte, pêle-
mêle, écrits hâtivement et selon qu'ils se présen-
taient à la mémoire ou sous la plume de made-
moiselle d' Au maie.
Nous avons affaire, ici, à une œuvre plus com-
plète et plus méthodique. Mademoiselle d'Aumale
avait, d'^puis bien longtemps, le projet de l'écrire;
car elle disait à madame de Maintcnon : « Madame,
voilà un livre que je destine pour écrire votre
vie... » Et c'est bien une Vie de madame de Main-
tenon qui a été composée par la collaboration de
la tante et du neveu.
Malgré l'intérêt que présente un ouvrage dont
l'origine et la valeur paraissent maintenant éta-
blies, il ne pouvait être question de le publier
in extenso. Deux volumes du format in-8" y
eussent à peine suffi. D'ailleurs, le Mémoire de
Mademoiselle d'Aumale paraissant dans le pre-
mier volume de la présente publication, il con-
venait d'éviter les redites.
D'autres documents qui ont servi au rédacteur
des nouveaux Mémoires, et qui étaient inédits,
alors, ont paru depuis : il y avait encore, là, des
I N T R 0 D U C T T O M . LV
répétitions à éviter. Enfin la trame même du
récit forme une biographie un peu traînante de
madame de Maintenon et une histoire du règne
de Louis XIV (jui n'apporte aucun renseignement
nouveau.
Ces observations nous ont guidé dans le choix
des larges extraits que nous donnons au public.
Nous avons écarté toute la partie de Tœuvre qui
ne nous a paru offrir ni nouveauté, ni originalité :
mais nous avons recueilli tout ce qui peut être
considéré comme une contribution utile à l'his-
toire de madame de Maintenon et de son temps.
De la lecture attentive du manuscrit, six cha-
pitres se sont pour ainsi dire détachés d'eux-
mêmes.
Ils traitent naturellement des points les plus
importants ou les plus controversés dans la vie
de madame de Maintenon.
Le premier chapitre : Madame de Jllaijiteiion
et madame de Monteupan aborde les origines, les
premières attaches avec la Cour, les relations avec
le Roi et même, à la fin, la matière si délicate du
mariage. Le chapitre Madame de Maintenon et la
Duchesse de Bourgogne met en lumière des faits
particulièrement honorables pour madame de
Maintenon. Le morceau intitulé Madame de
LVI I N T H 0 D U C T ION.
Mahdeaon cl Louis XIV^ forme ini tableau com-
}>lel de la vie intérieure du monarque où les
moindres détails ont du prix puisqu'ils émanent
d'un témoin oculaire, mademoiselle d'Aumale.
L'année 1709 et les charités de madame de Main-
tenon sont des pages qui expriment surtout la
pieuse pensée dont s'inspire une œuvre destinée
aux élèves de Saint-Gyr. Enfin, malgré quel-
ques redites, nous avons donné in extenso les
deux récits qui terminent la publication : la
mort de la duchesse de Bourgogne et la mort de
Louis AIW Mademoiselle d'Aumale assista,
comme on le sait, à l'agonie du grand Roi, ne
quittant le chevet du mourant qu'au moment où
madame de Maintenon le laissa elle-même. On
comprend qu'elle se soit appliquée, avec sa préci-
sion et sa sincérité habituelles, à cette nouvelle
rédaction où sa voix s'élève un peu et où l'on sent
qu'elle parle pour l'histoire.
Elle s'était procurée la relation en quelque sorte
officielle qui figure dans certaines rédactions du
Journal de Dangeau, et la rapprochant de ses
propres souvenirs, elle acheva un tableau que
l'on peut considérer comme complet. Ce récit
simple, touchant, où l'on entend, pour ainsi dire,
le souftle misérable du grand prince que ronge la
1 1\ T n 0 D i; C T ( 0 N . Lyil
gangrène sénile, prciul l'aulorilé cl l'accoiil d'une
page définitive; c'est nn des plus précieux docu-
ments de notre histoire'.
La publication de ce volume, ainsi composé,
achève autant qu'il est utile, après deux siècles,
le cycle ouvert par les premières confidences de
madame de Mainlenon à madame de Glapion et
aux dames préférées. Après les ouvrages du duc
de Noailles, de MM. Lavallée, GefTroy, après la
publication du premier Mémoire de mademoiselle
d'Aumale, complétée par la présente publication,
on saura, sur elle, à peu près tout ce qu'elle vou-
lait qu'on sût. De môme que, par le recueil de
La Beaumelle, les récits de Saint-Simon et le
livre de M. Taphanel, — documenté par les let-
tres de la sœur de Louvigny, — on commence
1. Le récit de la mort de Louis XIV inséré dans l'édition
du -Journal du marquis de Danr/euu publiée par M. Feuillet
des Conches, 1859, in-8", t. XVI, p. 117, et qui commence par
ces mots : « Je sors du plus grand, du plus touchant et du
plus héroïque spectacle... » ne fait pas partie du manuscrit
original. Nous possédons un manuscrit, relie en maroquin
au xvu" siècle et intitulé Remarques de M. le marquis de Daii-
f/eau sur le roi Louis Quatorze depuis 1684 qui contient (p. 175)
un récit diiïérent et qui nous paraît émaner réellement de
Dangeau. C'est certainement ce récit que mademoiselle d'Au-
male a eu sous les yeux pour compléter ses propres souvenirs.
— Il faut comparer les différents récils de la mort de Louis XIV
qui sont rapprochés dans le volume La inorf de Louis XIV,
Journal des Anthoine, a^vcc introduction de E.Urumont. Paris,
Quanlin, 1S80, in-,S".
LVIII l.NTHODUCTION.
à deviner ce qu'elle eût voulu qu'on ne sût pas.
Les deux foyers de lumière sont en [)i"ésence :
les rayons convergent. Peu à peu, le tableau se
précise, la réalité se découvre.
« L'énigme» est-elle déchiffrée? Hélas, non! Le
feu a fait son œuvre; ce qui est détruit est détruit.
Cependant, on pourrait peut-être faire, mainte-
nant, un progrès nouveau dans la recherche de la
vérité, essayer de deviner par l'ongle le lion et,
par le bout d'un doigt rose, l'énigmatique mar-
quise.
Madame de Maintenon fut, en vérité, une
femme pieuse, bonne et utilement active. Sa vie
n'avait besoin d'aucun apprêt pour que les faits
témoignassent pour elle auprès des contempo-
rains et auprès de la postérité. Sa nature la por-
tait vers le bien; la fierté atavique et le dur
apprentissage de sa jeunesse la confirmaient dans
ces sentiments. Que sa volonté mûrie et réfléchie
l'ait énergiquement maintenue dans cette voie, ce
n'est pas un reproche à lui faire, j'imagine.
Mais le reproche se justifie davantage s'il porte
sur les procédés qu'elle em[doya pour ajouter, à
l'honneur de la vertu, les hautes situations du
monde et l'hommage d'une universelle considé-
i
INTRODUCTION. LVIX
ration. Le dessein est trop visible. Tant de
rcQexion met en méfiance. La tête agit plus que
le cœur. On aimerait qu'ayant réussi, plus qu'au-
cune autre, l'entreprise de la femme, elle fût plus
femme en elTet, ou consentît à le paraître davan-
tage. Pourquoi ce grand mystère? Voilà qui auto-
riserait les soupçons.
L'histoire doit s'occuper surtout de ce qui inté-
resse l'histoire. Quelle fut la part d'influence
réelle de madame de Maintenon sur la politique
des dernières années du règne? Madame de Lou-
vigny a signalé quelques contradictions dans
les dires de madame de Maintenon. La matière
est délicate. Cependant, le caractère de Louis XIV
étant connu, l'influence de la marquise n'a pu
s'exercer que timidement, par intervalles et avec
les plus grandes précautions. En insistant, elle
se fut exposée à des silences ou à des refus qui
l'alarmaient trop pour qu'elle les bravât.
Elle était trop inquiète, trop timorée, elle
avait un souci trop constant de se garder elle-
même pour agir efficacement en faveur d'une
cabale ou d'un système. On a constaté, avec
raison, que chaque fois qu'elle sentit la moindre
résistance auprès du Roi, elle abandonna sans
hésiter ses idées ou ses amis.
LX INTROniCTIOX.
Rien, en elle, ne sig'nale la vocalioti politique
si caractérisée, au contraire, chez madame des
Ursins. Qu'on compare les lettres échangées par
les deux illustres favorites, on verra de quel côté
sont la passion, la détermination, le courage, le
sang-froid. Madame de Maintenon endure et
patiente, là où la princesse des Ursins veut et
agit.
Louis XIV trouva, en madame de Maintenon,
une grave et douce société. Madame de Mon-
tespan l'avait conduit aussi loin que possible ;
au delà, il n'y avait plus qu'horreur et dégoûl.
Celle-ci le rassura et le reposa.
Après un tel triomphe, madame de Maintenon
se garde bien de risquer, par une dangereuse exi-
gence, la situation inespérée oi^i elle est parvenue.
Sa force est faite de repos et de silence. La lutte
n'est pas son système. Elle cède, pourvu qu'elle
demeure, en cela bien féminine, un peu féline
peut-être, mais nullement conforme au type de
grande « meneuse » que la colère et l'imagination
de Saint-Simon ont conçu de toutes pièces et fait
vivre pour la postérité.
Au fond, sa grande affaire, après le Roi, c'est
Saint-Cyr. Le temps qu'elle y passe, les soins
qu'elle y consacre, la joie qu'elle y éprouve don-
INTI«ODi:CTIf)N LXI
nciil sa mesure; elle aiiiie les menus [)asse-temps,
les loiij^s enlreliens, les pratiques exactes de la
dévotion, en cela femme encore... un peu moins
parfaite peut-être qu'elle n'eût voulu le paraître,
mais qui eût obtenu plus aisément l'admiration de
l'histoire si elle se fût moins appliquée à la lui
imposer.
G H.
I
AVERTISSEMENT
Le manuscril qui a servi à la présente publication est
divisé en trois cahiers formant ensemble 879 pages. Le
papier en est grossier, l'écriture petite et serrée : ce n'est
pas l'écriture de mademoiselle d'Aumale. Ce n'est pas non
plus une écriture de copiste. C'est probablement celle du
neveu de mademoiselle d'Aumale.
Dans ce manuscrit, quand il était aux mains de M. Mon-
merqué, il y avait trois lacunes. A l'endroit d'une de ces
lacunes on rencontrait cette mention : « doit être entre les
mains de l'abbé Garrigues. »
Ces lacunes sont aujourd'hui comblées, moins sept
pages (de 694 à 701), par les fragments détachés de la
rédaction que nous avons trouvée à Abbeville entre les
mains des représentants de la famille d'Aumale; grâce à
leur obligeance, nous avons pu reconstituer l'œuvre, ou
peu s'en faut, dans son intégralité.
Dans les premiers cahiers, on rencontre souvent des
passages bâtonnés, comme si l'on s'était proposé un tra-
vail de suppression. Il y a aussi d'assez fréquentes ratures
LXIV AVERTISSEMENT.
el surcharges d'une écriture dilTérenle. Mais les phrases
surchar;'ées nY'laul recouvertes fjue d'un trait très
léger, il a toujours été possible de déchiffrer le texte
priniilil".
A jtarlir du troisième cahier, on rencontre en marge,
pres(jue à cliaque page, des annotations qui sont dues,
suivant toute prohabilité, à cet abbé Garrigues dont Tinter-
vention nous a été révélée par le manuscrit même. Ces
notes sont sarcasliques; elles concluent toujours à des
remaniements et à des suppressions. « Ces mots : i je
supprime, j'arrange » reviennent à chaque instant. En
effet, sur des petits carrés de papier collés à la gomme
en marge du manuscrit, une version différente est substi-
tuée au texte, version beaucoup plus sommaire, où les
détails familiers sont supprimés, et qui devient, ainsi,
sèche et sans intérêt.
C'est vraisemblablement d'après les indications de l'abbé
Garrigues que le neveu de mademoiselle d'Aumale aura
entrepris le travail d'abréviation et de réduction des Mé-
moires de sa tante qui a produit la nouvelle rédaction con-
servée à Abbeville et qui s'arrête à ITOl. Le style de
cette variante n'a aucun rapport avec celui du Mémoire
précédemment publié par nous, ni avec celui des Caliiors
que nous publions aujourd'hui.
L'abbé Garrigues de Froment, qui intervint d'une façon
si fâcheuse au cours de la publication projetée par
M. d'Aumale, n'a laissé aucun nom. Nous avons trouvé
à la Bibliothèque Nationale deux opuscules de lui. L'un
a pour litre : Sentiments d'un amateur sur Vexposltion
des tableaux du Louvre el sur La critique qui en a été
[aile. C'est une mince petite brochure datée de 1733 et
qui contient trois lettres, tout à fait insignilîanles. L'autre
a pour titre : Eloge historique du journal encijclopé-
AVERTIS SE MENT. LXV
(lique ci de Pierre Rousseau son imprimeur (17G0). Col
éloge est, en réalité, une satire, pail'ois une dialribe.
Le ton est incisif, mordant, injurieux, se rapprochant
beaucoup du ton des observations inscrites sur notre
Manuscrit. D après une note de la main de Monmerqué
trouvée dans ses papiers, des libelles publiés par l'abbé
Garrigues contre le Gouvernement Tauraient lait incarcérer,
et il aurait passé six ou sept années en prison.
Nous avons reproduit (luelques-unes de ces observations
comme spécimen du goût, ou plutôt du mauvais goût de la
critique au xvuio siècle. Mais nous n'avons bien entendu
tenu aucun com|)le des corrections suggérées par lui, et
nous avons toujours rétabli, sous ses surcharges et ses
ratures, le texte i>iimilir. Quant aux suppressions que nous
avons cru devoir l'aire au cours des fragments publiés par
nous, soit pour éviter des redites avec le Mémoire précé-
demment publié, soit parce que ces passages étaient de
simples résumés historiques sans intérêt ni nouveauté,
nous les avons toujours signalées par des points.
H.
NOUVEAUX MÉMOIRES
DE
MADEMOISELLE D'AUMALE
MEMOIRES
DE
MADEMOISELLE D'AUMALE
ET SOUVENIRS
DE MADAME DE CAYLUS
POUR SERVIR A l'histoire DE MADAME DE MAINTENON *
Le manuscrit dont nous entreprenons la publica-
tion partielle est divisé en plusieurs livres. Le j)re-
mier est exclusivement consacré à la vie cC Agrippa
d' Auhigné , le grand-père de madame de Maintenon,
le second à la jeunesse de Françoise d'Auhigné, à
son mariage avec Scarron et aux premières années
de son' veuvage. Il ne s'y trouve rien qui ne soit dans
les Mémoires mêmes d' A grippa d'Aubigné, ou dans
le Mémoire sur madame de Maintenon, prccédeyn-
ment publié par nous. Le troisième livre commence
par un récit succinct des premières amours de
Louis XIV, cV abord avec Marie Mancini, ensuite
1. LaBeaumelle ayant intitulé sa publication : Mémoires pour
servir à VUistoire de madame de Maintenon et à celle du siècle
passp, l'auteur du manuscrit a voulu évidemment rappeler
ce titre.
4 MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE.
avec ynademoiselle de la Vallière. Rien non plus
d'inédit, mademoiselle d'Aumale n ayant pu savoir
aucuns détails par elle-même et ne parlant que par
ouï dire. Il en est autremeyit lorsqu'elle en arrive à
la liaison du Roi avec madame de Montespan,
madame de Maintenon ayant été étroitement mêlée
aux incidents et au dénouement de celte liaison. Ici,
mademoiselle d'Aumale a pu être renseignée non
seulement par madame de Maintenon elle-même, dont
souvent elle invoque le témoignage dJrect, mais par
les amis et contemporains de madame de Maintenon
avec qui elle a pu s'entretenir. De plus, elle a eu
manifestement à sa disposition la correspondance de
madame de Maintenon dont les dames de Saint-Cyr
étaient dépositaires, et qu elles ont dû lui communi-
quer, car, ainsi que nous le ferons remarquer dans
nos notes, elle entre parfois dans certains détails
minutieux qu^elle napu combattre que par ces lettres.
Enfin mademoiselle d'Aumale a eu à sa disposi-
tion les Souvenirs de madame de Caylus, qui étaient
encore inédits, puisc/uils nont paru quen 1770.
Elle en fait largement usage, ainsi quelle le dit
dans une note qu'on lira ci-après. Mats elle ne se
borne pas à de fréquentes citations dont elle avertit
le lecteur. A son pi'ojji^e texte, elle entreynêle des
phrases tirées des Souvenirs de madame de Caylus,
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 5
sa7is les mettre entre guillemets. De plus, on remar-
quera que dans les endroits mêmes oii elle dit citer
madame de Caylus, le texte qu'elle rapporte nest
pas exactement conforme à celui des Souvenirs de
madame de Caylus, tel que nous le connaissons par
les éditions qui ont cours aujourdliui. Or nous
savons par le témoignage d'un certain Marin, secré-
taire du comte de Caylus {fils de la Comtesse), que
ces Souvenirs furent imprimés en 1770 d'après
une copie furtivement faite en vingt-quatre heures
et probablement inexacte'. Il est donc plus que pro-
bable que nous sommes ici en présence du texte
véritable des Souvenirs de madame de Caylus. Alon-
merqué, qui avait eu entre les mains le manuscrit
publié par nous aujourd'hui, et qui en avait projeté
la publication, disait avec raison : « On y verra par
intervalles le texte primitif des Souvenirs de madame
de Caylus. Ce sera un point de curiosité assez grand
1. Voir à la fin des Souvenirs de madame de Caylus (édition
Raunié, p. 326), la lettre que Marin écrivit en 1804 au directeur
du Journal des Débats, lorsque Auger publia une nouvelle édi-
tion des Souvenirs de madame de Caylus. Voir aussi Vlntroduc-
tion mise par M. Asselineau en tète de l'édition publiée par
lui. Quoi qu'en dise Marin, il est certain qu'il existait plu-
sieurs copies des Souvenirs de madame de Caylus, et mademoi-
selle d'Aumale en possédait certainement une, puisqu'elle s'en
est servie pour la rédaction de son premier Mémoire. Ces copies
ont pu être, depuis lors, retouchées par le comte de Caylus,
sans parler des inexactitudes probables de celle d'après
laquelle ils ont été imprimés pour la première fois. De là
l'origine de ces variantes.
6 MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
]30ur donner à celle partie de V ouvrage Vinlérêt de
la nouveauté. » // faisait de plus observer que, « dans
ce texte primitif, on retrouve toutes les négligences
qui accompagnent nécessairement une composition
faite sans peine, sans travail et sans recherche par
une femme qui na pas à redouter le grand jour
de la publicité^ ». En effet, la langue que parle
madame de Caylus, dans le manuscrit de made-
moiselle d'Aumale, est beaucoup jjhis familière et
négligée que dans ses Souvenirs imprimés. Nous
sciions étonnés si le lecteur trouvait quelle y pterd
en agrément.
Lorsque mademoiselle d'Aumale cite madame de
Caylus sans le dire expressément {ce qu'elle fait très
souvent), nous n'avons point cru devoir mettre ces
citations entre guillemets, mais lorsque ["emprunt est
de quelque importance , nous l'avons signalé en note.
Nous commençoîis par la publicatioii d'un long
fragment qui s'étend depuis l'arrivée de madcmie de
Maintenon à la Cour, alors qu'elle s'appelait encore
madame Scarron, jusqu'à son mariage ptrésumé
avec Louis XIV.
1. Notice sur madame de Caykis, mise en tôle de ses Sou-
venirs. Collection Petitot, 2° série, vol. 66, p. 355 et 356.
MADAME DE MAINTENON
ET MADAME DE MONTESPAN
A la mort de la Reine Mère, en 1666, le Roi
avait eu deux enfants de la Vallière, une fille qui fut
mademoiselle de Blois et un fils connu sous le nom de
comte de Vermandois*. L'automne de 1666, le Roi
et toute la Cour étant allés visiter les conquêtes de
Flandre, le Roi, au retour, prit du goût pour la prin-
cesse de Monaco % mais cette inclination ne fut que
passagère et de très peu de durée. A cette courte
inclination succéda celle qu'il eut pour madame de
Montespan^ Madame Montespan, connue, avant son
1. Louis de Bourbon, comte de Vermandois, fils légitimé de
Louis XIV et de mademoiselle de la Vallière, né le 2 octo-
bre 1667, mort le 18 novembre 1683.
2. Catherine-Charlotte de Gramont, mariée le 30 mars 1660 à
Louis de Grimaldi, prince de Monaco; elle mourut le 4 juin 1678
à l'âge de trente-neuf ans. Elle était fille du maréchal de
Gramont; Lauzun en avait été fort amoureux.
3. C'est ici que mademoiselle d'Aumale a placé l'importante
note dont nous avons parlé plus haut. « J'avertis ici mes lec-
teurs que les Souvenirs de madame de Caylus, qu'elle m'a donnés
écrits de sa main, et qui ont fait grande partie de tout ce que
j'ai dit jusqu'ici, entreront pour beaucoup dans ce qui me reste
8 MEMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
mariage avec le marquis de Montespan * sous le nom
de mademoiselle deTonnay-Charente% étoit fille du duc
de Mortemart^ C'étoit une des plus belles personnes
de la Cour ^; elle joignoil à celte beauté un caractère
à dire. L'on peut d'autant plus compter sur la vérité de tous ces
faits que rapporte madame de Cavlus, qu'elle étoit très à portée
d'être instruite de tout dans le vrai, et qu'elle dit elle-même,
en commençant ses Soicvenirs, qu'elle ne dira que ce qu'elle
a vu de ses yeux ou entendu dire à madame de Maintenon ou
à d'autres personnes qui ont été témoins de tout ce qu'elle
avance. Elle a soin d'avertir, surtout au commencement de son
petit ouvrage, que ni la prévention que donne l'éducation, ni
les mouvements de la reconnoissance qu'elle doit à madame de
Maintenon ne lui feront rien dire de contraire à la vérité.
J'avertis encore que peut-être il m'arrivera de temps en temps
de la faire parler elle-même, dans certains récits qu'elle fait,
beaucoup mieux que je ne les pourrois faire. »
1. Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Mon-
tespan, né en 1640, mort au mois de novembre 1702.
2. D'après le Père Anselme, Guy de Rochechouart, qui vivait au
commencement du xyi' siècle, serait le premier qui aurait porté
le titre de seigneur de Tonnay-Charente. Le litre de seigneur
ou de prince de Ïonnay-Charente fut porté par plusieurs
membres de la famille de Mortemart, entre autres par le père
de madame de Montespan. Mais aucune autre fille de cette
illustre maison ne parait avoir été ainsi dénommée.
3. Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart, seigneur de
Vivonne, né en 1600, mort le 26 décembre 1673.
4. Voici comment Loret, dans la Muse historique, nous dépeint
madame de Montespan, peu d'années après son arrivée à la
Cour, alors qu'elle était à la veille de contracter mariage avec
le marquis de Montespan.
•20 janvier 1663.
.... Mortemart, cet ange visible
Qui touchoroit le moins sensible,
Qu'on ne peut voir sans soupirer,
Ni même sans l'adoror,
A qui tout cœur doit rendre liommage,
Et dont l'angélique visage.
Fait sans cesse des amoureux
Mais n'en fera qu'un seul heureux.
Quelques années plus tard, madame de Sévigné écrivant à
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE. 9
d'esprit admirable, plaisant et naturel, ce qui la ren-
doit fort aimable; elle dut sa fortune à la connoissance
de Monsieur, frère du Roi.
Monsieur n'eut jamais ce qu'on appelle la passion
des femmes, mais il les aimoit beaucoup pour la con-
versation, et les recherchoit pour la société. Madame
de Montespan, qu'il voyoit souvent, lui plaisoit beau-
coup plus que les autres; elle cherchoit à l'amuser, et
avoit tout l'esprit nécessaire pour en venir à bout.
Elle y réussit si parfaitement que monsieur de Mon-
tespan en devint bientôt jaloux; il fut quelques jours
sans s'en plaindre, mais enfin, choqué de l'intimité
de sa femme avec Monsieur, qui ne pouvoit se passer
d'elle, il lui fit dire un beau matin qu'elle n'avoit
madame de Grignan (29 juillet 1076), parle en ces termes de
la beauté de madame de Montespan : « Je lui trouvai le dos
bien plat, comme disoit la maréchale de la Meilleraie, mais
certainement, c'est une chose surprenante que sa beauté. Sa
taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle étoit, sans que
son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien.
Elle étoit toute habillée de point de France, coifTée de mille
boucles, les deux des tempes lui tombant fort bas sur les
joues; des rubans noirs sur sa tète; des perles de la maréchale
de l'Hospilal embellies de boucles et de pendeloques de dia-
mans de la dernière beauté; trois ou quatre poinçons, point
de coilîe; en un mot, une triomphante beauté à faire admirer
a tous les ambassadeurs. >■ {Lettres de madame de Sêvigiie', de
sa famille et de ses amis, Edit. des Grands Écrivains', t. IV,
p. 345.) La princesse Palatine, toujours malveiUante, a fait un
portrait moins idéal de cette beauté : « La Montespan avoit une
taille épaisse et laide, un éclat extraordinaire et beaucoup
d'esprit dans les yeux, une très jolie bouche et un rire char-
mant. .. {Correspondance de Madame, Édit. Brunet, t. I, p. 127.)
10 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
qu'à se préparer à partir, parce qu'il alloit inces-
samment l'emmener avec lui dans ses terres. Madame
de Montespan au désespoir de cette nouvelle, n'envi-
sageant dans cette retraite forcée que des chagrins et
des désagréments, regrettant avec raison la vie douce
et gracieuse que la faveur de Monsieur lui faisoit
mener, crut n'avoir pas de meilleur parti à prendre
que de lui conter son désastre et l'arrêt que son mari
venoit de porter contre elle. Le triste récit qu'elle sut
faire du malheur qui la menaçoit eut tout le succès
qu'elle pouvoit désirer. Monsieur, touché du chagrin
de son amie, lui répondit qu'elle n'avoit qu'à se tran-
quilliser, qu'il faisoit son affaire d'y remédier, mais
qu'il vouloit que cela se passât entre lui et monsieur
de Montespan. Il l'envoya effectivement chercher le
lendemain (c'étoit dans l'automne et vraisembla-
blement l'automne de 1665), et lui dit : « Monsieur
de Montespan, j'ai une g-ràce à vous demander, mais
il faut me l'accorder, sans cela je vous avoue que je
serois fort piqué. C'est de laisser votre femme à Paris
tout cet hiver jusqu'au mois de mai. » Monsieur de
Montespan eut assez de peine à cacher le dépit que
lui causoit cette proposition; cependant, soit par
condescendance pour les volontés du prince, soit
par crainte de le désobliger, il crut ne pouvoir refuser
cette grâce à Monsieur qui lui dit avec toute l'affabilité
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 11
possible qu'il lui savoit bon gré de sa complaisance.
11 fut donc décidé que madame de Montespan resleroit
à Paris tout l'hiver et la moitié du printemps. Elle
profita de cette permission pour faire sa cour réguliè-
rement à Monsieur, Ce fut dans ce temps-là que le
Roi commença à la voir souvent chez Monsieur et chez
Madame *, mais son air et ses manières lui déplai-
soient beaucoup; il en parloit même à Monsieur en
termes assez cavaliers, et le blàmoit fort de l'avoir si
souvent avec lui, à quoi Monsieur lui répondoit simple-
ment : <( Elle a de l'esprit, elle m'amuse. » La protec-
tion de Monsieur valut bientôt à madame de Mon-
tespan une place de dame du palais de la Reine ^ ce
qui mettoit son mari dans la nécessité de la laisser à
la Cour, et ce qui la mit elle même plus à portée que
jamais d'être vue du Roi dont elle avoit depuis long-
temps résolu de faire la conquête. Dans les commen-
cements, comme je l'ai dit, le Roi ne fit aucune atten-
tion à sa beauté; toute sa faveur consistoit à savoir
plaire à la Reine qu'elle amusoit à son coucher qui
duroit fort longtemps, car elle ne A^ouloit jamais se
mettre au lit que le Roi ne fût venu dans sa chambre.
1. Henriette-Anne, princesse d'Angleterre, née à Exeter le
16 juin 164 5-, mariée le 31 mars 1661 à Monsieur. Elle mourut
à Saint-Gloud, le 30 juin 1670.
2. Madame de Montespan avait commencé par être fdie d'hon-
neur de la Reine en 1660, alors qu'elle n'était encore que made-
moiselle de Tonnay-Cliarente.
12 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE.
Dès qu'elle se vit à la Cour par sa place, elle
employa tous les moyens imaginables pour donner
dans la vue du Roi. Un des moyens dont elle se servit
pour y réussir fut de s'insinuer dans les bonnes
e:râces de la Vallière, et elle sut effectivement si
bien s'y prendre avec elle que, bientôt, elles furent
inséparables.
Le Roi qui la voyoit toujours chez la Vallière avec
qui il vivoit pour lors en maîtresse déclarée, fut assez
de temps sans prendre de goût pour elle ; mais elle sut
si bien se conduire vis-à-vis de lui que, petit à petit,
enfin il s'accoutuma à elle, et commença à prendre
plaisir à ses saillies. Dans le courant de l'année 1666
elle avoit déjà presque totalement enlevé la conquête
de sa rivale \
1. C'est en 1667, d'après les témoignages contemporains, que
se montra ouvertement la passion du Roi pour madame de
Montespan. Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mémoires,
après avoir raconté l'intimité de madame de Montespan et de
mademoiselle de la Vallière, ajoute : « .... La Reine fut à Ver-
vins, et le lendemain à Notre-Uame de Liesse; madame de la
Vallière revint avec la Reine. Elles furent à confesse, madame
de la Vallière et madame de Montespan ensemble ■■. Elle parle
ensuite longuement des relations du Roi avec madame de Mon-
tespan à Saint-Cloud. •> Le Roi y vit madame de la Vallière;
il voyoit souvent madame de Montespan, à ce que l'on disoit,
à sa chambre. Pendant ce voyage, elle logeoit au-dessus de lui.
Un jour, en dînant, la Reine se plaignit de quoi on se couchoit
trop tard, et se tourna de mon côté et me dit : ■« Le Roi ne
s'est couché qu'à quatre heures; il étoit grand jour; je ne sais
à quoi il peut s'amuser ». 11 lui dit : <■ Je lisois les dépêches
et j'y faisois réponse ». Elle lui dit : " Mais vous pourriez
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 13
En maîtresse peu délicate, madame de Montespan
vécut avec la Vallière, et si intimement qu'elles
n'avoient qu'une table pour elles deux et presque la
même maison. Elle aima mieux d'abord que cela fut
ainsi, espérant par là abuser le public et son mari qui,
quand il sut l'infidélité de sa femme, s'emporta de
colère contre elle, et lui fit de si terribles menaces
que, dans la crainte que son ressentiment n'allâtjusqu'à
attenter peut-être sur sa vie, elle se vit forcée d'en
parler au Roi. Le Roi, touché de son récit, crut, pour
éviter que son mari la maltraitât, pouvoir lui ordonner
de se retirer de la Cour, ce qu'il fit. Monsieur de
Montespan parti, sa femme, délivrée de ses craintes,
ne pensa plus qu'à s'assurer de la conquête du Roi.
Elle se lia plus que jamais avec la Vallière; celte
société intime satisfaisoit son amour-propre; son
orgueil étoit flatté de voir à tout instant humilier sa
rivale dont elle ne craignoit déjà plus les charmes.
Madame de Montespan qui vivoit depuis longtemps
avec la Vallière, s'étant un jour fâchée contre le
Roi, ce qui lui arrivoit assez souvent, s'avisa de se
plaindre de cette communauté avec une amertume
extrême. Elle y trouvoit, disoit-elle, de la part du Roi,
prendre une autre heure ". Il sourit, et, pour qu'elle ne le
vit pas, tournoit la tète de mon côté. « {Mémoires de madernoi-
sslle de Montpensier, Édit. Ghéruel, t. IV, p. ol-Jj2.)
14 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
peu de délicatesse. Le Roi lui répondit avec douceur
tout ce qu'il pût imaginer de tendre et de propre à
l'apaiser, et finit par lui dire que cet établissement
s'étoit fait insensiblement. « Oui, insensiblement pour
vous, reprit madame de Monlespan, mais très sensi-
blement pour moi. » C'étoit bien sans doute pour par-
venir à son but qu'elle lui tenoit tous ces propos.
Le personnage de la Vallière, pendant deux ou
trois ans, fut des plus singuliers. Madame de Mon-
tespan, abusant de ses avantages, affectoit de se faire
servir par elle, et donnant sans cesse des louanges à
son adresse, elle assuroit qu'elle ne pouvoit être con-
tente de son ajustement si elle n'y mettoit la dernière
main. La Vallière s'y prêtoit de son côté avec tout le
zèle d'une femme de chambre dont la fortune dépen-
droit des agréments qu'elle pourroit prêter à sa maî-
tresse.
Que de dégoûts, de plaisanteries et de dénigre-
ments la Vallière n'eut-elle point à essuyer pendant
tout le temps qu'elle demeura ainsi à la Cour! Elle
étoit née tendre et vertueuse ; elle aimoit le Roi mais
non pour la royauté. S'apercevant que le Roi cessoit
de l'aimer, et que madame de Monlespan lui avoit
enlevé ce cœur qui lui éloit si cher, quelques per-
sonnes ont prétendu que, comme effectivement elle
avoit toujours aimé le Roi avec toute la bonne foi
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 15
possible, elle avoit été si vivement touchée de cette
infidélité, que, ne pouvant plus dissimuler son ressen-
timent, elle disparut un beau matin, sans avoir com-
muniqué son dessein à personne, et s'alla jeter aux
Saintes-Mariés de Chaillot'; que le Roi, fâché de cet
éclat, qui fit grand bruit à la Cour, lui envoya promp-
tement Colbert et Lauzun qui la ramenèrent.
Son retour ne lui rendit point le cœur qu'elle avoit
perdu; elle ne déplaça pas sa rivale, dont la faveur
alla toujours depuis en augmentant. Je n'atteste point
plus cette courte retraite que la première dont j'ai
parlé : je sais cependant très sûrement, mais sans en
pouvoir dire précisément le temps '^, qu'un jour, soit
1. D'après les Mémoires de ■mademoiselle de Mo?itpe?isiev, ce
fut en 1662 que mailemoiseUe de la Vallière se relira pour la
première fois dans un couvent. « Je ne sais quel chagrin il prit
un jour à la Vallière : un beau matin, elle s'en alla; on ne
savoit où elle étoit; c'étoit en carême. La Reine (mère) étoit si
inquiète, avant que d'aller au sermon : on avoit peur que la
Reine s'aperçût de quelque chose. Le Roi ne fut pasau sermon,
la Reine alla après à Chaillot, et le Roi alla tout seul, avec un
manteau sur le nez, à Saint-Cloud, où l'on sut qu'elle étoit
dans un petit couvent. La tourière ne voulut pas parlera lui.
Enfin on lui fit parler et il la ramena. » {Mémoires de made-
moiselle de Montpeitsier, Édit. Chéruel, t. IIL p. 529.) Ainsi qu'on
le voit par cette citation, mademoiselle de Montpensier parle
d'un couvent à Saint-tlloud comme ayant été la première retraite
de mademoiselle de la Vallière. D'autres auteurs, au contraire
(madame de Sévigné et madame de la Fayette sont du nombre),
désignent les filles de Sainte-Marie, comme le fait mademoiselle
d'Aumale. Cette seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable
à M. Lair. (Voir Louise de la Vallière et la Jeunesse de Louis XIV,
p. 72, note.)
2. Ce fut le 11 février 1667 que mademoiselle de la Vallière
16 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
par dépit, soit par dévotion, elle se retira efTective-
ment aux Saintes-Mariés de Chaillot oii elle ne fut que
douze heures, et que, de retour à la Cour, après cette
courte absence, elle mena une vie plus retirée qu'à
l'ordinaire, ne s'habilla plus que très modestement, et
fit en tout comme une personne qui a envie de se
retirer tout à fait. Enfin, après avoir vécu pendant plu-
sieurs années d'une manière aussi édifiante que tou-
chante, toutes ses réflexions bien faites, elle vint un
jour, un matin, trouver le Roi, prit publiquement congé
de lui, et après avoir demandé hautement pardon à
toute la Cour du scandale qu'elle avoit causé, elle partit
pour Paris. Elle entra aux CarméUtes où elle lit pro-
fession le 2 juin 167/i. Vraisemblablement elle quitta
tout à fait la Cour en 1673. Elle prit le nom de Sœur
Louise de la Miséricorde ; elle mourut dans ce couvent
en 1710, après y avoir été, tant qu'elle vécut, l'exemple
de la plus parfaite régularité et de la vertu la plus
austère.
Quand madame de Montespan fut retirée de la
Cour, elle fut plusieurs fois aux Carmélites voir
madame de la V^allière, devenue pour elle une espèce
se retira à Chaillot. « ... Le Roy, dit le Journal de d'Ormesson,
lui envoya M. de Bellefonds et ensuite M. Colbert avec ordre
de la mener à Versailles où il alloit : ce qu'il fit, et la dame y
alla, sur la parole que le Roy trouveroit bon qu'elle se retirât
si elle persévéroit. »
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 17
de directeur. Lorsque monseigneur Bossuet, évêque
de Meaux, alla lui annoncer la mort de son fils, le
comte de Vermandois, par un mouvement très
naturel elle répandit d'abord beaucoup de larmes,
mais revenant tout à coup à elle, elle lui dit : « C'est
trop pleurer la mort d'un fils, dont je n'ai pas assez
pleuré la naissance '. »
Le départ de madame de la Vailièrelit que madame
de Montespan jouit à son aise de la faveur du Roi. Les
personnes qui connoissoient madame de Montespan
eurent lieu d'être étonnées de sa conduite, car, loin
d'être née débauchée, elle avoit paru dans sa jeunesse
naturellement éloignée de la galanterie, et même un
peu portée à la vertu. J'ai ouï dire de plus à madame
de Maintenon que, lorsqu'elle la connut chez la maré-
chale d'Albret, elle n'avoit point cette humeur qu'elle
a faitparoître depuis, et que, pour lors, ses sentiments
étoient honnêtes et sa conduite réglée ".
1. C'est à madame de Caylus que mademoiselle d'Aumale
emprunte ce mot dont l'authenticité est très douteuse. Ce ne
fut pas Bossuet, mais la Mère Prieure qui apprit à mademoi-
selle de la Vallière la mort de son fils. D'après la lettre circu-
laire adressée après sa mort, comme c'était l'usage, aux autres
couvents du Carmel, elle se serait bornée à dire : « Il faut tout
sacrifier. C'est sur moi seule que je dois pleurer. » (Voir Lair,
Louise de la Vallière et la Jeunesse de Louis XIV, p. 323.)
2. Madame de Maintenon disait, en efl'et, sur la fin de sa vie, à
madame de Glapion : « J'étois bien éloignée en ce temps-là de
croire que madame de Montespan seroit, après Dieu, la première
cause de la haute fortune que j'ai faite. Elle étoit alors fort sage,
T. II. 2
18 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
Mais, pour en revenir à madame Scarron, la mort de
la Reine Mère arrivée en 1666 avoit fait perdre à
madame Scarron sa pension ; mais, en revanche, ses
amis ne l'avoient pas abandonnée. La voyant réduite
à une infortune qu'elle avoit si peu méritée, ils
redoublèrent tous d'amitié et d'attention pour elle.
La Maréchale d'Albret lui fit les offres les plus avan-
tageuses, et ne la laissoit manquer de rien. On lui pro-
posa dans ce temps-là plusieurs établissements qu'elle
refusa constamment, préférant la vie simple et inno-
cente qu'elle avoit menée jusque-là à l'esclavage où
la réduiroit nécessairement un mariage, quelque avan-
geux qu'il pût être, surtout dans l'espérance où elle
étoit toujours qu'elle obtiendroit de la Cour le rétablis-
sement de sa pension. Tous ses protecteurs parloient
pour elle; on présentoit nombre de placets en sa
faveur. Ces placets commençoient toujours par ces
mots : « La veuve Scarron supplie humblement Votre
Majesté. » Le Roi, à qui on les montroit tous, fatigué à
la fin de les voir si souvent répétés, dit un jour avec
vivacité : « Entendrai-je donc toujours parler de la
veuve Scarron? », et, pendant du temps, à la Cour,
et disoit même, en parlant de madame de la Vallière : « Si
j'étois assez malhenreuse pour que pareille chose m'arrivàt, je
me cacherois pour le reste de ma vie » ; mais nous avons vu,
comme vous savez, qu'elle a pensé bien autrement depuis ce
temps-là. » {Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 461.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 19
quand on étoit fatigué et ennuyé de quelqu'un, on
disoit: « 11 est aussi importun que la veuve Scarron. »
A force de protections, de prières et de sollicita-
tions auprès du Roi et de ses ministres, elle obtint
enfin le rétablissement de cette pension. Voici la
façon dont j'ai ouï dire qu'elle lui fut accordée.
Madame de Montespan, qui étoit pour lors déjà un
peu en faveur, et qui avoit connu madame Scarron
chez la Maréchale d'Albret, ayant appris l'état et
la misère où elle étoit réduite depuis qu'elle ne tou-
choit plus rien de sa pension, se chargea elle-même
de présenter un placet au Roi qui le reçut en lui
disant : « Entendrai-je donc toujours parler de la veuve
Scarron? » Malgré cette réponse qui ne promettoit rien
de favorable, elle ne se rebuta point; elle lui fil toutes
les représentations nécessaires pour obtenir, en lui
ajoutant que le moyen le plus sûr pour n'en entendre
plus, parler étoit d'accorder. Monsieur de Villeroy,
pour lors marquis d'Alincourt, qui étoit présent à la
conversation, appuya de son mieux la demande ; ils
firent tant l'un et l'autre qu'enfin le Roi céda à leurs
persécutions, et accorda cette pension si désirée et si
nécessaire. Voilà ce que j'ai ouï dire à des personnes
qui se disoient instruites. Mais madame de Maintenon
m'a dit que c'étoit à monsieur de Villeroy seul qu'elle
en avoit l'obligation, et ne m'a pas du tout parlé
20 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
de madame de Montespan en cette occasion. Quoi-
qu'elle ne m'en ait rien dit, il est possible que
madame de Montespan, qui avoit vécu avec elle, s'y
soit intéressée, d'autant plus qu'elle aimoit à faire
plaisir.
Madame Scarron, qui avoit mené jusque-là une
vie fort simple et fort rangée, quoiqu'elle fût
encore bien voulue et même très recherchée dans
toutes ses sociétés, avoit déjà fait plusieurs réflexions
sur la religion qu'elle résolut de mettre à profit.
Quand elle se vit bien assurée de sa pension,
elle se mit dans la tète de corriger tout ce qu'il y
avoit de défectueux dans sa conduite. Sans se con-
tenter de professer extérieurement le christianisme,
elle prit le parti de vivre en vraie chrétienne; elle
chercha en conséquence un confesseur qui fût un
homme capable de la conduire dans la voie du salut.
Quelqu'un lui parla de l'abbé Gobelin comme d'un
homme d'une piété éclairée et d'un mérite exem-
plaire. Sur ce qu'on lui eu dit, elle lui fit proposer
de se charger d'elle; il accepta, et madame Scar-
ron, dès ce moment, résolut de suivre exactement
tous ses avis.
L'abbé Gobelin, docteur de Sorbonne, homme
fort estimé, avoit, selon le portrait qu'on lui en fit,
toutes les qualités essentielles à un bon confes-
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 21
seiir. Il avoit été longtemps dans le monde, et
devoit par conséquent le connoître tel qu'il est. Il
passoit de plus pour être intègre dans ses mœurs,
pur dans sa doctrine, ferme dans ses principes,
réglé dans sa conduite, exact dans sa religion,
rigide observateur de ses devoirs, et n'avoit d'autre
but dans ses directions que de mener à Dieu les
âmes qui lui étoient confiées. Un tel homme seroit
sans doute devenu bientôt importun à beaucoup de
femmes ordinaires; mais madame Scarron, loin de
reculer, accepta avec une aveugle soumission tout
ce que l'abbé jugeoit à propos de lui imposer de
plus dur et de plus humiliant...
Madame Scarron, qui s'étoit fait un devoir de
suivre en tout les avis de ce confesseur, faisoit tout
ce qu'elle pouvoit pour exécuter ses ordres très
effectivement. Ses amis la trouvèrent en peu de
temps, dans bien des choses, changée à ne pas la
reconnoître. Ce n'étoit plus cet enjouement dans le
propos, cet agrément dans les manières. Cette femme
qui avoit fait jusqu'ici le charme de sa société,
qui parloit avec toute la vivacité et tout l'esprit pos-
sible, prend tout à coup le parti de ne plus dire un
mot, et s'efforce de devenir ennuyeuse. Elle prit tant
sur elle pour cela, et se contraignit si fort que cela la
rebuta tout de bon pendant quelque temps de la piété.
22 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
Tel étoit ce directeur par excellence. Il me semble
que, sur cet échantillon, il est aisé de juger, sans faire
tort à la science et à la piété, qu'il n'avoit ni l'expé-
rience ni le talent nécessaire pour conduire une per-
sonne comme elle. Cependant, malgré la singularité
avec laquelle cedit abbé Gobelin la conduisoit, elle ne
perdit point de vue le projet qu'elle avoit formé de
s'avancer dans la piété. Elle conserva toujours la
même confiance en lui, et le garda pour son confes-
seur tant qu'il vécut. Vraisemblablement il laissa de
côté toutes les misères qu'il avoit employées dans le
commencement, et se conduisit par la suite plus rai-
sonnablement. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'elle suivit
toujours ses avis, et l'on voit par les lettres qu'elle
lui écrit qu'elle ne faisoit rien, et qu'elle ne prenoit
aucun parti sans l'avoir auparavant consulté'.
Madame Scarron, après avoir joui de sa pension
pendant deux ou trois ans et avoir vécu pendant
1. Manseau, l'intendant de Saint-Cyr, dit dans ses Méinoires
(p. 67) : « M. l'abbé Gobelin, supérieur de cette maison (Saint-
Cyr), après une maladie de trois mois, mourut à Paris, le 7 de
mai (1G91), universellement regretté. La Communauté en versa
beaucoup de larmes, et fit des prières publiques et particulières
pour le repos de son àme. Madame de Maintenon fit faire la
même chose par ses aumosnes en plusieurs endroits. Il avoit
esté son directeur pendant plusieurs années, ce qui, avec les
relations continuelles qui esloient entre elle et luy, à cause
de Saint-Cyr, l'avoit rendu dépositaire de plusieurs lettres et
papiers de conscience, dont il fit un paquet cacheté de ses
armes la veille de sa mort, ordonnant qu'il fût renvoyé le len-
demain de son décès. »
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 23
tout ce temps en femme raisonnable et chrétienne,
aussi aimée que considérée de toutes les personnes
qui la connoissoient, se vit ouvrir un chemin de for-
tune auquel elle n'avoit eu nul lieu de s'attendre,
et que, certainement, elle n'avoit pas pu prévoir.
Madame de Montespan l'avoit connue, comme j'ai dit,
chez la Maréchale d'Albret; on verra bientôt à propos
de quoi elle s'en souvint, et comme elle mit cette
connoissance en usage. Le projet de madame de
Montespan, en arrivant à la Cour, avoit été simple-
ment de parvenir à gouverner le Roi par l'ascendant
de son esprit. Elle s'étoit flattée d'être non seule-
ment maîtresse de son propre goût, mais même de la
passion du Roi. Elle croyoit qu'elle lui feroit tou-
jours désirer ce qu'elle avoit résolu de ne lui pas
accorder; mais la suite fut plus naturelle. L'amour
du Roi augmentant tous les jours, madame de Mon-
tespan cède enfin à ses poursuites et devient grosse.
Madame de Caylus dit avoir ouï raconter à des per-
sonnes de la Cour de ce temps-là qu'elle parut si péné-
trée de douleur au premier enfant qu'elle eut, que
sa beauté s'en ressentit, qu'elle devint maigre, jaune,
et si changée qu'on ne la reconnoissoit pas, qu'en un
mot elle parut se désespérer à la première grossesse.
Mais elle se consola à la seconde, et elle porta dans
les autres l'impudence aussi loin qu'elle pouvoit aller.
24 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
Le premier accouchement de madame de Montespan,
ainsi que quatre autres qui se suivirent d'assez près,
furent tous des mystères : il ne s'y trouvoit jamais
que les personnes nécessaires et quelques courtisans
des plus affidés que le Roi obligeoit à un secret invio-
lable. Dès que madame de Montespan eut commencé
à avoir des enfants, il fut question de trouver une
personne qui fût capable non seulement de les bien
élever, mais qui pût en même temps les bien cacher.
Comme elle avoit le jugement très sain, ce qu'elle
n*a jamais manqué de faire paroître dans les choses
où son humeur n'agissoit pas, elle se souvint d'avoir
vu souvent madame Scarron à l'hôtel d'Albret; elle
lui avoit reconnu, pour lors, tant d'esprit et de
bonnes qualités qu'elle jeta les yeux sur elle pour
la charger d'un emploi qu'elle ne savoit à qui confier.
Elle lui fit donc proposer de prendre ses enfants.
C'est madame de Maintenon elle-même qui m'a
fait ce récit. Madame Scarron fit répondre que pour
les enfants de madame de Montespan elle ne s'en
chargeroit pas, que si c'éloit ceux du Roi et qu'il
le voulut, il falloit qu'il l'en priât; le Roi l'en pria
effectivement et elle consentit de s'en charger...
La seconde fois que madame de Montespan accoucha,
ce fut à Saint-Germain. On fut fort embarrassé, parce
qu'on ne vouloit pas introduire madame Scarron dans
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE. 25
le château. Ce fut monsieur de Lauzun à qui on confia
l'enfant dès qu'il fut venu au monde (c'étoit le duc
du Maine). On ne se donna pas le temps de l'emmail-
loter : on Tenveloppa tout simplement dans un linge.
Monsieur de Lauzun l'emporta enveloppé dans son
manteau, et, comme il étoit obligé de traverser l'appar-
tement de la Reine, il trembloit dans la crainte que
l'enfant ne se mît à crier, mais enfin, ayant passé fort
vite, il arriva sans être découvert jusqu'au carrosse
de madame Scarron qui altendoit au petit parc; il le
lui remit entre les mains et s'en revint fort content de
n'avoir été aperçu de personne '...
Le troisième enfant dont madame de Montespan
accoucha fut le comte de Vexin* qui fut dans la suite
abbé de Saint-Germain. L'aîné de ces trois enfants
1. Mademoiselle de Montpensier. (Note du manuscrit.) Made-
moiselle d'Aumale a pris effectivement cette anecdote dans
les Mémoires de mademoiselle de Montpensier, dont la pre-
mière édition avait paru en 1735 et la seconde en 1746. Voici
le texte exact des Mémoires de mademoiselle de Montpensier.
« ... J'ai ouï conter à M. de Lauzun, que le jour qu'elle
accoucha de M. du Maine (c'étoit à minuit sonnant, le dernier
jour de mars ou le premier d'avril, si l'on veu.; cela est si
peu important que je ne me donne pas la peine d'en cher-
cher l'année), on n'eut pas le temps de l'emmailloter, on
l'entortilla dans un lange, et il le prit dans son manteau, et
le cacha et l'emporta dans un carrosse qui l'attendoit au petit
parc de Saint-Germain. 11 mourroit de peur qu'il ne criât. »
(Mémoires de mademoiselle de Montpensier, Édit. Chéruel, t. IV,
p. 394.)
2. Louis-César, comte de Vexin, abbé de Saint-Denis et de
Saint-Germain-des-Prés, né en 1672, mort en 1083.
26 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
mourut à l'âge de trois ans; on ne l'avoit jamais vu.
Madame Scarron, qui s'y étoit déjà .extraordinaire-
ment attachée, en fut touchée comme une mère la
plus tendre, et cent fois plus que la véritable.
Madame de Montespan eut cinq enfants assez de
suite; elle accoucha du quatrième, qui fut mademoi-
selle de Nantes, dans la citadelle de Tournay, pen-
dant le séjour que la Reine y fit durant le siège de
Maëstricht. Je ne sais pas précisément le temps de la
naissance du cinquième, qui fut mademoiselle de
Tours ^ je crois pourtant que ce fut vers i67li...
Madame Scarron avoit déjà fait jusqu'ici plusieurs
voyages à la Cour avec ces enfants, mais incognito.
Le Roi, qui les aimoit, désira qu'ils fussent élevés chez
lui, et comment le Roi auroit-il pu s'y intéresser et
les voir tout à son aise, sans qu'on découvrît qu'ils
étoient à lui? Cela étoit impossible. Pour obvier à
tous ces inconvénients, le Roi, qui se sentoit pour ces
enfants une tendresse vraiment paternelle, résolut de
les faire légitimer. Ceux de madame de la Vallière
l'avoient été sans nulle difficulté bien du temps aupa-
ravant^; mais la chose étoit beaucoup plus difficile
1. Louise-Marie de Bourbon, dite mademoiselle de Tours,
née en 1674, morte à Bourbon le 15 septembre 1681, à l'âge
de sept ans.
2. Le comte de Vermandois avait été légitimé le 22 fé-
vrier 1669 et mademoiselle de Blois, le 14 mai 1667.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 27
pour ceux-ci, n'y ayant point encore eu d'exemple
(l'une pareille reconnoissance sans nommer la mère.
Comme le Roi avoit montré qu'il désiroit fort qu'on
rendît la chose faisable, pour être sllr d'en venir à
bout, et qu'il ne se trouvât plus de difficulté dans
celte affaire, voici ce qu'on fit. Il exisloit un bâtard ^
du comte de Saint-Pol ^ ; on fit toutes les procédures
nécessaires pour le légitimer; il se trouvoit précisé-
ment dans le même cas que les enfants du Roi puis-
qu'il étoit fils de la Maréchale de la Ferlé ^ et qu'elle
avoit eu cet enfant du vivant de son mari'^; on s'y prit
si bien que l'on en vint à bout. Quand ce bâtard du
comte de Saint-Pol fut légitimé, le Roi fit légitimer les
siens, savoir : le duc du Maine, le comte de Vexin et
peut-être mademoiselle de Nantes ^ Pour mademoi-
1. Ce bâtard s'appelait Charles-Louis d'Orléans, chevalier de
Longueville. Il fut légitimé par lettres du Roi, vérifiées au Par-
lement le 7 septembre 1G72, et mourut d'un coup de mousquet,
qu'iTreçut en faisant combler la tranchée de Philispbourg, au
mois de novembre 1688.
2. Charles-Paris d'Orléans, duc de Longueville, né le 29 jan-
vier 1649, fut tué au passage du Rhin en 1672. Il avait porté
dans sa jeunesse le titre de comte de Saint-Pol.
3. Madeleine d'Angennes de la Loupe avait épousé, le 2o avril
16o5, Henri H, duc de la Ferté, maréchal de France, veuf de
Charlotte de Bauve; elle mourut le 16 mars 1714, âgée de
quatre-vingt-cinq ans.
4. Henri II de Sene terre, marquis de la Ferté, maréchal de
France en 1651. Il mourut à la Ferté-Nabert, le 27 septem-
bre 1681, âgé de quatre-vingt-deux ans.
5. Le duc du Maine, le comte de Vexin et mademoiselle de
Nantes, furent légitimés en 1673.
28 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
selle de Tours elle n'étoit sûrement pas encore née
lors de cette première légitimation : mais elle fut
légitimée par la suite \ Monsieur le comte de Toulouse
et mademoiselle de Blois, venus au monde plusieurs
années après, ne furent légitimés qu'en 1681^.
Quoi qu'il n'ait pas paru jusqu'ici que le Roi ait
donné à madame Scarron beaucoup de preuves de sa
reconnoissance pour les soins qu'elle prenoit de ses
enfants, il est pourtant vrai que, soit par la protection
de madame de Montespan, soit par le moyen de quel-
ques courtisans qui la protégeoient, elle obtint dès ce
temps-là pour son frère quelques grâces qu'il désiroit.
Entre autres, elle lui fit avoir cette année un petit gou-
vernement en Alsace. Elle lui avoit fait avoir l'année
d'auparavant une compagnie de cavalerie dans le Régi-
ment du Roi et un commandement dans une place
conquise qui lui valoit 8 ou 10 mille francs ^ Comme
dans cette petite place où il commandoit il y avoit des
catholiques et des huguenots, dans les lettres qu'elle
lui écrit, elle lui recommande avec grand soin les
1. Mademoiselle de Tours fut légilimée au mois de jan-
vier 1676.
2. Le comte de Toulouse et mademoiselle de Blois furent
légitimés au mois de novembre 1681.
3. M. d'Aubigné avait été nommé commandant de place à
Amersfort en Hollande, le 14 octobre 1672, et à Elburg, le
28 avril 1673. Ce fut le 13 mars 1674 qu'il fut pourvu du gou-
vernement de Belfort.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 29
catholiques, et le prie de ne point être inhumain aux
huguenots. « Il faut, dit-elle, attirer les gens par la
douceur. Jésus-Christ lui-même nous en a montré
l'exemple'. » Cette recommandation qu'elle fait à son
frère est bien éloignée du ridicule qu'on lui a prêté
d'avoir été d'avis dans la suite d'obliger les protes-
tants par la violence et les mauvais traitements à se
faire catholiques.
Malgré la preuve prétendue authentique qu'un
auteur de nos jours prétend donner de sa façon de
penser dans un Mémoire fort étendu et fort détaillé
qu'il attribue à elle seule, et dans lequel on voit régner,
depuis le commencement jusqu'à la fin, le conseil de
violence et de persécution, je crois que sans vouloir
diminuer la conlîance due à ce jeune auteur - qui, sans
doute, n'a eu dessein que d'avancer des faits qu'il
regardoit lui-même comme certains, on peut avec bien
de Ja vraisemblance douter de l'authenticité de ce
Mémoire, d'autant que toutes les personnes qui, toutes
1. Cette lettre, adressée à <■ monsieur d'Aubigné, à Amersfort »
et datée de Paris, le 27 septembre 1672, se trouve dans la Cor-
respondance générale, t. I, p. 166.
2. Le jeune auteur à qui il est fait ici allusion est La Beau-
mellequi, dans ses Mewozres pour servir à VHistoire de madame
de Maintenon et à celle du siècle passé, parus en 175.Ï-56, avait
en effet publié le Mémoire en question (Édit. de Maestricht,
t. VII, p. 97). L'auteur reviendra plus tard et nous reviendrons
aussi sur l'authenticité de ce Mémoire. — Laurent Angliviel de
laBeaumelle, né àValleraugue (Gard) le 28 janvier 1726, mourut
à Paris le 17 novembre 1773.
30 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
préventions à part, ont connu madame Scarron telle
qu'elle étoit ne font point difficulté d'affirmer que, loin
qu'elles puissent croire que le Mémoire fût d'elle,
elles ont été assez longtemps témoins de sa façon
d'agir, et connoissoient assez la bonté et la droiture de
son cœur; elles affirment qu'elle en étoit tout à fait
incapable. D'ailleurs les moyens de douceur et d'insi-
nuation dont on l'a vue se servir elle-même tant de
fois, et qui lui ont si bien réussi pour plusieurs con-
versions particulières, ne prouveroient que trop la
fausseté de ces mauvais propos...
Quand la légitimation de ces petits princes fut bien
constatée, le Roi les établit à Versailles avec
madame Scarron. Plusieurs personnes m'ont dit, et il
y a grande apparence, suivant une lettre de madame de
Main tenon à madame de Caylus, écrite de Saint-Cyr
le U janvier 1706 S que tous ces enfants avoient été
établis à Saint-Germain du temps auparavant, mais
qu'ils y étoient incognito. Mais quand le Roi les eut
fixés à Versailles, ce ne fut plus un mystère, et il leur
forma une maison convenable à leur état de princes,
les laissant toujours, pour la conduite et l'éducation,
entre les mains de madame Scarron à qui il venoit de
1. Cette lettre se trouve dans Madame de Maintenon d'après
sa Correspondance authentique, t. II, p. 41. Elle est datée, non
de 1706, mais de 1705.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 31
faire présent de cent mille francs en récompense des
soins extrêmes qu'elle en avoit pris.
Dans le commencement de l'établissement de ces
petits princes à Versailles, plusieurs personnes, soit
par envie, soit par crainte de l'esprit de madame
Scarron qui s'étoit déjà bien fait connoître, firent
tous leurs efforts auprès du Roi pour la lui faire envi-
sager comme une personne tout à fait ridicule, et elles
en vinrent à bout, car, dès ce moment-là, le Roi fut
fort longtemps à avoir pour elle plus d'éloignement que
de goût. Il eut effectivement grande peine à s'y accou-
tumer; il la regardoit comme un bel esprit dont il se
soucioit fort peu ; il la craignoit comme une précieuse
dont on pouvoit tirer peu d'agrément, et en parlant
d'elle à madame de Montespan, il se servoit toujours
de celte expression : « Votre bel esprit a fait, a dit telle
chose *. » Mais la suite nous apprendra qu'il s'accou-
tuma petit à petit à ce bel esprit dont il faisoit si peu
de cas d'abord, et plus elle fut connue de lui, plus il
vit qu'on gagnoit à la connoître.
Dès l'instant que madame Scarron eut accepté
1. Dans un entretien avec madame de Glapion du 18 octobre
1717, madame de Maintenon confirme ces préventions du Roi
contre elle : « Le Roi, dit-elle, ne me goûtoit pas, et il eut
assez longtemps de l'éloignement pour moi. Il me craignoit
sur le pied de bel esprit, s'imaginant que j'étois une personne
difficile, et qui n'aimoit que les choses sublimes. »(Le<h'es his-
toriques et édifiantes, t. II, p. 454.)
32 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
l'offre que le Roi lui fit de se charger de ses enfants,
on a vu ci-devant que madame de Montespan lui
donna souvent des sujets de mécontentements et de
chagrin. « Cependant (me disoit quelquefois madame
de Maintenon en me parlant de ce temps-là) rien
n'étoit plus liant ni plus aimable qu'elle lorsque je
la connus chez la Maréchale d'Albret; je n'avois
jamais découvert en elle cette bizarrerie et cette
humeur qu'elle a fait paroître depuis, et dont j'ai
tant soufTert. » En effet, si le zèle de madame Scarron
et l'assiduité de ses soins forçoient quelquefois
madame de Montespan à avoir de bonnes façons pour
elle, dans les moments où son humeur n'agissoit
pas, elle payoit bien cher ce petit agrément par les
contrariétés presque continuelles qu'elle en essuyoit,
tout le temps que l'existence de ces enfants fut un
mystère. Elle ne pouvoit avoir de madame de Mon-
tespan les choses dont elle avoit besoin pour ces enfants
qu'après lui avoir demandé nombre de fois, et souvent
même elle les voyoit avec chagrin manquer du néces-
saire par la dureté et l'indifférence de leur mère, ce
qui lui faisoit une peine extrême par la tendresse
qu'elle se sentoil déjà pour eux. Quand ces enfants
furent une fois établis auprès de madame de Mon-
tespan, comme elle les avoit toujours sous les yeux,
elle fut plus à portée de contrôler tout ce qu'on leur
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 33
faisoit. Ce fut alors que madame Scarron ressentit
plus que jamais son humeur. En effet, soit pour la
nourriture, soit pour l'instruction, madame de Mon-
tespan contrarioit madame Scarron en tout. Tantôt elle
trouvoit mauvaises les choses les mieux faites et le
plus à propos; d'autrefois, quand elle n'étoit pas dans
ses moments d'humeur, elle lui parloit avec toute la
contiance et la douceur possible.
Cependant, malgré cette variété continuelle de bons
et de mauvais traitements, comme elle lui connoissoit
beaucoup d'esprit, elle avouoit qu'elle ne passoit
guère de moments plus agréables que ceux qu'elle
employoit à s'entretenir tête à tête avec madame
Scarron. Effectivement, elle saisissoit ces moments le
plus souvent qu'elle le pouvoit, et malgré qu'elle eût
elle-même beaucoup d'esprit, elle craignoit celui de
madame Scarron, et le mettoit avec raison beaucoup
au-dessus du sien.
Malgré l'agrément qu'elle trouvoit dans sa conver-
sation, quelquefois, dès le lendemain, souvent même
une heure après lui avoir fait toutes les protestations
possibles d'amitié, elle venoit la chercher exprès pour
lui faire les reproches les plus durs et les plus
déplacés sur la façon dont elle gouvernoit ses enfants.
Quelquefois elle poussoil l'humeur jusqu'à parler au
Roi de madame Scarron dans des termes à l'en dégoûter
T. n. 3
34 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
tout à fait. D'autres fois, en revanche, quand la fan-
taisie étoit passée, elle lui vantoit la douceur de son
commerce, et alloit même jusqu'à l'engager à la
mettre de ses parties. En un mot, quelque chose que
l'on ait pu dire pour s'opposer à la vérité de ce que
j'avance, il est très certain qu'elle s'est toujours con-
duite vis-à-vis d'elle d'une façon si singulière, sou-
vent même si outrageante et si ridicule, que, sans
l'excessive douceur de madame Scarron, sa patience
et la tendresse qu'elle avoit pour ces enfants, elle n'au-
roit jamais pu y tenir. Outre qu'elle me l'a dit elle-
même bien des fois, je sais cela de très bonne part, et
de gens très bien instruits \
Dès le moment qu'elle se décida à se charger de
cet emploi qu'elle n'accepta, comme on le sait, que
parce que le Roi lui-même l'en lit prier, elle avoit
formé le projet, dès qu'elle ne seroit plus utile au
Roi pour ses enfants, de se retirer de la Cour et de
reprendre ce train de vie, auquel elle trouvoit tant de
1. Voltaire ne partageait point l'opinion de mademoisello
d'Auniale. « Pourquoi dites-vous que madame de Montespan
était la femme la plus bizarre et la plus folle qui fût jamais?
Qui vous l'a dit? Avez- vous vécu avec elle? Tout Paris sait que
c'était une femme très aimable; elle fut indignée du goût du
Roi pour madame de Maintenon, qu'elle regardait comme une
domestique ingrate. En quoi a-t-elle été la femme la plus
bizarre et la plus folle qui fût jamais. Je vous parle net comme
vous voyez, parce que je veux être votre ami. •> Lettre à
Formel. (OEuvres complètes, Édit. de 1826, t. 55, p. 75.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 35
charmes, et qu'elle n'avoit quitté qu'à son grand
regret.
Lorsqu'elle sévit établie à la Cour avec ces enfants,
elle ne s'occupa plus, en faisant pour eux tout ce
qu'elle devoit, que de saisir la première occasion d'en
sortir avec quelque avantage. Effectivement, quand ces
enfants eurent un certain âge, et qu'elle jugea qu'elle
n'étoit plus nécessaire, elle travailla, ou plutôt fit
travailler auprès du Roi et de madame de Montespan
pour obtenir une retraite un peu favorable.
Tout son désir étoit d'avoir une terre où elle pût
aller passer ses jours tranquillement. Elle fit agir pour
cela tous ses amis auprès de madame de Montespan.
Madame de Richelieu, entre autres, la sollicita très
vivement en sa faveur. Elle lui montra l'utilité dont
elle avoit été pour elle et pour ses enfants, lui
représenta qu'on ne pouvoit trop payer l'assiduité de
ses soins et les peines qu'elle avoit prises pour eux.
Il est vrai que, pendant du temps, elle avoit souvent
passé les jours et les nuits auprès d'eux, parce qu'ils
étoient presque toujours malades, et que la fatigue et
les veillées continuelles l'avoient mise sur les dents.
Malgré toutes ces représentations, et quoique
madame de Montespan ait vu de ses yeux la vérité de
tout ce qu'on lui disoit, au lieu de parler au Roi en
sa faveur, comme elle l'auroit pu faire, et de lui faire
36 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
donner une récompense proportionnée à la reconnois-
sance qu'elle lui devoit, elle ne donna sur les sollici-
tations qu'on lui lit à ce sujet que des réponses vagues
et incertaines, et continua toujours de faire ressentir
son humeur à madame Scarron qui, comme elle le dit
elle-même dans ses lettres à l'abbé Gobelin, séchoit à
vue d'œil et se consommoit de chagrin '.
Ce détail, qui n'est qu'une ébauche des désagré-
ments qu'éprouva madame Scarron tant qu'elle eut
affaire à madame de Montespan, devroit, ce me
semble, détromper facilement un nombre de per-
sonnes mal instruites que j'ai souvent entendues
moi-même raisonner et prétendre que la conduite
de madame Scarron vis-à-vis du Roi (dont je ferai
un petit détail dans la suite) et les propos qu'elle
se crut obligée de lui tenir étoient un manque de
reconnoissance pour madame de Montespan à qui
elle devoit tout.
11 est vrai que madame de Montespan, en inspirant
au Roi de charger madame Scarron de ses enfants,
1. Le 29 juillet 1674, madame de Mainlenon écrivait en effet
à l'abbé Gobelin : « ...Madame de Richelieu est présentement
avec madame de Montespan, pour tâcher de la faire expliquer
sur ce que je puis espérer. Si, par la mauvaise humeur où
l'on est pour moi, on se tient exactement aux cent mille francs,
je ne crois point devoir les mettre en une terre; nous verrons
ce que nous ferons. Je me consomme de chagrin et de veilles,
je sèche à vue d'œil et j'ai des vapeurs très mélancoliques.
{Correspondance générale, t. I, p. 210.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 37
l'a tirée par ce moyen de l'état de médiocrité, pour
ne pas dire de misère, où elle s'étoit presque vue
réduite, et l'a mise en même temps à portée de tra-
vailler elle-même à sa fortune; mais il est aussi cer-
tain que, dès qu'elle eut pris cette commission,
madame de Montespan eut pour elle beaucoup plus
de mauvaises façons que de bonnes. Elle la traitoit
souvent avec beaucoup de hauteur, quelquefois avec
brusquerie, et presque toujours avec humeur. De plus,
elle n'a jamais voulu parler au Roi en sa faveur dans
le temps que madame Scarron le désiroit davantage, et
si, au temps après, elle eut l'air de lui vouloir du bien,
en voulant la marier, ce n'étoit que pour l'éloigner
de la Cour, où la faveur de madame de Montespan
commençoit pour lors à diminuer, et pour écarter
tout ce qu'elle croyoit pouvoir contribuer à sa dis-
grâce.
Le Roi, qui voyoit souvent madame Scarron
chez madame de Montespan, et qui l'entendoit parler
avec tout l'esprit possible, s'accoutuma enfin à ce
bel esprit dont il faisoit si peu de cas quelque temps
auparavant. 11 comprit si bien qu'il y avoit du plaisir
à l'entretenir que la délicatesse de sa passion pour
sa maîtresse lui fit sentir quelque jalousie de l'agré-
ment qu'il supposoit qu'elle devoit trouver dans sa
conversation. Persuadé de plus en plus, par sa propre
38 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
expérience, que madame de Montespan devoit effec-
tivement passer de gracieux moments lorsque, sorti
le soir de sa chambre, il lui laissoit la liberté de
s'entretenir avec elle, il lui demanda comme un sacri-
fice de ne plus parler les soirs avec madame Scarron.
Madame de Montespan eut de la peine à y consentir,
mais il fallut le promettre. Le soir même de cette
promesse, madame Scarron rentra selon sa coutume
chez madame de Montespan, dès que le Roi en fut
sorti. (Ce petit manège se faisoit depuis du temps
entre ces deux femmes qui, malgré l'humeur que
l'une essuyoit souvent de la part de l'autre, restoient
quelquefois après le départ du Roi deux heures à
causer ensemble le plus agréablement du monde.)
Madame Scarron entra donc ce soir-là en conversa-
tion à l'ordinaire; elle fit plusieurs questions, mais
inutilement, car elle n'en put tirer une parole; enfin,
voyant qu'elle ne lui répondoit à rien, quoiqu'elle ne
fût pas endormie : « J'entends, dit madame Scarron;
on vous a demandé de ne me point parler : je vais
tourner ce sacrifice au profit de mon sommeil. »
Madame de Montespan, enchantée qu'elle eut pénétré
le mystère, ne fit plus de difficulté de lui répondre,
et la conversation n'en devint que plus vive.
On peut juger par là que le Roi n'étoit pas inca-
pable de délicatesse, et que madame de Montespan
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUM.VLE. 39
n'avoit pas toujours raison de lui reprocher, comme
elle lui reprocha une fois, de n'être point amoureux
d'elle, et de se croire seulement redevable au public
d'être aimé de la plus belle femme de son royaume.
Malgré le plaisir que madame de Montespan trou-
voit à s'entretenir avec madame Scarron, elle n'avoit
cessé jusque-là d'avoir pour elle de très mauvaises
façons; elle lui faisoit des querelles sur tout. Elle lui
soutenoit souvent avec opiniâtreté les choses les plus
ridicules; c'étoit toujours mal penser que de n'être
point de son avis; elle la contrarioit sur tout ce qui
regardoit le gouvernement de ses enfants, et la traitoit
quelquefois comme la dernière femme de chambre'...
Madame de Montespan s'élant aperçue, au bout de
quelque temps, que le Roi s'accoutumoit à madame
Scarron, et craignant avec raison que les sentiments
d'estime et de considération qu'elle lui inspiroit ne
diminuassent petit à petit la passion qu'il avoit pour
elle, elle dissimula les premiers jours, et crut qu'il
valoit mieux avoir l'air de ne point s'apercevoir de
ce commencement de goût, qui peut-être ne dureroit
pas, que de vouloir s'y opposer d'abord. Elle patienta
1. " 11 se passe des choses terribles entre madame de Mon-
tespan et moi; le Roi en fut hier témoin, et ces démêlés-là,
joints aux maux continuels de ces enfants, me mettent dans un
étal que je ne pourrois soutenir longtemps. » Madame de
Maintenon à l'abbé Gobelin, 27 février 1675. {Correspondance
oénérale, t. I, p. 254.)
40 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
quelque temps, mais enfm, voyant que le Roi conti-
nuoit à prendre plaisir à la conversation de madame
Scarron, et quelquefois plus qu'à la sienne, elle crut
qu'il falloit plus tôt que plus tard prévenir les suites de
cette nouvelle inclination qui ne pouvoit que lui être
funeste. Elle avoit tant d'art dans l'esprit et tant d'as-
cendant sur celui du Roi que, depuis qu'elle le con-
noissoit, elle avoit presque toujours été sûre de
l'amener à tout ce qu'elle vouioit. Elle se servit de
son talent en cette occasion, et, après lui avoir fait
avec esprit quelques petits reproches en termes aussi
insinuants que persuasifs, elle le pria, avec les grâces
qui lui étoient ordinaires, de vouloir bien, pour l'amour
d'elle, faire mauvaise mine à madame Scarron.
Le Roi, par condescendance aux volontés de sa
maîtresse, marqua effectivement beaucoup de froi-
deur à madame Scarron ; la maîtresse en fit de même.
Madame Scarron s'en aperçut; elle en parla à madame
de Montespan, lui dit qu'elle voyoit bien qu'elle étoit
mal avec elle, et que, de plus, elle l'avoit voulu brouiller
avec le Roi; elle lui en fît des reproches amers, et eut
sur ce sujet une très vive et très longue conversation
avec elle qui ne lui répondit sur cela rien de positif,
et ne lui donna au contraire que de très mauvaises
raisons.
Le Roi n'avoit effectivement fait la mine à madame
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 41
Scarron que pour plaire à sa maUrcsse qui l'avoit
exigé de lui. Car, le jour même qu'il affecta de lui
montrer de la froideur, il la fit dîner avec lui, et elle
eut tout lieu d'être contente de tout ce qu'il lui dit
et de la façon dont il la traita. 11 désiroit cependant
beaucoup de trouver un moyen de remettre la paix
entre ces deux femmes. Il fît venir pour cela monsieur
de Louvois, en qui il avoit confiance, et le chargea
du raccommodement.
Monsieur de Louvois, pour se mettre en état de
s'acquitter de cette commission, prit madame Scarron
en particulier. Elle lui fit le détail des raisons qu'elle
avoit de se plaindre. Monsieur de Louvois les comprit
toutes à merveille, et la conclusion de leur conversation
fut, qu'avant qu'il entreprît rien, madame Scarron
emploieroit encore quelque temps à chercher les
moyens de se raccommoder de bonne foi avec madame
de Montespan; elle lui promit qu'elle lui parleroit
dès le lendemain matin.
Ces deux femmes se parlèrent effectivement;
madame de Montespan montra de la tendresse à
madame Scarron; mais celle-ci, qui la connoissoit, ne
s'y fia que de la bonne sorte, et, malgré les propos
emmiellés de madame de Montespan, malgré même
toutes les belles promesses qu'elle lui fit, elle n'y
trouva pas la moindre apparence de solidité, et cette
42 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
conversation, dont le but étoit de remettre entre elles
deux cette paix et cette union que le Roi désiroit, ne
servit qu'à confirmer madame Scarron de plus en
plus dans le projet qu'elle avoit formé depuis long-
temps de quitter la Cour. En effet, elle prit ce jour-là
môme la résolution de se retirer au bout de l'année,
quelque chose qui arrivât.
Le Roi, qui, depuis du temps, n'avoit plus de mau-
vaises préventions sur le compte de madame Scarron,
enchanté avec raison de son assiduité et du zèle
qu'elle montroit pour ses enfants, admirant d'un côté
sa force et sa vertu, et, de l'autre, voyant avec élon-
nement que les mauvaises manières de madame de
Montespan ne diminuoient rien de la douceur avec
laquelle elle élevoit les jeunes princes, se sentit si
pénétré de son mérite et de l'obligation qu'il lui
avoit qu'il lui lit encore présent de cent mille francs.
Dès ce moment, madame Scarron, quineperdoit point
de vue son projet de retraite, fit chercher partout
une terre à acheter auprès de Paris.
Malgré ces dernières preuves de bonté de la part
du Roi, comme madame de Montespan continuoit
toujours à la traiter d'une manière insoutenable, et
qu'elle ne cessoit de la contrarier dans les soins
qu'elle prenoit de ses enfants, elle fut souvent toute
prête à les abandonner entièrement à la conduite de
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 43
leur mère; mais, par conscience et par attachement,
toutes les contrariétés qu'elle essuyoit de la mère ne
servirent qu'à lui faire redoubler ses soins et à
augmenter l'amitié tendre qu'elle avoit pour les
enfants.
Depuis longtemps la santé des petits princes étoit
fort mauvaise. Ils étoient presque toujours malades
l'un après l'autre, et souvent tous ensemble. Pour lors
madame Scarron se partageoit entre eux, et les ser-
voit comme la femme de chambre la plus zélée.
Le duc du Maine, qui étoit celui à qui elle étoit le
plus tendrement attachée, lui donnoit des alarmes
presque continuelles. Après avoir souffert prodigieu-
sement des remèdes qu'on lui avoit fait à Anvers, il
avoit eu souvent depuis des maladies considérables.
Il avoit actuellement un abcès au derrière qui s'étoit
ouvert, et qui lui causoit les douleurs les plus vio-
lentes. Ce ne fut qu'à force de temps et de remèdes
qu'on vint à bout de l'en guérir; encore n'en fut-il
pas guéri radicalement. Dans ce temps-là, le chagrin
que causoit à madame Scarron le mauvais état des
petits princes, et surtout les souffrances extrêmes du
petit duc qu'elle aimoit passionnément, les soins con-
tinuels qu'elle leur rendoit et qu'elle prenoit plaisir
à leur rendre, tout cela la mettoit dans un trouble
et une perplexité qui, loin de lui faire trouver la vie
44 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
de la Cour agréable, ne lui laissoit envisager que du
désagrément dans son état, et ne faisoit qu'augmenter
le désir qu'elle avoit d'en changer.
Depuis du temps, elle avoit fait remuer ciel et terre
pour qu'on lui trouvât une terre à acheter aux envi-
rons de Paris, Celle de Maintenon étoit pour lors à
vendre; elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour
l'avoir. La situation, la distance de Versailles et de
Paris, le revenu, tout lui convenoit; mais une quan-
tité de dettes et d'autres embarras qui se trouvèrent
sur cette terre avoient beaucoup retardé la conclu-
sion de ce marché.
Cependant, à force d'avoir fait travailler pour
éclaircir toutes ces difficultés, elle l'acheta dans le cou-
rant du mois de janvier de cette année (1676) ; elle lui
coûta deux cent mille francs. Cette terre est à qua-
torze lieues de Paris, à dix de Versailles, à quatre
de Chartres, et valoit dans ce temps-là dix à onze
mille livres de rente.
Dès que l'achat en fut fait, elle alla la visiter, et
en revint très satisfaite de tout ce qu'elle avait vu.
C'est dans cette première visite qu'elle dit, en regar-
dant la chambre qu'elle comptoit habiter : « Voici où
je mourrai. »
A son retour de Maintenon, le Roi la questionna
beaucoup sur tout ce qui regardoit cette terre, et la
ME>fOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 45
voyant si satisfaite de cette acquisition, il lui en fit
prendre le nom, et, dès ce moment-là, il la nomma
publiquement madame de Maintenon; elle avoit pour
lors aux environs de quarante ans.
Il y avoit déjà du temps qu'elle cherchoit tous les
moyens de rendre service à ses parents, autant qu'il
dépendoit d'elle; mais elle avoit encore bien peu de
pouvoir, car madame de Montespan, à qui elle avoit
recours quand elle avoit quelque chose à demander,
et à qui il paroîtra très vraisemblable qu'elle devoit
recourir avec confiance, tantôt faisoit très peu d'at-
tention à ce qu'elle lui demandoit, et tantôt lui pro-
mettoit beaucoup mais ne lui tenoit rien. D'ailleurs,
quoiqu'elle s'aperçût bien que le Roi n'avoit plus
d'éloignement pour elle, et que même il l'estimoit,
elle n'osoit encore s'adresser à lui directement dans
la crainte de lui déplaire, et d'être regardée comme
importune. Plusieurs de ses parents qui s'imaginoient
qu'il suffisoit qu'elle fût à la Cour pour avoir tout
pouvoir, lui reprochoient qu'elle ne pcnsoit qu'à elle,
et qu'elle ne songeoit point à secourir sa famille. Tout
cela lui mettoit du noir dans l'esprit, et la confirmoit
toujours dans le projet qu'elle avoit formé de quitter
la Cour, d'autant que madame de Montespan conti-
nuoit toujours à la traiter d'une manière insoute-
nable. Il avoit été résolu qu'on enverroit celte année
46 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
le petit duc du Maine à Barèges. Il y avoit déjà bien
du temps que tous les arrangements étoient faits
pour le voyage et pour le départ, et madame de
Montespan n'en avoit pas encore ouvert la bouche à
madame de Maintenon qui eut le désagrément de
n'apprendre ce projet que par la nourrice du petit
prince à qui madame de Montespan l'avoit confié, et à
qui elle disoit généralement tout ce qu'on projetoit
de faire pour ces enfants, de préférence à madame de
Maintenon qui se sacritioit cependant toute la journée
pour eux.
Madame de Maintenon avoit fait un premier voyage
à Maintenon dès qu'elle l'eut acheté, et quoiqu'elle
n'eût la possession libre et entière de cette terre que
huit ou dix mois après l'avoir achetée, après le premier
voyage, elle avoit projeté d'y en faire incessamment
un second pour faire quelques arrangements, mais elle
fut deux mois entiers à demander de faire ce voyage
sans pouvoir l'obtenir. La dame lui montroit avec un
air de tendresse qu'elle ne pouvoit se passer d'elle, et
d'autres fois elle lui refusoit tout net la permission,
ce qui lui faisoil beaucoup de chagrin. Heureusement
pour elle, à quelque temps de là, madame de Mon-
tespan fit un voyage à Fontevrault où sa sœur ^ étoit
1. Marie-Madeleine de Rocliechouart-Mortemart, née en 1643,
prit l'habit de religieuse, à l'Abbaye-aux-Bois, le 19 février 1664.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 47
abbesse. Son absence donna tant de repos et de
tranquillité à madame de Maintenon qu'elle se porta
très réellement beaucoup mieux pendant ce temps-là
qu'elle ne s'étoit portée depuis longtemps; elle le dit
elle-même dans une de ses lettres à monsieur d'Au-
bigné'; elle fit à Maintenon ce second voyage projeté;
elle en revint encore plus contente que la première
fois, et plus empressée que jamais de voir arriver le
temps où elle pourroit s'y retirer tout à fait. Lorsqu'il
fut tout de bon question d'envoyer le duc du Maine à
Barèges, le Roi, qui commencoit à connoître madame
de Maintenon pour ce qu'elle étoit, la jugea seule ca-
pable d'avoir de son fils les soins qu'il désiroit qu'on
en eût. En conséquence il lui fît la proposition de le
conduire; il lui tint en cette occasion les propos les
Elle prononça ses vœux le l" mars 1665, fut nommée abbesse
de Fontevrault le 16 août 1670, mourut le 15 août 1704. C'était
une personne aimable et spirituelle, de mœurs fort respecta-
bles, mais assez mondaine pour une abbesse. Voici en quels
termes Saint-Simon parle d'elle : « On vit après sortir de son
cloître la reine des abbesses, qui, chargée de son voile et de
ses vœux, avec plus d'esprit et de beauté encore que madame
de Montespan sa sœur, vint jouir de sa gloire, et être de tous
les particuliers du Roi les plus charmans par l'esprit et par
les fêtes, avec madame de Thiange son autre sœur, et l'élixir
le plus tiré de toutes les dames de la cour. » {Saint-Simo7i, Edit.
Chéruel de 1857, t. XIII, p. 2.)
1. En effet, le 16 juin 1676, madame de Maintenon écrivait
de Saint-Germain à M. d'Aubigné... « Madame de Montespan
est présentement à Fontevrault, et en reviendra à la fin de ce
mois; son absence me donne un peu de repos, et je m'en porte
mieux. » Mademoiselle d'Aumale devait avoir, en écrivant, cette
lettre sous les yeux. {Correspondance générale, t. I, p. 306.)
48 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
plus flatteurs, et fit tout ce qu'il falloit pour la per-
suader du cas qu'il faisoit d'elle. Elle se fit un hon-
neur et un devoir de répondre à la confiance dont le
Roi vouloit bien l'honorer, et depuis ce temps-là jus-
qu'au jour du départ, le Roi fut si content de ses
conversations, il découvrit en elle tant de vertus et
de bonnes qualités qu'il ne put s'empêcher d'ajouter
aux sentiments d'estime qu'il avoit déjà conçus pour
elle un commencement d'amitié qui n'alla depuis
qu'en augmentant, et qui, comme on le verra par la
suite, ne finit qu'avec la vie.
11 lui dit, quand elle partit, qu'il vouloit être informé
de tout ce qui arriveroit pendant le voyage, et qu'il
falloit qu'elle lui écrivît directement tout ce qu'elle
auroit à mander, soit sur la santé du petit prince,
soit sur toute autre chose. On peut aisément juger
combien madame de Montespan fut outrée de tout
cet arrangement qui n'étoit nullement de son goût.
Elle dissimula cependant jusqu'au départ, espérant
sans doute que la longue absence de madame de
Maintenon diminueroit beaucoup, ou peut-être même
effaceroit totalement ces nouveaux sentiments qu'elle
voyoit avec chagrin se graver dans le cœur du Roi.
Dès qu'on fut parti pour Barèges, madame de
Montespan mit tout en œuvre pour tâcher de rega-
gner sur le Roi ce qu'elle craignoit d'y avoir perdu.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 49
Elle se servit pour cela des moyens qui lui avoient le
mieux réussi jusqu'alors. Elle cherchoit à l'égayer, et
en conséquence elle imaginoit mille parties de plaisir.
Le Roi, de son côté, qui l'aimoit encore, mais qui
se représentoit de temps en temps tout ce qu'il avoit
découvert dans madame de Maintenon d'agréable et
de solide, ne répondit plus à ses propositions et à ses
empressements avec le même plaisir et la même
ardeur qu'il avoit fait paroître jusqu'ici.
Monsieur le duc du Maine, parti pour Barèges,
soutint très bien le voyage jusqu'à Maintenon où il
eut un accès de fièvre assez violent, ce qui troubla
beaucoup madame de Maintenon, et la fit craindre
pour la suite. Cependant cette fièvre se passa, et il
continua sa route assez heureusement.
Ce fut dans ce voyage que madame de Maintenon
fit connoissance avec monsieur Fagon, alors médecin
de monsieur le duc du Maine; il se forma pour lors
entre eux deux une estime et une amitié qui ne se
sont jamais démenties.
Plus monsieur Fagon voyoit madame de Maintenon,
plus il admiroit ses vertus et ses bonnes qualités, et
plus il goûtoit son esprit dont il faisoit tout le cas
imaginable. Il avoit par lui-même tant d'esprit et de
discernement qu'il étoit plus que personne capable de
juger de celui des autres. Dès que le duc du Maine fut
T. II. 4
50 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
arrivé à Barèges, et qu'il eut commencé à se baigner,
il eut quatorze accès consécutifs de fièvre quarte
qui le mirent dans une foiblesse excessive. Quand
la fièvre l'eut quitté, monsieur Fagon jugea qu'il
falloit le laisser plusieurs jours Iranquille pour lui
donner le temps de reprendre un peu de forces ;
mais, pour surcroît de malheur, lorsqu'au bout de
huit ou dix jours il commençoit à être beaucoup
mieux, son abcès au derrière se renouvela.
La triste et malheureuse situation dans laquelle se
trouvoit le petit prince fit tant de peine à madame de
Maintenon qu'elle pensa elle-même en devenir très
sérieusement malade. Le voyage qu'elle avoit espéré
devoir être pour elle un agrément lui devenoit au con-
traire un nouveau sujet de tourment et d'inquiétude.
La gêne de la Cour, les contrariétés continuelles qu'elle
y essuyoit, lui avoient fait envisag-er du plaisir à en
être éloignée, pendant quelques mois; mais l'état
fâcheux du petit duc ne lui faisoit trouver que de la
peine et de la douleur dans ce qui auroit pu faire son
bonheur et sa li-anquillité, au moins pour quelque
temps.
Les attentions continuelles de madame de Main-
tenon pour le duc du Maine, les peines qu'elle eut
auprès de lui dans tous ses différents accidents, la
tendresse avec laquelle elle le soignoit, tout cela, loin
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 51
d'exciter la reconnoissance de la mère, ne lui faisoit
que très peu d'impression. Plus empressée à céder
aux effets de son humeur qu'attentive à démêler les
sentiments qu'un bon cœur et la nature seule auroient
dû lui inspirer en faveur de madame de Maintenon,
madame de Montespaii ne cessa, pendant tout le
voyage, de lui écrire des lettres pleines de reproches
et de choses désobligeantes, ce qui chagrinoit beau-
coup madame de Maintenon ; mais comme elle n'avoit
alors d'objet plus intéressant que le rétablissement de
la santé du petit prince que le Roi lui avoit confié,
elle étoit moins sensible qu'elle n'eût été dans un
autre temps à ces mauvais procédés, d'autant qu'elle
étoit assurée, par les lettres que le Roi lui écrivoit,
qu'il étoit très content de son zèle et de la façon dont
elle gouvernoit son fds.
La fin du voyage fut plus heureuse pour le duc du
Maine et plus agréable pour madame de Maintenon.
Monsieur Fagon, à force de soins, et après avoir
épuisé toutes les ressources de son art, parvint enfin
à rendre au petit prince une santé aussi bonne qu'on
pouvoit la lui désirer, vu ses différentes maladies, la
durée de ses maux et la violence des douleurs qu'il
avoit souffert pendant si longtemps.
Ce fut alors que madame de Maintenon vit aussi
avec grand plaisir que cet enfant qu'elle chérissoit,
52 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
et qu'elle s'étoit vu tant de fois au moment de perdre,
lui étoit rendu contre toute espérance. Que d'actions
de grâces ne rendit-elle point à la Providence divine
de ce nouA^el effet de sa miséricorde à son égard! Car
elle regardoil avec raison le rétablissement de la santé
de son petit élève comme un des plus grands bon-
heurs qui pût lui arriver. Ce pelit prince, très effecti-
vement guéri de sa lièvre et de ses autres accidents,
commençoit à se servir de sa jambe malade presque
comme de l'autre, et à marcher beaucoup mieux qu'il
n'avoit fait jusqu'alors. Dans une lettre que madame
de Maintenon écrit à son frère en cette occasion elle
lui dit : (( Monsieur le duc du Maine marche, et
quoique ce ne soit pas bien vigoureusement, il y a lieu
d'espérer qu'il marchera comme nous. Vous ne savez
pas toute la tendresse que j'ai pour lui, mais vous
en savez assez pour ne pas douter que cette heureuse
issue de mon voyage ne me fasse un grand plaisir \ »
Toutes les lettres qu'elle recevoit pour lors de la
Cour étoient pleines de tendresses, d'amitiés et d'em-
pressement. Le Roi principalement lui montroit depuis
du temps tant de confiance, d'estime et de considéra-
tion, qu'elle ne pouvoit en être que très flattée. Il lui
1. Cette lettre adressée à monsieur d'Aubigné à Belfort, et
datée du 16 octobre 1673, se trouve dans la Correspondance
générale, t. J, p. 2<S3.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE. 53
avoit déjà mandé plus d'une fois qu'il sentoil trop le
prix du service qu'elle lui rendoit pour ne point lui
en marquer sareconnoissance, et, sans l'engager direc-
tement à ne point faire le projet qu'elle avoit formé
de se retirer de la Cour, il lui répétoit sans cesse, avec
les expressions les plus flatteuses, qu'il falloit qu'elle
prît bien garde de ne point trop se fatiguer, et qu'il
vouloit qu'elle se ménageât beaucoup davantage
qu'elle n'avoit fait ci-devant.
Madame de Maintenon étoit sensible, comme elle
devoit l'être, à l'empressement que le Roi lui mon-
troit, et au désir qu'une quantité de personnes, dans
les lettres qu'elles lui écrivoient, lui marquoient qu'elle
demeurât à la Cour. Tout cela paroissoit plus que suf-
Usant pour la déterminer à y rester; mais madame de
Montespan, qui avoit toujours pour elle des manières
insoutenables, ne lui faisoit point envisager tant
d'agréments et de tranquillité qu'on paroissoit lui en
promettre. Elle résolut cependant d'avoir plus de
soins d'elle-même qu'elle n'avoit fait jusqu'alors, et de
se gêner moins que par le passé. Elle lit en même
temps le projet de s'occuper beaucoup de sa terre de
Maintenon qui ne fut tout à fait à elle que vers le mois
d'octobre de cette année, parce qu'il avoit fallu faire
un décret pour que le marcbé pût être solide. Elle
écrivoit de Barèges, dans ce temps là, à l'abbé Gobelin
54 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
tout ce qu'on lui mandoit d'obligeant pour l'engager
à rester à la Cour. Elle avouoit même à ce directeur
qu'à force de sollicitations et de bonnes façons, elle
ne savoit plus par où s'y prendre pour s'arracher à
des gens qui Tattiroient avec toute la douceur pos-
sible, et qui se servoient de tout ce que l'amitié avoit
de plus tendre pour la retenir. « Ces chaines-là, lui
dit-elle, sont moins aisées à rompre que si on l'exi-
geoit par violence \ » Elle ne mettoit pas madame de
Montespan dans le nombre de celles qui la retenoient,
car plus ses amis désiroient qu'elle ne quittât point la
Cour, et plus le Roi avoit de bonnes façons pour elle,
plus au contraire madame de Montespan la trailoit
mal.
Quand monsieur Fagon eut jugé que le séjour de
Barèges avoit été assez long, et que le prince étoit en
état de soutenir la fatigue de la route, on le ilt partira
1. Cette lettre, adressée à l'abbé Gobelin, fut écrite de Barèges
non pas en 1675, comme le dit mademoiselle d'Aumale, mais
en 1677, le 30 juillet, pendant le second voyage. (Correspon-
dance générale, t. I, p. 340.)
2. Le duc du Maine ne quitta pas Barèges pour Versailles,
mais pour Bagnères-de-Bigorre où il fit un assez long séjour.
Nous avons trouvé la trace de ce séjour dans les Archives de la
ville que l'archiviste, M. l'abbé Pequouey, nous a aimablement
aidé à consulter : « A esté représenté par les sieurs consuls
qu'ils ont receu lettre de monseigneur le maréchal d'Albret,
gouverneur de cette province, pour recepvoir monseigneur le
Prince du Maine comme la propre personne du Roy. Esté déli-
béré par la dite Assemblée que Mess, les Consuls feront des-
pances nécessaires pour recevoir mon dict seigneur le Prince
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE. 55
Sa santé se soiifinl parfaitement pendant tout le
voyage au grand contentement de madame de Main-
tenon. En revenant elle passa quinze jours en Poitou;
elle logea aux Ursulines de Niort, et se récrie beau-
coup dans une lettre qu'elle écrit à son frère sur toutes
les amitiés et les prévenances que ses parents de
Poitou lui ont faites '.
Comme alors le duc du Maine étoit reconnu en
France pour fds du Roi, on lui rendit dans tous les
lieux où il passa des honneurs qu'on auroit à peine
rendus au Dauphin. Il fut de retour à la Cour vers la
fin de l'année. Madame de Maintenon le fit aller à très
petites journées pour ne pas l'exposer à retomber
dans l'état où elle l'avoit vu en allant. Elle avoit averti
le P»oi à peu près du temps où elle arriveroit; mais
en la meilleure forme qu'il se pourra, et comme ils feroient si
la propre personne du Roy y esloit. » Ces dépenses s'élevè-
rent à la somme de « deux cent septante six livres, six sols »,
saris parler des autres dépenses qui furent faites tant pour
réparer le Petit Bain où le duc du Maine devait se baigner que
pour « acheter de la poudre et faire feu le jour de la Saint-Louis
en un endroit désigné par le Prince et encore pour planter
un arbre de May devant son logis ■■. Quelques années après,
la ville de Higorre se trouvant endettée, elle fut obligée de
contracter un emprunt, et ne crut pouvoir mieux s'adresser
qu'au marquis de Montespan qui demeurait dans les envi-
rons. Cet emprunt, qui s'élevait à une somme assez forte, fut
consenti par le marquis de Montespan après d'assez longues
négociations.
1. Cette lettre adressée de Richelieu à monsieur (r.\ubigné
à Belfort. et datée du 28 octobre 1675, se trouve dans la Cor-
respondance générale, t. I, p. 289.
56 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aTMALE.
tant parce que la délicatesse du jeune prince l'empê-
choit de donner un jour fixe de son arrivée que pour
donner au Roi le plaisir d'une agréable surprise, j'ai
ouï dire, mais je ne l'assure point, qu'étant arrivée,
sans que le Roi le sût, elle entra dans sa chambre,
menant le petit prince par la main, et le lui présenta
sans qu'il se fût attendu à le revoir si tôt'.
11 eût fallu être le témoin de cette réception pour
juger de l'impression que fit sur le cœur du Roi le
retour d'un fils qu'il aimoit si tendrement, et qu'il avoit
été à la veille de perdre, et qu'on lui ramenoit dans
le meilleur élat (ju'il pût désirer. Quels termes n'em-
ploya-t-il pas dans ce moment pour marquer à madame
de Maintenon sa reconnoissance et toute sa joiel
Comme elle faisoit part de tout à l'abbé Gobelin,
elle lui manda la façon dont elle avoit été reçue du
Roi, tout ce qu'il lui avoit dit d'obligeant et de gra-
cieux, mais lui ajoutoil que tout cela ne pouvoit pas la
faire renoncer à son projet; que tout ce qu'elle avoit
désiré jusqu'ici étoit de mener une vie tranquille;
qu'étant maîtresse d'elle-même, elle rempliroit plus
1. Madame de Sévigné, écrivant à madame de Grignan le
10 octobre 1G75, confirme ce que dit mademoiselle d'Aumale :
« Rien ne fut plus agréable que la surprise qu'on fit au Roi :
il n'atlendoit M. du Maine que le lendemain; il le vit entrer
dans sa chambre, et mené seulement par la main de madame
de Maintenon; ce fut un transport de joie... •■ (Édit. des
Grands Écrivains de l^rance, t. lY, p. 223.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AI:MALE. 57
aisément tous ses devoirs, et travailleroit plus efficace-
ment à son salut; que, malgré l'agrément que les
bontés dont le Roi l'honoroit depuis quelque temps
pourroient lui faire envisager dans le séjour de la
Cour, la façon dont elle étoit avec madame de Mon-
tespan, les contrariétés qu'elle en avoit essuyées si
longtemps, et auxquelles elle seroit encore exposée,
mettroient toujours un obstacle à sa tranquillité et à
sa satisfaction; qu'en un mot, toutes réflexions faites,
elle croyoit qu'il seroit plus sûr et plus heureux pour
elle de se retirer dès qu'elle pourroit en trouver les
moyens, et qu'elle ne doutoit pas qu'il n'approuvât
son dessein, mais qu'elle ctoit résolue à, ne prendre
aucun parti sans avoir eu auparavant son avis et sa
décision.
Il ne me convient pas d'entrer dans les vues que
pouvoit avoir l'abbé, dans ks réponses qu'il lui faisoit
à ce sujet. Elles étoient sans doute très bonnes et très
droites, Dieu le sait; mais il est sûr qu'il s'en falloit
bien qu'il approuvât son projet de retraite. 11 chcr-
choit au contraire à lui prouver qu'elle devoit rester
à la Cour, et, pour la persuader de suivre son avis, il
lui disoit toujours qu'il falloit qu'elle se laissât con-
duire comme un enfant, et qu'elle se tâchât d'acquérir
une profonde indifférence pour les lieux et les genres
de vie auxquels la Providence la destineroil. Il l'enga-
58 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
geoit en outre à se détacher de tout ce qui pouvoit
troubler son repos, et lui recommandoil de chercher
Dieu dans tout ce qu'elle feroit. C'est à ces sages
leçons que madame de Mainlenon hii répondoit : « Vous
vous souviendrez, s'il vous plaît, que c'est vous qui
voulez que je demeure à la Cour, et que je la quitterai
dès que vous me le conseillerez ^ » La droiture et la
bonne foi de madame de Maintenon la rendoient extrê-
mement soumise à ce directeur, qui, si Ton en juge
humainement, paroissoit dans ses conseils mêler un
peu d'intérêt personnel à celui qu'il prenoit au salut de
sa dirigée; mais pourquoi ne pas croire plutôt qu'il
avoit de bonnes raisons pour se conduire ainsi vis-à-
vis d'elle?
Il y avoit déjà longtemps, pour lors, que madame de
Maintenon faisoit beaucoup de bonnes œuvres. On
voit par les lettres qu'elle écrivoit à l'abbé dans ce
temps-là, qu'elle lui donnoit souvent des commmis-
sions de celte espèce; elle faisoit des pensions à plu-
sieurs personnes, et d'autres espèces d'aumônes; son
exactitude aux devoirs de la religion lui donnoit du
zèle pour en persuader ceux qui ne la pratiquoient
point. Dès qu'elle voyoit quelque apparence à la con-
1. Cette lettre adressée à l'abbé Gobelin, et datée du
2 mars 167 i, se trouve dans la Correspondance çjénérale, t. I,
p. 196.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 59
version de quelqu'un, elle s'y employoit toute entière,
et mettoit le sujet entre les mains des plus habiles
gens pour l'instruire.
Elle faisoit dans ce temps-là plusieurs voyages à
Maintenon où elle donnoit beaucoup aux pauvres. Dans
un voyage qu'elle y fit, elle y demeura trois semaines
de suite; elle avoit mené avec elle plusieurs personnes,
entre autres monsieur de Barillon, mademoiselle de
Montgeron^ madame de Montchevreuil et mademoi-
selle de la Harteloire^ Madame de Guise^ vint aussi l'y
voir. Pendant ce voyage le Roi lui envoya monsieur
Le Nôtre*, fameux architecte, pour l'aider dans les
projets qu'elle avoit pour la distribution de son châ-
teau, et madame de Montespan lui envoyoit tous les
jours quelques présents \
1. Mademoiselle deMontgeron devait être la fille de madame
de Montgeron, dont il est souvent question dans la Correspon-
dance de madame de Maintenon.
2. 11 .y avait deux demoiselles de la Harteloire, toutes deux
filles de René de Betz, seigneur de la Harteloire, parentes
pauvres de Scarron et par conséquent de madame de Maintenon.
L'une d'elles, réduite à servir pour vivre, étoit entrée chez
madame de Montespan. Mais à la suite de la brouille survenue
entre sa maîtresse et sa tante, elle quitta la maison de madame
de Montespan et fut envoyée en Touraine par madame de Main-
tenon. C'est probablement de celle-là qu'il est ici question.
(Voir Paul Scarron et Françoise d'Aubigne', par M. de Boislisle.)
3. Elisabeth d'Orléans, dite mademoiselle d'Alençon, mariée
le 15 mai 1667 à Louis-Joseph, duc de Guise. Elle mourut en
1696, à cinquante ans.
4. Le Nôtre (André), né à Paris en 1613, mort en 1700.
5. '■ J'ai été trois semaines à Maintenon; vous ne le reconnoî-
trez pas. J'y avois monsieur de Barillon, mademoiselle de Mont-
60 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
Après ces trois semaines d'absence, elle revit la
Cour avec plus de dégoût et d'ennui que jamais. Le petit
séjour qu'elle venoit de faire à Maintenon en liberté
a\ec quelques-uns de ses amis faisoit qu'elle n'aspi-
roit qu'au moment de s'y voir établie tout à fait, d'au-
tant que, malgré tous les beaux présents que madame
de Montespan lui avoit fait, elle n'avoil pas pour cela
de meilleures façons pour elle...
Malgré la passion que le Roi avoit montré jusqu'à
présent pour madame de Montespan, on peut dire
qu'il n'étoit pas l'homme le plus tidèle en amour;
pendant le commerce qu'il eut avec elle, il eut plu-
sieurs aventures galantes dont elle avoit l'air de ne se
pas soucier, et dont elle paroissoit ne parler que par
humeur ou pour se divertir \
Je ne sais pourtant si madame de Soubise - lui fut
geron, madame de Monlchevreuil et mademoiseUe de la Harte-
loire. Madame de Guise m'y vint voir, le Roi m'y envoya mon-
sieur Le Nôtre et madame de Montespan m'y faisoit tous les
jours quelque présent. >> {Correspondance f/é?iL'7-ale, t. I, p. 319.
Madame de Maintenon à monsieur d'Aubigné à Belfort.)On voit
combien mademoiselle d'Aumale est exacte jusque dans les
moindres détails, ayant eu entre les mains les lettres mêmes
de madame de Maintenon, dont un grand nombre ont été
copiées par elle.
1. Mademoiselle d'Aumale a emprunté ce passage aux Sou-
venirs de madame de Caylus, ainsi que tout ce qui concerne
madame de Soubise. Mais il y a cependant entre les deux
textes d'assez sensibles dilTérences.
•2. Anne de Ilohan-Chabot, née en 1641, fut mariée, le
17 avril 1663, à François de Rohan-Monlbazon, auquel elle
apporta la principauté de Soubise. Elle mourut le 3 février 1709.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 61
aussi indifférente, qnoiqii'elle parût n'avoir pas de
crainte. C'est à peu près dans ce temps, un peu plus
tôt ou un peu plus tard, que le Roi parut prendre du
goût pour celte dernière. Madame de Montespan dé-
€0uvrit cette intrigue par l'affectation qu'avoit madame
de Soubise de mettre de certains pendants d'oreilles
d'émeraudes les jours que monsieur de Soubise*
alloit à Paris. Sur cette idée, qui n'étoit encore qu'un
simple soupçon, elle chercha à s'éclaircir, et il se
trouva que les boucles d'oreilles étoient effectivement
le signal de l'absence du mari et du rendez-vous pour
l'amant.
Madame de Soubise avoit un mari qui ne ressem-
bloit pas à monsieur de Montespan, et pour qui il
falloit avoir des ménagements. D'ailleurs madame de
Soubise étoit trop solide pour s'arrêter à des délica-
tesses de sentiments, que la force de son esprit ou la
foiblesse de son tempérament lui faisoient regarder
comme des foiblesses honteuses. Uniquement occupée
des intérêts et de la grandeur de sa maison, tout ce
qui ne s'opposoit pas à ses vues lui étoit indifférent.
Il n'est pas tout à fait certain que madame de Soubise ait joué
le rôle que lui prête ici mademoiselle d'Aumale ou plutôt
madame de Caylus. — Voir sur cette intéressante personne la
notice très curieuse et complète que M. de Boislisle a insérée
dans le tome V de son Saint-Simon, p. 539.
1. François de Rohan, prince de Soubise, mourut le
24 août ni2, âgé de quatre-vingt-un ans et six mois.
62 MEMOIKES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
Pour juger si elle s'est conduite selon ces maximes, il
suffit de considérer l'état présent de cette maison, et
de la comparer à ce qu'elle étoit quand madame de
Soubise se maria. A peine monsieur de Soubise avoit-
il alors six mille livres de rente.
Madame de Soubise a soutenu son caractère et suivi
les mêmes idées dans le mariage de monsieur sonfds'
avec l'héritière de la maison de Venladour, veuve du
prince de Turenne " dernier mort. Les discours du
public et la mauvaise conduite effective de la personne
ne l'arrêtèrent pas ; elle pensa ce que madame Cor-
nuel ^ en dit alors : que ce seroit un grand mariage
dans un siècle.
Pour dire la vérité, je crois que madame de Soubise
et madame de Montespan n'aimoient guère plus le
1. Hercule Mei'iadec de Rohan, duc de Rohan-Rohan, né le
8 mai 1669, épousa, le lo février 1694, Anne-Geneviève de Levis,
veuve de Louis de la Tour, prince de Turenne. Elle était née
en février 1673, et mourut le 21 mars 1727. Lui-même mourut
le 26 janvier 1749.
2. Louis de la Tour, prince de Turenne, fils de Marie-Anne
Mancini et de Godefroi-Maurice de Bouillon, avait épousé Gene-
viève de Levis-Yenladour, fille de Louis-Charles, duc de
Ventadour, et de Cliarlotte-Éléonore-Magdeleine de la Mothe-
Iloudancourt. 11 mourut le o août 1692.
3. Anne Bigot, femme et de bonne heure veuve de M. Cor-
nuel, trésorier de l'Extraordinaire des guerres, tenait à Paris
un salon que fréquentaient les gens de lettres et la bonne com-
pagnie. Elle est demeurée célèbre pour ses bons mots dont
iDeaucoup ont été rapportés par madame de Sévigné dans ses
Lettres et par Tallemant des Beaux dans ses Historiettes. Elle
mourut dans les premiers jours de février 1694, à l'âge de
quatre-vingt-cinq ans.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 63
Roi l'une que l'autre. Toutes deux avoient de l'ambi-
tion, la première pour sa famille, la seconde pour
elle-même. Madame de Soubise vouloit élever sa
maison et l'enrichir. Madame de Montespan vouloit
gouverner et faire sentir son autorité ; mais je ne pous-
serai pas plus loin ce parallèle ; je dirai seulement que,
si l'on en excepte la beauté et la taille, qui pourtant
n'étoient dans madame de Soubise que comme un
beau tableau, une belle statue, elle ne devoit pas dis-
puter un cœur avec madame de Montespan. Son esprit
uniquement porté aux affaires rendoit sa conversa-
tion froide et plate. Madame de Montespan, au con-
traire, rendoit agréable les matières les plus sérieuses
et annoblissoit les plus triviales. Aussi je crois que
le Roi n'a jamais été fort amoureux de madame de
Soubise, et que madame de Montespan avoit eu tort
d'en être inquiète. Rien des gens ont cru monsieur le
cardinal de Rohan' fils du Roi et de madame de
Soubise ; mais, s'il y a eu un fils, ce que je ne crois pas,
ce n'étoit pas lui.
Malgré les fréquentes infidélités du Roi, j'ai souvent
entendu dire que madame de Montespan auroit tou-
jours conservé du crédit sur son esprit si elle eût eu
1. Armand-Gaston de Rohan, cinquième fils du prince de
Soubise, né en 1G74, grand-aumônier de France en 1713,
mort en 1749.
64 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
moins d'humeur, et si elle avait moins compté sur
l'ascendant qu'elle croyoit avoir. L'esprit ([ni ne nous
apprend pas à vaincre notre humeur devient inutile
quand il est question de ramener les gens que cette
môme humeur a écartés. Les caractères doux souffrent
ces effets de l'humeur plus longtemps que les autres,
mais aussi leur fuite est sans retour.
Plus le Roi voyoit madame de Maintenon, plus il
en étoit content; il trouvoit une différence totale de
son humeur à celle de madame de Montespan. 11
voyoit en madame de Maintenon une femme toujours
modeste, toujours maîtresse d'elle-même, toujours
raisonnable, et qui joignoit à des qualités si rares les
asréments de l'esprit et de la conversation. En cessant
de la craindre, il s'étoit accoutumé à la voir avec
plaisir, et passa de là bientôt à ne pouvoir plus vivre
sans elle. Je ne sais si madame de Montespan s'en
aperçut promptement, et si, prévoyant les suites
qu'auroit ce commencement de goût, son humeur en
devint plus aigre. Quelque effet que cela eût fait sur
son esprit, il est certain que madame de Maintenon,
qui avoit eu depuis longtemps des sujets essentiels
de se plaindre de madame de Montespan, eut à en
souffrir plus que jamais depuis que le Roi la traitoit
avec plus de bonté. « Il est impossible, dit-elle dans
une lettre à l'abbé Gobelin, que je soutienne long-
MÉMOIRES HE MADEMOISELLE D'aUMALE. 65
temps la vie que je mène. Je prends trop sur moi
pour que le corps ou l'esprit n'y succombe pas, et peut-
être tous deux; il m'en arrivera, continue-t-elle, tout
ce qui plaira à Dieu '. »
Lorsque madame de Maintenon se vit assez bien
A'ouluc du Roi pour pouvoir s'adresser à lui directe-
ment, elle rendit à sa famille tous les services qu'elle
croyoit devoir et pouvoir lui rendre. Elle aimoit beau-
coup monsieur d'Âubigné son frère; elle l'avoit poussé
dans le service le plus qu'elle avoil pu; elle lui avoit
fait avoir ci-devant un commandement de place, d'où
il passa depuis au gouvernement de Belfort en Alsace.
Elle venoit tout à l'heure de le tirer de Belfort pour
lui faire avoir le gouvernement de Cognac ", qui va-
loit aux environs de dix mille livres de rente. Il y
avoit déjà du temps qu'elle cherchoit à le marier;
mais elle vouloit lui trouver un bon parti, ce qui
rendoit la chose plus difficile. En un mot, elle étoit
continuellement occupée de lui, de son avancement
et de sa fortune; mais elle ne fut jamais que très mal
1. Cette lettre adressée à l'abbé Gobelin, et datée du 20 dé-
cembre 1676, se trouve dans Madame de Maintenon d'après sa
correspondance aidhentique, t. I, p. 83.
2. Ce fut le 26 février 1677, que M. d'Aubigné fut pourvu du
gouvernement de Cognac. " Il ne s'en montra pas satisfait, dit
Lavallée dans la Correspondayice générale, t. 1, p. 325, à cause
de quelques empiétements faits par la maison de Guise sur
les droits de ce gouvernement. »
T. u 5
66 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D AL'MALE.
payée de ses peines, car il se conduisoit de façon à
lui faire plutôt regretter ce qu'elle faisoit pour lui
qu'à l'engager à travailler de nouveau. Il fut question
de plusieurs mariages très convenables^; mais la
mauvaise réputation qu'il avoit fut souvent cause que
l'affaire manquoit. D'autres fois il faisoit naître de si
mauvaises difficultés que, bientôt, on ne vouloit plus
de lui. Il y eut entre autres une mademoiselle de
Floigny pour qui il paroissoit avoir du goût. Madame
de Maintenon le sut; elle s'en mêla; elle prit des
informations; elle fut même quelque temps en com-
merce de lettres avec cette demoiselle, qu'elle regar-
doit comme un parti très sortable. La proposition
faite et même acceptée, quand on fut sur le point
de conclure, monsieur d'Aubigné dit qu'il vouloit que
la demoiselle lui donnât tout son bien par contrat de
mariage. Cette demande aussi injuste que déraison-
nable piqua si fort les parents de la demoiselle que
le mariage fut rompu. Madame de Maintenon fut
outrée de s'en être mêlée. 11 se maria cependant cette
année ou la suivante. Je ne sais qui il épousa; ce ne
fut point mademoiselle de Floigny; je crois que ce
l. M. d'Aubigné avant d'épouser Geneviève Piètre, dont il sera
question plus loin, avait formé différents projets de mariage,
entre autres avec une demoiselle Carellier, une veuve Boudon,
mademoiselle de Floigny, et mademoiselle Hocqiiart.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE. 6/
fut une fille de peu de chose *. Le mariage s'arrangea
sans qu'il en eût fait part à sa sœur, ce qui me con-
firme dans l'idée que j'ai que ce parti n'approchoit
pas pour la naissance de mademoiselle de Floigny.
Madame de Mainlenon le fait bien entendre dans les
lettres qu'elle écrit à son frère après son mariage.
Voici comme elle parle de cette femme : « Je suis
fâchée, dit-elle, dans une lettre à son frère, qu'elle ait
deux demoiselles à elle; quand elles la serviroient
comme des servantes, c'est un ridicule à cette petite
femme d'avoir deux demoiselles \ » Dans une autre
lettre elle lui dit : « Votre femme auroit besoin d'un
plus long séjour ici (à la Cour), car c'est une créature
qui a été très mal nourrie, et mal élevée, et si vous ne
soutenez les avis que je lui donne, vous vous en
repentirez quelque jour, car elle ne sera pas propre
à vivre avec d'honnêtes gens. » Elle lui offre ensuite,
dans la même lettre, au premier voyage qu'elle fera à
Paris, de la ramener avec elle pour tout le temps qu'il
lui plaira ^ ; effectivement il s'en falloit bien qu'elle
1. Monsieur d'Auhigné épousa par contrat du 23 février 1678
Gencviève-Pliilippe Piètre, fille de Simon Piètre et de ISlarguerite
Leclerc de Ciiàteau-du-Bois; elle mourut le 4 aoiit 1728, à
soixante-six ans.
2. Cette lettre adressée à monsieur d'Aubigné à Paris, et
datée du 28 février 1678, se trouve dans Madame de Maintenon
d'après sa correspondance authentique, t. I, p. 93.
3. Cette lettre se trouve dans la Correspondance générale,
t. II, p. 9.
68 MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE.
fût telle qu'elle l'eût désirée. Monsieur d'Aubigné,
avant et après son mariage, faisoit les dépenses les
plus extravagantes. 11 voyoit très mauvaise compa-
gnie; il jouoit et perdoit beaucoup, faisoit des dettes
et mangeoit presque toujours d'avance ce que le bon
cœur de sa sœur lui faisoit de temps en temps espérer
d'obtenir pour lui; il la tourmentoit sans cesse et
vouloit lui faire user tout son crédit en sa faveur.
Outre cette mauvaise conduite, il tenoit cent mille
propos plus insensés les uns que les autres, sur le
Roi, sur la Cour et sur sa sœur. Madame de Main-
tenon, à qui Ton avoit grand soin de rapporter toutes
ses mauvaises plaisanteries, lui dit dans une lettre
qu'elle lui écrit : « Prenez garde à vos discours par
rapport à moi, car on vous en fait tenir de bien
insensés, » et, dans une autre, elle lui dit encore :
« Ne parlez de ma faveur ni en bien ni en mal \ »
Il est vrai que, sans faire d'attention aux consé-
quences que ses discours pouvoient avoir, il disoit
librement à tous ceux qui vouloient l'entendre tout
ce qui lui passoit par la tête. Tout le monde sait, et je
l'ai ouï dire moi-même à gens contemporains, le
propos qu'il tint un jour au maréchal de Yivonne ^
1. Cette lettre se trouve dans Madame de Maintenon d'après
sa correspondance authentique, t. I, p. 114; elle est datée de
Fontainebleau, le G juillet 1680.
2. Louis-Victor de Rochechouart, duc de Yivonne, né le
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 69
11 jouoit au pharaon; il étoit pour lors, depuis quelque
temps, lieutenant général des armées du Roi; il mit
sur une carie une somme très considérable, et si con-
sidérable que le maréchal de Vivonne, l'entendant
prononcer, s'écria : « 11 n'y a sûrement que d'Aubigné
qui puisse jouer si gros jeu. — C'est, répondit sur le
champ d'Aubigné, que j'ai eu mon bâton de maréchal
de France en argent. » S'il faisoit quelque dépense au-
dessus de ses forces, ses amis étonnés lui repro-
choicnt celte folle conduite; mais lui leur répondoit :
« N'en soyez point en peine; le beau-frère paiera
tout. » J'ai dit tout de suite tout ce que je me souve-
nois d'avoir entendu dire de monsieur d'Aubigné, tant
sur sa conduite que sur ses propos, quoique j'aurois
dû remettre à en parler beaucoup plus tard attendu
que dans l'année dont je parle actuellement (1678), il
ne faisoit que d'être marié, et n'avoit pas encore com-
mencé, à peine la fortune qu'on lui a vu faire depuis.
Cependant, je dirai encore, pendant que je suis sur son
chapitre, que, dans le temps qu'il tenoit une grande
partie de ces mauvais propos, ce qui ajoute beaucoup
au vice de son esprit, le Roi vcnoit de lui donner le
gouvernement de Berry et le Cordon bleu '. Il ne
25 août 1636, maréchal de France en 167o, mort à Chaillot le
15 septembre 1688.
1. M. d'Aubigné fut nommé gouverneur du Berry le 16 octo-
70 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
méritoil assurément ni ruii ni l'autre, et le Roi le
savoit bien ; mais son seul mérite étoil d'être frère de
madame de Maintenon à qui le Roi vouloit donner
par là des preuves signalées de sa considération.
On peut juger facilement du chagrin que la mau-
vaise conduite de monsieur d'Aubigné causoit à sa
sœur à qui l'on ne manquoit pas de rendre exacte-
ment tous ces discours, et qui n'avoit d'autres res-
sources que de lui représenter ses sottises, sans espoir
de l'en corriger.
Dès que madame de Maintenon eut commencé à
faire quelque chose pour ses parents, ils s'adressèrent
sans cesse à elle pour obtenir des charges, des
emplois, des pensions. Elle étoit accablée de placets
et de requêtes à présenter de leur part. Ils ne vou-
loient rien demander que par elle, et croyoient qu'elle
pouvoit leur faire tout avoir. Elle lit pour eux tout ce
qu'elle put, et ne mit entin des bornes à leur avidité
qu'en leur montrant l'impossibilité d'obtenir davan-
tage \
bre 1691; il avait été nommé chevalier des ordres en 1688 et
avait reçu une pension de 24 000 livres.
1. Une lettre de madame de Maintenon confirme ces inces-
santes importunités de sa famille. Le 28 novembre 1700, elle
écrivait à madame de Caylus, à propos de la mort de M. de
Murçay, son frère : •< Je suis sortie pour ses enfants de la règle
que je m'étois faite de ne plus parler au Roi pour mes pro-
ches. Vous verrez, par la lettre que je vous envoie, que madame
sa femme n'est pas contente. Je n'entends pas tout à fait ce
MÉMOHÎES UE MADEMOISELLE D' AU MALE. 71
Quand madame de Montespan vit que le Roi parois-
soit très effectivement prendre du goût pour madame
de Maintenon, son humeur s'en ressentit tout de bon,
et madame de Maintenon eut lieu de s'en apercevoir.
Cependant madame de Montespan, à qui celle-ci fai-
soit ombrage, pour avoir l'air de lui donner des
marques du bien qu'elle lui vouloit, et, dans la vérité,
pour trouver un moyen de l'éloigner de la Cour et de
s'en défaire plus honnêtement, imagina de chercher à
la marier. Elle lui dit en conséquence que si, jusque-
là, elle n'avoit point paru songer à la récompenser
des services essentiels qu'elle lui avoit rendus, c'est
qu'elle vouloit trouver une occasion favorable de lui
en marquer sa reconnoissance par quelque établisse-
ment avantageux. Elle lui proposa donc de lui faire
épouser le vieux duc de Villars; mais elle eut plu-
sieurs raisons pour ne point accepter cette proposi-
tion, et refusa constamment ce mariage '.
qu'elle veut dire. Celte conduite sera un repos pour moi. car
je me mêlerai moins de ce qui la regarde. {CoUeclion Mor-
risson, cat., t. IV, p. 38.)
1. Voici ce que madame de ^Maintenon dit elle-même de ce
projet de mariage à l'abbé Gobelin, dans une lettre datée de
Versailles, le 24 juillet 1674 : « Madame la duchesse de Riche-
lieu et madame de Montespan traitent présentement d'un
mariage pour moi qui ne s'achèvera pas; c'est un duc assez
malhonnête homme et fort gueux; ce seroit une source de
déplaisirs et d'embarras qu'il seroit imprudent de s'attirer;
j'en ai assez dans une condition singulière et enviée de tout le
monde, sans en aller chercher dans un étal qui faille malheur
li MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
Ce fut vers ce temps-là' que se fit cette fameuse
séparation du Roi et de madame de Montespan, et,
peu de temps après, le raccommodement si glorieux à
monseigneur l'évêque de Meaux, à madame de Mon-
tausier " et à toutes les personnes de mérite et de vertu
qui étoient alors à la Cour, et qui crurent apparemment
faire des merveilles. La ruptui'e se lit dans le temps
d'un jubilé. Le Roi avoit un fond de religion qu'il
avoi' toujours montré, et qui paroissoit même dans
ses plus grands désordres avec les femmes; ce goût
auquel il se livi'a tout entier étoit sa seule foiblesse.
D'ailleurs il étoit né sage, et si régulier dans sa
conduite qu'il eût été bien fâché de manquer à rien
d'essentiel pour ce qui concernoit la religion. Un fait
sûr, et qu'il a lui-même avoué, c'est que malgré tous
ses voyages et toutes les campagnes qu'il lit, il ne
des trois quarts du genre humain. {Correspondance fjénérale,
t. I, p. 20o.)
1. C'est aux Souvenirs de madame de Caylus que mademoi-
selle d'Aumale emprunte cette célèbre histoire de la sépara-
lion, puis de la réconciliation du Roi et de madame de Mon-
tespan. 11 s'en faut cependant, comme on le verra plus loin,
que les deux textes soient identiques.
2. Julie-Lucine d'Angennes, fdle de la célèbre manjuise de
lîambouillel, baptisée à Saint-Germain-l'Auxerrois le 25 juin
1C07, mariée à Uueil le 4 juillet 164o, à Charles de Saint-Maure,
duc de Montausier, gouvernante des Enfants de France, puis
dame d'honneur de Marie-Thérèse. Elle mourut à Paris le
15 novembre 1G7I. Mademoiselle d'Aumale ou plutôt madame
de Caylus se trompe en mêlant madame de ^lonlausier à cette
histoire, puisqu'elle était morte plusieurs années auparavant.
MÉMOIRES dp: mademoiselle d'aumale. 73
manqua jamais (reiUeiidre la messe tous les jours,
excepté deux fois dans toute sa vie, et c'éloit à l'armée.
Les grandes fêtes lui causoient souvent des remords;
les personnes qu'il voyoit approcher ces jours-là des
sacrements lui faisoient envie, également troublé de
n'en point approcher lui-même, ou d'être mal disposé
quand il s'en éloit approché. Déplus les bons exemples
l'édidoient, et lui faisoient regretter sa mauvaise
conduite.
Madame de Montespan avoit dans le fond les mêmes
sentiments, et ce n'étoit pas seulement pour se con-
former à ceux du Roi qu'elle les faisoit paroître, mais
c'est ({u'elle avoit été parfaitement bien élevée, par
une mère ^ d'une grande piété, et qui avoit jeté dans
son cœur des semences de religion dès sa plus tendre
enfance. Effectivement, elle Ut voir dans beaucoup
d'occasions qu'elle étoit fort instruite de sa religion,
et qu'elle en avoit un très bon fonds.
Je me souviens d'avoir ouï raconter que, malgré la
façon scandaleuse dont elle vivoit avec le Hoi, elle
jeiïnoit si auslèrement les carêmes qu'elle faisoit peser
son pain. Un jour, la duchesse d'Uzès^ étonnée de ses
1. Sa mère était née Diane de Grandseigne, fille de Jean de
Marsillac. Elle mourut à Poitiers le 11 février lôtiO.
2. Julie-Françoise de Sainte-Maure, fille unique du duc de
Montausier et de Julie d'Angennes, mariée en 1664 au comte
de Crussol, créé duc d'Uzès en 1680, dame du palais en i67îi,
morte en 1695.
74 MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AU M A LE.
scrupules, ne put s'empêcher de lui en dire un mot;
à quoi madame de Montespan lui répondit : « Eh quoi,
madame! faut-il, parce que je fais un mal, (juc je fasse
tous les autres? »
11 est certain que le Roi se reprochoit souvent inté-
rieurement la vie qu'il menoit. Les sermons qu'il
entendoit lui faisoient quelquefois des impressions
vives. Madame de Maintenon, qui pour lors étoit bien
avec lui, profitoit de toutes les occasions qui se pré-
sentoient pour lui parler de la religion. Voici entre
autres un propos qu'elle m'a dit elle-même lui avoir
tenu.
« Quand je me vis, me dit-elle, assez bien avec lui
pour lui parler un jour librement, voici ce que je fis.
Un jour qu'on tenoit appartement, j'avois l'honneur
de me promener avec lui pendant que chacun jouoit.
Je m'arrêtai, quand je me vis à portée de n'être plus
entendue de personne, et je lui dis : « Sire, vous aimez
fort vos Mousquetaires; c'est ce qui vous occupe et
vous amuse fort aujourd'hui. Que feriez-vous, si on
venoit dire à Votre Majesté qu'un de ces Mousque-
taires, que vous aimez tant, a pris la femme d'un
homme vivant, et (ju'il vit actuellement avec elle? Je
suis sûre que, dès le soir, il sortiroit de l'HcMel et n'y
coucheroit pas, quelque tard qu'il fût. » Voilà, mot à
mot, le propos qu'elle lui tint. Le Roi ne le trouva pas
MÉMOIRES DK MADEMOISELLE D'aUMALE. 7o
mauvais; il rit un peu de son idée, lui dit ({u'clle
avoit raison, el il u'en fut pas autre chose dans ce
temps-là; mais dira-t-on qu'il est impossible que ce
propos lui soit revenu dans l'esprit, et qu'il ait servi
à lui faire faire des réflexions par la suite?
Ce qu'il y a de certain c'est qu'enfin le jubilé dont
je veux parler arriva à quelque temps de là '. D'abord
qu'il fut ouvert, les églises se remplirent; on pria, on
jeûna, les pauvres furent assistés, les prisonniers
visités, les malades soulages; on n'entendit plus parler
que de bonnes œuvres. Les deux illustres amants,
pressés par leurs consciences, excités par les exhorta-
tions des plus fameux prédicateurs, animés par
l'exemple, prirent tout de bon la résolution de se
séparer. Encouragés par les personnes à qui ils firent
part de leur projet, par les doctes et pieux raisonne-
ments tant de madame de Maintenon que de plusieurs
saints prêtres et prélats, ils se séparèrent enlin de
bonne foi, ou du moins ils le crurent.
Madame de Montespan part précipitamment, vient
1. Le jubilé dont il est ici question est celui de 1G76. Ce fut
au mois de juillet de la même année que le Roi et madame de
Montespan, après une séparation momentanée, se retrouvèrent.
Le 8 juillet 1676, madame de Sévigné écrivait à madame de
Grignan : <■ Le Roi arrive ce soir à Saint-Germain, et, par hasard,
madame de Montespan s'y trouve aussi le même jour; j'aurois
voulu donner un autre air à ce retour, puisque c'est une
pure amitié ». (Lettres de madame de Sévigné, de sa famille,
de ses amis, Édit. des Grands Écrivains, t. IV, p. 523.)
/6 MEMOIRES DE MADEMOISELLE I) AUMALE.
à Paris, visite les églises, jeûne, prie cl pleure ses
péchés. Le Roi de son côté fait tout ce qu'un bon
chrétien doit faire en pareil cas. Madame de Main-
tenon vient joindre incessamment madame de Mon-
lespan à Paris. Édifiée de sa démarche, épouvantée
pour la suite, elle lui procure tous les secours spiri-
tuels qu'elle lui croit nécessaires. Le jubilé gagné
ou non gagné, ces deux femmes partent de Paris.
Madame de Montespan ne revient point à la Cour;
elle fut, ce me semble, à Clagny où, se trouvant d'abord
abandonnée à elle-même et à ses propres réflexions,
tantôt elle regretloit ses fautes passées, tantôt elle
désiroit de se retrouver à portée de les commettre
encore. La grâce n'avoit point encore fait alors sur
elle une assez forte impression pour la détacher
entièrement des honneurs et des plaisirs dont elle
avoit joui avec tant d'agréments, et qui avoient fait
jusque-là tout son bonheur et toute sa satisfaction.
Au bout de peu de jours, des princes, des seigneurs,
et plusieurs personnes de la plus grande distinction
vinrent la voir dans cette retraite; des évèqiies vin-
rent la consoler et la prêcher; madame de Main-
tenon fut y passer quelque temps avec elle. Cette
femme, qui connoissoit le cœur de Thomme, et qui
savoit combien des chaînes de cette espèce sont difli-
ciles à rompre, employa toute sa rhétorique pour lui
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 77
inspirer des sentiments tels que la Providence divine
elle-même lui en eut accordés, si elle eût découvert
dans son cœur un regret sincère de sa vie passée et
un désir réel d'en changer.
Elle lui faisoit souvent le parallèle de la joie
durable et solide de l'autre monde aux plaisirs trom-
peurs et passagers de celui-ci. Tantôt elle lui rappe-
loit sa vie passée pour lui en faire regretter les hor-
reurs, en lui montrant le vide des honneurs et des
grandeurs du siècle; elle lui répétoit souvent les
admirables paroles du sage : u Vanité des vanités,
et tout n'est que vanité, hors aimer Dieu et ne
servir que lui seul. » Elle lui faisoit peser les agré-
ments et les douceurs d'une vie mondaine et sen-
suelle, toujours mêlée de peines et de traverses, avec
la jouissance paisible et tranquille de celte félicité
souveraine, sans altération, sans partage et sans lin
que "Dieu promet à celui qui le sert et qui l'aime.
Tantôt elle opposoit à tant d'années passées dans la
débauche la vengeance d'un Dieu justement irrité, et
tantôt elle lui faisoit voir de combien sa miséricorde
l'emportoit sur sa justice, quand il trouvoil dans un
cœur un vrai et sincère repentir.
Madame de Monlespan écoiitoit tout, comprenoit
tout, convenoit de tout, mais elle aimoit encore et
sut encore se faire aimer comme on le verra bientôt.
78 MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE.
Tous ces beaux sermons ne la persuadèrent pas;
l'éloigncmenl de son amant, la crainte qu'il ne soit
perdu pour elle, tout cela l'occupoit, la tourmentoit
et ne servoit qu'à lui aigrir de plus en plus l'hu-
meur. Ni les plus savantes rétlexions ni les plus
belles exhortations ne pouvoient remplir le vide d'un
cœur que la seule jouissance de l'objet aimé pouvoit
satisfaire ^
Il fut bientôt question à la Cour de savoir si
madame de Montespan y reviendroit. « Pourquoi non?
disoient ses parents et ses amis, même les plus ver-
tueux. Madame de Montespan, par sa naissance et par
sa charge, doit être à la Cour; elle peut y vivre aussi
chrétiennement qu'ailleurs. » Monseigneur l'évèque
de Meaux fut de cet avis; il ignoroit donc, ainsi que
les autres, que la fuite est le seul remède en pareil
cas? 11 restoit cependant une difficulté à résoudre,
« Madame de Montespan, ajoutoit-on, paroîtra-t-elle
devant le Roi sans préparation? Il faudroit qu'ils se
1. Le récit de cette longue et curieuse conversation que
madame de Maintenon aurait eue avec madame de Montespan
ne se trouve pas dans les Souvenirs de madame de Caylus. Se
trouvait-elle dans le manuscrit original de madame de Caylus,
et a-t-elle été retranchée lors de la publication? A-t-elle été
au contraire ajoutée par mademoiselle d'Aumale d'après ce
que lui aurait raconté madame de Maintenon? Cela est impos-
sible à dire avec certitude. Nous croyons plutôt, à la similitude
du ton un peu ironique, que le morceau serait de madame de
Caylus.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 79
vissent avant de se rencontrer en public pour éviter
les inconvénients de la surprise. » Sur ce principe, il
fut conclu que le Roi viendroit chez madame de Mon-
tespan; mais, pour ne pas donner à la calomnie le
moindre sujet de mordre, on convint que des dames
respectables et les plus graves de la Cour seroient
présentes à cette entrevue, et que le Roi ne verroit
madame de Montespan qu'avec elles. Le Roi vint
donc chez elle, comme il avoit été décidé; mais quand
les premiers compliments furent faits, insensiblement
il tira madame de Montespan dans le coin d'une
fenêtre; ils se parlèrent bas assez longtemps, pleu-
rèrent, et se dire ce qu'on a accoutumé de dire en
pareil cas. Ils Qrent ensuile l'un et l'aulre une pro-
fonde révérence à ces vénérables matrones, passèrent
dans une autre chambre, et il en advint mademoiselle
de Blois, qui fut depuis duchesse d'Orléans, et, dans
la suite, arriva monsieur le comte de Toulouse. Telle
fut la réussite de la docte et prudente décision de
plusieurs prélats et de beaucoup de personnes d'une
piété fort éclairée. Telle fut l'issue de la sage pré-
caution qu'on sut prendre pour éviter le scandale et
la trop intime accoinlance des deux amants qui effec-
tivement, sans donner nul sujet à la calomnie, se
contentèrent, en se soustrayant à leurs sages men-
tors, de donner un champ libre à la médisance. Je
80 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE
ne puis me retenir de dire ici une pensée qui m'est
venue dans l'esprit : c'est qu'il me semble qu'on
Yoyoit dans le caractère, dans la physionomie et dans
toute la personne de madame la duchesse d'Orléans
des traces de ce combat de l'amour et du jubilé.
La marquise de Montcspan, après cette entrevue,
reprend son établissement à la Cour où, devenue plus
fière et plus glorieuse, elle n'eut plus ni ménagement
ni respect humain. Se persuadant que tout lui étoit dû
et qu'elle ne dcvoit rien à personne, elle vouloit que
tout pliât devant elle; ni rang, ni dignité ne lui en
imposoit plus. Ce fut alors que madame de Maintenon,
qui voyoit avec regret ses peines perdues et ses ser-
mons infructueux, eut à souffrir plus (pie jamais des
façons dures et de l'humeur impérieuse de madame de
Montespan ; mais l'estime et la considération que le
Roi continuoit d'avoir pour elle l'aidoient à surmonter
ses désagréments actuels, espérant toujours qu'enfin
le temps et les réllexions feroient peut-être sur
madame de Montespan ce que ses exhortations
n'avoient pu faire.
Les deux dernières grossesses de madame de Mon-
tespan furent traitées avec tout le mystère possible. Je
ne sais pas par quelle raison on cacha ces deux der-
niers enfants avec plus de soin encore, si l'on peut le
dire, qu'on n'avoil caché les premiers. La marquise
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 81
accoucha dii premier de ces deux enfants qui fut
mademoiselle de Blois en 1677, et du second qui fut
le comte de Toulouse en 1678. L'un des deux naquit à
Maintenon, pendant une campagne du Roi, je ne sais
positivement lequel, le Roi ayant été à l'armée deux
années de suite, 1677 et 1678. Si l'on en juge par les
lettres de madame de Maintenon à son frère, il paroî-
troit que ce fut mademoiselle de Blois, attendu que
plusieurs de ces lettres sont datées de Maintenon
en 1677, année de sa naissance, et que, dans plusieurs
de ces mêmes lettres, elle dit qu'elle est à Maintenon
avec madame de Montespan, le duc du Maine et
mademoiselle de Tours, qui y passèrent du temps.
Madame de Thiange ' y fit aussi un assez long séjour
pendant que sa sœur y étoit, et ce qui me persuade
que ce fut en cette année, c'est que je ne vois nulle
part que tout ce monde-là fût à Maintenon ni l'année
d'avant, ni l'année d'après. Mais au bout du compte
cette digression sur le lieu de la naissance de made-
moiselle de Blois est peu intéressante '.
1. Gabrielle de Rochechouart-Morlemart, baptisée à trois
ans, le 30 janvier 1634, mariée en 1655 à Glaude-Léonor Damas,
marquis de Tliiange, morte le 12 septembre 1693.
2. Ce fut, en effet, mademoiselle de Blois qui naquit à Main-
tenon le 4 mai 1677. Dans les lettres de madame de Maintenon,
il n'est pas question de cette naissance, mais on trouve dans
la Correspoiidance générale, t. I, p. 332, une lettre de madame
de Maintenon, datée de Maintenon le 8 mai 1677, adressée à
monsieur d'Aubigné, où il est question du séjour de ces diffé-
T. II. 6
82 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE.
Madame de Maintenon ne fut point chargée de ces
derniers enfants comme elle l'avoit été des premiers'.
Ce fut monsieur de Louvois qui les fit élever à Paris dans
une maison au bout de la rue de Vaugirard. Il y avoit
déjà longtemps que monsieur Fagon avoit décidé qu'il
falloit encore mener cette année le duc du Maine à
Barèges. Madame de Maintenon en conséquence quitte
Maintenon vers la fin de mai, et revient à la Cour
pour se préparer à ce voyage. Le Roi cependant vou-
loit l'en dispenser, mais son attachement et sa ten-
dresse pour le petit prince, qu'elle ne vouloit point
abandonner, l'emporta sur les fatigues et les peines
que ce voyage hii causeroit. Elle dit au Roi qu'elle
ne pourroit jamais prendre sur elle de laisser entre-
prendre une si longue route au petit duc, sans qu'elle
fût avec lui pour en avoir soin; que son inquiétude en
restant à la Cour l'emporteroit de beaucoup sur les
fatigues que ce voyage pouvoit lui occasionner. Le Roi,
qui ne vouloit l'en dispenser que pour lui éviter de la
rentes personnes. <> J'ai toujours ici madame de Montespan
et M. du Maine; je m'en vais, au premier jour, quérir made-
moiselle de Tours, etc. » Après le rôle joué par madame de
Maintenon dans la tentative de séparation, il peut paraître
étrange qu'elle ait accepté que madame de Montespan vint
faire ses couches à Maintenon même.
1. ■' Mademoiselle de Blois et le comte de Toulouse, dit
mademoiselle de Montpensier, furent nourris chez madame
d'Arbon, femme d'un commis de M. Le Tellier et tenus fort
cachés. » (Mémoires de mademoiselle de Montpensier, Édit.
Chéruel, t. IV, p. 408.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 83
peine et la ménager, voyant qu'elle s'y prôtoit de si
bonne grâce en fut enchanté; il loua beaucoup son
zèle, et il fut bientôt décidé qu'elle iroit.
Le Roi voulut que le petit prince fit ce voyage avec
dignité. 11 avoit avec lui monsieur Fagon son médecin,
monsieur Le Ragois son précepteur', un aumônier,
six valets de chambre, toutes sortes d'officiers, et
trois femmes pour madame de Maintenon. Un fourgon
suivoit qui portoit le lit du prince et celui de madame
de Maintenon. On montoit ces deux lits tous les soirs
dans la même chambre, car elle vouloit toujours
avoir ce petit prince sous ses yeux...
Ce voyage lui réussit aussi bien qu'on pouvoit le
désirer; il en revint sans accident et marchant assez
ferme. Arrivée à la Cour, madame de Maintenon y
trouva les mêmes scandales et les mêmes désordres
qu'elle y avoit laissés, madame de Montespan grosse,
et le Roi toujours amoureux, quoique moins passionné.
Cependant le Roi enchanté de revoir son fds en si
bon état, pénétré des soins et de l'intérêt que madame
de Maintenon avoit paru y prendre, lui lit l'accueil le
plus gracieux et le plus favorable, et n'épargna rien
pour lui montrer combien il en étoit reconnoissant.
De ce moment-là, la faveur de madame de Maintenon
1. L'abbé Le Ragois, précepteur du duc du Maine, auteur de
plusieurs ouvrages sur l'Histoire de France, mort vers 1683.
84 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
augmenta plus que jamais, et celle de madame de
Montespan diminua avec la même rapidité. La pre-
mière songeoit cependant très sérieusement à se
retirer, et ne désiroit rien tant que la tranquillité et
le repos. Je le sais pour lui avoir entendu dire plus
d'une fois à elle-même, et on ne le voit que trop par
toutes les lettres qu'elle écrit à l'abbé Gobelin. Mais
son étoile singulière ne lui permit pas d'accomplir un
projet aussi sensé; son directeur l'en détourna pour
lors, ainsi qu'il avoit fait ci-devant. On dira peut-être
que, malgré toutes les remontrances de l'abbé, elle
auroit très bien pu se retirer si elle l'avoit voulu. Je
ne peux dire autre chose à cela si non que je lui ai
entendu dire nombre de fois que la vie de la Cour
l'ennuyoit pour lors, qu'elle auroit fort désiré en être
bien loin, qu'elle avoit même fait plusieurs tentatives
pour en sortir. Je ne sais les raisons qui l'y ont
retenue; tout ce que je sais c'est que, dès lors, tout
paroissoit l'acheminer, sans qu'elle eût l'air de le
savoir ni d'y participer, au grand personnage que
nous lui avons vu jouer depuis.
Cette faveur de madame de Maintenon, qui ne pou-
voit aller qu'au détriment de madame de Montespan,
aigrit si prodigieusement l'humeur de cette dernière
quelle ne se retenoit plus sur rien. Elle traitoit
madame de Maintenon avec une hauteur insoutenable.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE. 85
et lui faisoit sentir sans aucun ménagement toute son
autorité. Elle vouloit forcer le Roi à n'avoir d'atten-
tion et d'égards que pour elle, et désespérant de rega-
gner par ses charmes le cœur qu'elle voyoit qui lui
échappoit, elle voulut le vaincre à forces ouvertes;
mais ces persécutions lui furent plus nuisibles que
favorables, car elle devint petit à petit, de favorite et
de maîtresse, à charge et ennuyante. L'amour du Roi
pour madame de Montespan étoit considérablement
diminué quand elle accoucha du comte de Toulouse;
or, quand elle vit clairement que le Roi étoit réelle-
ment tout prêt à lui échapper, elle se lia plus étroite-
ment avec monsieur de la Rochefoucauld, regardé
comme une espèce de favori, et celui de toute la Cour
pour qui le Roi avoit le plus d'amitié. Monsieur de
Louvois se joignit à cette cabale, dont j'ignore les
détails; mais madame de Maintenon m'a dit qu'elle
avoit su parfaitement qu'il ne tint pas à eux de la
perdre*. Si je dis que monsieur de la Rochefoucauld
1. Louvois avait commencé par vivre en bons termes avec
madame de Maintenon, et il avait protégé son frère. « Je ne
reçois point de lettres de madame Scarron (lui écrivait d'Au-
bigné en 1673) qu'elle ne m'assure que vous continuez, Monsei-
gneur, toujours à nous obliger et que je puis espérer la con-
tinuation de votre protection en servant bien le Roi. » Ce fut
seulement quelques années après que, dans les démêlés entre
madame de Maintenon et madame de Montespan, Louvois
paraitavoir pris parti pour cette dernière. — Voir, sur ce point,
V Histoire de Louvois, par M. Camille Rousset, t. III, p. 357.
Mais l'éminent auteur de cette histoire s'est trompé en s'ap-
86 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
étoit une espèce de favori, c'est que le Roi, depuis la
disgrâce de monsieur de Lauzuu et l'insolence de son
procédé vis-à-vis de Sa Majesté ', avoit pris la réso-
lution de n'en jamais avoir, joint à ce qu'il étoit natu-
rellement trop sage pour ne pas voir tous les incon-
vénients attachés nécessairement à cette qualité de
favori déclaré pour ne les pas appréhender.
Quoique le Roi n'eût plus pour madame de Mon-
tespan cet amour violent qu'il avoit montré jusqu'ici,
cependant, soit par un reste de goût, soit par habi-
tude, soit par une espèce de condescendance aux
désirs de cette maîtresse exigeante, il eut pendant
plusieurs années encore toutes sortes d'égards et
d'attentions pour elle. Il la voyoit très souvent, la
puyant sur une prétendue lettre de madame de ÎMaintenon à
madame de Frontenac où elle aurait écrit : « Il (le Roi) avoue
que M. de Louvois est un homme plus dangereux que le prince
d'Orange; mais il est un homme nécessaire ». Lavallée a
démontré la fausseté de cette lettre. Nous croyons cependant,
avec M. Camille Rousset, qu'il faut ranger parmi les inventions
de Saint-Simon la scène dramatique où Louvois se serait jeté
aux pieds du Roi pour l'empêcher de déclarer son mariage
avec madame de Maintenon. Suivant Saint-Simon l'animadver-
sion de madame de Maintenon contre Louvois daterait de ce
jour. Mais nous verrons tout à l'heure mademoiselle d'Aumale
contester qu'ils fussent en aussi mauvais termes.
1. Lauzun fut disgracié à deux reprises; une première fois
en 1665, il fut mis à la Bastille pour avoir répondu avec inso-
lence au Roi à qui la princesse de Monaco, dont il était cousin,
avait porté plainte. Une seconde fois, en novembre 1677, il fut
arrêté sur la plainte de madame de Montespan et envoyé à
Pignerol. Il avait accusé la favorite d'avoir empêché son
mariage avec la Grande Mademoiselle, et lui avait fait une scène
de violents reproches.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE. 0/
mettoit de toutes ses parties. Madame de Montespan,
de son côté, qui se voyoit encore en âge de plaire, et
qui sans doute espéroit toujours qu'elle pourroit encore
toucher ce cœur dont elle étoit abandonnée, ne cessoit
de mettre en œuvre tout ce qu'elle avoit d'esprit et de
talents pour y réussir. Peut-être môme en seroit-elle
encore venue à bout si la jalousie, le dépit et l'humeur
qu'elle faisoit voir si souvent dans ses propos et dans
sa conduite, n'y eussent mis obstacl-c. Elle trouvoit
que les attentions et les politesses du Roi pour elle
étoient des sentiments si froids en comparaison de ces
protestations et de ces empressements que son
ancienne passion lui inspiroit qu elle ne pouvoit s'em-
pêcher de faire voir de temps en temps, presque
avec fureur, combien elle étoit outrée de ce change-
ment.
Son humeur retomboit sans cesse sur madame de
Maintenon qui ne pouvoit lui faire la moindre repré-
sentation, soit sur la santé, soit sur l'éducation de ses
enfants, sans en recevoir des duretés et souvent des
reproches qu'elle n'avoit nullement mérités.
Madame de Montespan venoit de faire faire encore
de nouvelles épreuves sur monsieur le duc du Maine
par un médecin anglois en qui elle avoit pris confiance.
Toutes les drogues qu'il fit en conséquence avaler à
ce petit prince avoient jeté avec raison madame de
88 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
Maintenon dans d'étranges agitations et dans l'inquié-
tude la plus vive, par la crainte qu'elle avoit que les
suites n'en fussent préjudiciables '.
Le Roi, fatigué et ennuyé des querelles continuelles
de madame de Montespan et de madame de Main-
tenon, avoit grande envie depuis longtemps de trouver
quelque moyen d'y remédier, mais la chose étoit dif-
ficile. Il ne vouloit se défaire ni de l'une ni de l'autre.
Il n'étoit pas encore assez revenu de l'amour qu'il
avoit eu pour madame de Montespan pour se déter-
miner à se séparer d'elle entièrement. D'un autre côté
l'estime, la considération, le respect et l'amitié dont il
ne pouvoit se défendre pour madame de Maintenon
lui avoient rendu sa société si agréable et si néces-
saire, qu'il n'avoit nulle envie de s'en détacher. Il
s'agissoit donc de trouver quelque arrangement qui
pût ou réunir ces deux femmes en faisant cesser leurs
querelles, chose visiblement impossible, ou qui, les
1. Ce fut dans ce temps-là que mademoiselle de Montpen-
sier, qui avoit été ongtemps pressée et sollicitée par madame
de Montespan, de faire quelque bien au duc du Maine et au
comte de Toulouse, déclara authentiquement ces deux princes
ses héritiers, espérant, disoit-on pour lors, que cet acte de
générosité en leur faveur lui vaudroit enfin, par la protection
de madame de Montespan, la permission d'épouser M. de
Lauzun. (Note du manuscrit.) — Anne-Marie-Louise d'Orléans,
duchesse de Montpensier. dite la Grande Mademoiselle, née au
Louvre le 29 mai 1627, morte au palais d'Orléans le 5 avril 1693,
était fille de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII et par con-
séquent cousine germaine de Louis XIV.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 89
rendant indépendantes l'une de l'autre, les mît à
portée de n'avoir plus de démêlés ensemble.
Le mariage de Monseigneur, comme on le verra
bientôt, fit enfin trouver à madame de Maintenon une
porte honorable pour se soustraire à la tyrannie de
madame de Montespan, et au Roi un moyen de venir à
bout du projet qu'il avoit formé de mettre fin aux dis-
putes et aux débats de ces deux femmes, sans être
obligé de se détacher ni de l'une ni de l'autre.
Quoique madame de Montespan eût cessé de plaire,
le Roi ne cessoit d'avoir pour elle tout l'extérieur de
la considération et de l'amitié; mais cela ne la conso-
loit pas de la perte d'un cœur que sa douleur, ses
plaintes et ses emportements ne purent lui ramener.
Le Roi étoit affligé de lui causer des chagrins si vio-
lents, mais iltrouvoit alors plus de douceurs et d'agré-
ments dans la conversation de madame de Maintenon
qu'il n'en envisageoit dans la jouissance de ces plai-
sirs auxquels il s'éloit si souvent livré avec son
ancienne maîtresse '. Cependant il n'étoil pas si forte-
1. Le 6 avril 1680, madame de Sévigné écrivait à madame
de Grignan en lui parlant de l'innuence croissante de madame
de Maintenon. « Sa Majesté va passer très souvent deux heures
de l'après-dînée dans sa chambre à coucher avec une amitié
et un air libre et naturel qui rend cette place la plus souhai-
table du monde. » Et le 17 juillet : ■■ Elle lui fait connoître
un pays nouveau qui lui étoit inconnu, qui est le commerce
de l'amitié et de la conversation, sans contrainte et sans
chicane. » {Lettrées de madaine de Sévigné, de sa famille et de
ses amis, Édit. des Grands Écrivains, t. YI, p. 348 et 35 i.)
90 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
ment muni contre les pièges de l'amour qu'il ne pût
encore s'y laisser prendre. Mademoiselle de Fon-
tanges \ fille d'honneur de madame la duchesse d'Or-
léans, jeune et charmante, paroissoit depuis quelque
temps à la Cour. Le Roi, frappé de sa beauté, parut
prendre plaisir à la voir; l'amour se mit bientôt de la
partie; le monarque fait part de ses désirs à made-
moiselle de Fontanges; elle y répond; il la décore du
titre de duchesse; ladite duchesse donne un fils au
Roi; mais elle et son fils moururent l'année d'après.
Tout ceci est de madame de Gaylus; voici comme elle
en parle. « Je me souviens, dit-elle, d'avoir vu à Saint-
Germain, pendant quelque temps, le Roi passer tous
les soirs du Château vieux au Château neuf pour aller
voir madame de Fontanges; on disoit alors qu'elle
étoit malade, et, en effet, elle partit quelque temps
après pour aller mourir à Port-Royal, près de Paris,
n courut beaucoup de bruits sur cette mort au désa-
vantage de madame de Montespan -, mais je suis con-
1. Marie-Angélique de Scorailles de Roussiile, duchesse de
Fontanges, née en ltJ61, décédée à l'abbaye de Port-Royal, le
28 juin 1681. « La Fontanges, dit la Princesse Palatine, était
une bonne personne; je la connaissais bien; elle a été une de
mes lilles d'honneur; elle était belle des pieds jusqu'à la tète,
mais elle avait peu de jugement. » [Correspondance de la Prin-
cesse Palatine, Édit. Brunet, t. I, p. 198.)
2. On voit que de son vivant de terribles soupçons pesaient
déjà sur madame de Montespan. Dans quelle mesure sont-ils
fondés? Il est certain en tout cas que madame de Montespan,
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 91
vaincue qu'ils étoient sans aucun fondement, et je
crois, selon que je l'ai entendu dire à madame de
Maintenon, que celte fille s'est tuée pour avoir voulu
partir de Fontainebleau le mêmejour que le Roi, quoi-
qu'elle fût en travail et prête d'accoucher. Elle fut
toujours languissante depuis, et mourut enfin, peu
regrettée.
» Madame de Montespan n'auroit pas dû appréhen-
der la durée du crédit de madame de Fontanges,
et, s'il n'y eût eu que cet obstacle à sa satisfaction, elle
auroit dû être fort tranquille, et bien sûre que le Roi
s'en seroit bientôt dégoûté. Le caractère de madam_e
de Montespan, plus ambitieux que tendre, lui avoit
fait souvent regarder avec indifférence les infidélités
du Roi, et comme elle agissoit quelquefois par dépit,
elle avoit elle-même contribué à fortifier les commen-
cements de goût que le Roi avoit pris pour la beauté
de madame de Fontanges. J'ai ouï dire qu'elle l'avoit
fait venir chez elle plus d'une fois, et qu'elle n'avoit
rien négligé pour la faire paroître plus belle aux yeux
du Roi. Elle y réussit et en fut fâchée, mais la mort
la délivra bientôt d'une rivale aussi dangereuse par la
beauté que peu redoutable par l'esprit.
par ses relations avec la Voisin, avait prêté auxaccnsations les
plus graves. — Consulter sur cette mystérieuse alTaire le très
intéressant ouvrage de M. Funck Brentano intitulé : le Drame
des Poisons.
92 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
» Mademoiselle de Fontanges joignoit à ce peu d'es-
prit des idées romanesques que l'éducation de la pro-
vince et les louanges dues à sa beauté lui avoient
inspirées. Aussi le Roi ne fut-il jamais attaché qu'à sa
figure. Cela est si vrai qu'il étoit honteux quand elle
parloit, et qu'ils n'étoient jamais longtemps tête à tète.
On s'accoutume à la beauté, mais on ne s'accoutume
pas à la sottise tournée du côté du faux, surtout lors-
qu'on vit en même temps avec des gens de l'esprit et
du caractère de madame de Montespan à qui les
moindres ridicules n'échappoient pas, et qui savoit si
bien les faire sentir aux autres par ce trait unique à
la maison de Mortemart. »
Le mariage de Monseigneur, qui se fit au mois de
mars de cette année (1680), avec Marie-Anne-Victoire
de Bavière fournit au Roi le moyen de donner à madame
de Maintenon des preuves de ses bontés et du bien
qu'il lui vouloit. Il la nomma seconde dame d'atour
de madame la Dauphine. Madame de Montespan, de
son côté, venoit aussi de s'assurer tout à l'heure un
rang plus indépendant à la Cour, en acquérant
pour deux cent mille écus la charge de surinten-
dante de la maison de la Reine que madame la com-
tesse de Soissons', embarrassée dans l'affaire de la
1. C'est au mois d'avril 1679 que la comtesse de Soissons,
compromise dans l'affaire de la Voisin, partit pour Liège, et
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 93
Voisin* avoit été forcée de lui vendre. Voici ce
qui fut cause que madame de Montespan eut cette
charge.
Monsieur de Montespan qui, ainsi que je l'ai dit
ci-devant, dans les commencements de la faveur de sa
femme, s'étoit emporté de colère contre elle, l'avoit
menacée des traitements les plus durs, et avoit poussé
sa fureur jusqu'à lui donner lieu de craindre qu'il
n'attentât même à sa vie. Ses propos indignes et ses
procédés atroces ayant, si l'on peut le dire, autorisé le
Roi à lui ordonner de se retirer de la Cour, il ne lais-
soit pas cependant d'employer de temps en temps le
crédit de sa femme pour obtenir des grâces qu'ordi-
nairement il ne méritoit pas, et que presque toujours
il étoit impossible de lui accorder. Il n'auroit tenu
qu'à lui, c'est un fait sûr, d'emmener sa femme, s'il
s'y fût pris différemment et s'il l'eût bien voulu, et je
sais que le Roi, quelque amoureux qu'il pût être, eût été
incapable de la retenir malgré lui; mais tout le bruit
cessa d'exercer les fonctions de surintendante de la maison
de la Reine. Madame de Montespan fut nommée à sa place
• chef du conseil et surintendante de la maison de Sa Majesté. »
Elle fut autorisée, le H avril 1679, à prendre le rang de
duchesse « pour lui donner, disait le brevet, des marques de
considération particulière et de l'estime de Sa Majesté, en
lui accordant un rang qui la distingue des autres dames de
la cour et suite de la Reine ».
1. Catherine Deshayes, femme d'Antoine Montvoisin, connue
sous le nom de la Voisin. Elle fut brûlée vive le jeudi 22 fé-
vrier 1680.
94 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
qu'il lit d'ahord étoit moins une réalité qu'un jeu
joué pour obtenir tout ce qu'il avoit envie d'avoir. Il
y a tout lieu de croire qu'il ne fit que semblant de la
vouloir reprendre, et qu'il la laissa à la Cour par
intérêt, et dans l'espérance qu'on lui accorderoit à la
fin toutes ses demandes. Enfin, au bout de plusieurs
années, par dépit de ce qu'on ne faisoit pas pour lui
tout ce qu'il demandoit, il lui prit alors en fantaisie de
vouloir à toutes forces ravoir sa femme. 11 vint à la
Cour, il y déclama hautement contre l'injustice du Roi
de ne lui avoir pas accordé tout ce qu'il avoit
demandé, chanta pouille à sa femme, alla même jus-
qu'à la vouloir maltraiter, fit voir hardiment et ouver-
tement son dépit contre le ministre et contre le Roi
même, tint des propos si insolents, et se conduisit en
tout d'une manière si indigne et si impertinente que
le Roi se fâcha à son tour, et, tant pour donner à
madame de Montespan des distinctions sans qu'elle les
partageât avec son mari que pour qu'elle ne fût plus
exposée à suivre ses caprices et ses volontés, il la lit
suriutendante de la maison de la Reine, laissant à ce
misérable gascon la liberté de faire en province
toutes les extravagances qu'il voudroit. J'ai ouï dire
que, quelque temps après qu'il vit que madame de
Montespan étoit maîtresse du Roi déclarée, il s'avisa
de venir faire un voyage à la Cour avec tout l'accou-
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 95
trement du plus grand deuil, en disant aux personnes
étonnées de le voir comme cela, qu'elles ne dévoient
point en être surprises puisqu'il étoit en deuil de sa
femme. Tout ce que je viens de dire de la conduite
de monsieur de Montespan, je le tiens de plusieurs
personnes qui l'avoient vu et connu, et qui m'ont
assuré avoir été témoins de tout. Ce qu'il y a de sûr,
c'est que je n'ai jamais entendu parler de lui que
comme d'un fou et d'un sujet fort mince '.
Dès que Monseigneur fut marié, madame de Main-
tenon entrant en charge n'eut plus rien à démêler
avec madame de Montespan. Elles ne se voyoient plus
l'une chez l'autre, mais, partout où elles se rencon-
troient, elles se parloient et avoient des conversations
si vives, si cordiales, que qui les auroit vues, sans
être au fait des intrigues de la Cour, auroit cru qu'elles
étoient les meilleures amies du monde. Ces conversa-
tions rouloient souvent sur les enfants du Roi pour
lesquels, malgré leurs démêlés continuels, elles avoient
presque toujours agi de concert. L'habitude et le goût
qu'elles avoient l'une et l'autre pour leurs esprits
1. Emprunté en grande partie à madame de Cayhis, ce que
mademoiselle d'Aumale dit ici de monsieur de Montespan n'est
pas tout à fait exact. Il est certain cependant que la séparation
iégale ne fut prononcée qu'assez tard, le 11 juillet 1674. — Voir
madame de Montespan et Louis XIV, par Pierre Clément, pp. M
et suiv. et un ouvrage tout récent : De la Vallièreà Montespan,
par MM. Jean Lemoine et André Lichtenberger, pp,252et suiv.
96 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
ctoil la principale raison qui faisoil qu'elles avoient
toujours du plaisir à s'entretenir, quand l'occasion
s'en présentoil'.
Le Roi, avant de nommer madame de Maintenon
seconde dame d'atour de madame la Dauphine, eut la
politesse pour madame la maréchale de Rochefort de
lui demander si d'avoir madame de Maintenon pour
compagne ne lui feroit point de peine, en l'assurant en
même temps qu'elle ne se mêleroit pas de la garde-
robe. La conduite de madame de Maintenon ne
démentit en rien ces assurances; sa faveur occupoit
tout son temps, et son caractère, encore plus que sa
faveur, ne lui permeltoit pas d'agir d'une autre
manière.
Madame la duchesse de Richelieu fut nommée en
même temps dame d'honneur; ce fut madame de
1. Bien des années après, madame de Maintenon et madame
de Montespan étaient encore en rapports de politesse. Le
19 novembre 1698, madame de Montespan écrivait de Fonte-
vrault à la duchesse de Noailles : « Cela est fait; je vous en
remercie, et ne vous demande plus rien, ni à madame de
Maintenon non plus : elle nva dit ce qui ne pouvait être dit
que par elle, et qui autorisera tout ce que j'aurai besoin de me
dire à l'avenir. Je la prie aussi de croire en moi tout ce qu'elle
y a vu de plus agréable, et elle croira vrai. •> (Correspon-
dance générale, t. lY, p. 265.) Et madame de Maintenon écri-
vait, le n décembre suivant, à l'abbesse de Fonlevrault : « ... Je
vous supplie, madame, d'assurer madame de Montespan des
sentiments que vous avez vu que je conserve pour elle; je ne
puis jamais cesser de m'intéresser à tout ce qui la touche,
depuis les grandes jusqu'aux plus petites choses. » {Corres-
pondance générale, t. IV, p. 268.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 97
Maintenon qui lui fit avoir cette place. J'ai dit ci-
devant qu'avant que madame de Maintenon fût à la
Cour, elle avoit été fort attachée à l'hôtel d'Albret,
et j'aurois pu dire, comme cela est très ATai, qu'elle
ne rétoit pas moins à l'hôtel de Richelieu. Madame
de Richelieu avoit plus d'esprit que la maréchale
d'Albret, quoi qu'elle n'en eût que médiocrement,
mais elle étoit en revanche mystérieuse et intrigante,
et ce ne fut que par sa conduite et son manège qu'elle
vint à bout d'épouser un homme infiniment plus jeune
qu'elle, l'héritier du cardinal de Richelieu, qui réunis-
soit en sa personne les charges et les dignités de ce
ministre. Ce qu'il y eut de plus surprenant alors, c'est
que la beauté n'eut nulle part à ce mariage.
Dans le temps où la faveur de madame de Main-
tenon croissoit de jour en jour, madame de Mon-
tespan et elle se voyoient presque tous les jours;
elles, se parloient souvent avec aigreur, mais fort sou-
vent aussi avec un air de confiance et d'amitié qui en
imposoit aux personnes qui n'étoient point instruites.
Madame de Montespan, qui jugeoit souvent des autres
par elle-même, se persuadant aisément que madame
de Maintenon n'avoit travaillé à éteindre la passion
du Roi pour elle que pour pouvoir jouir à son aise
et sans partage de ce cœur qu'elle lui avoit ravi, ne
pouvoit s'empêcher de lui dire de temps en temps
T. 11, 7
98 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
des choses fort piquantes, et d'essayer même de la
détruire dans l'esprit du Roi, et elle saisissoit toutes
les occasions de faire voir son dépit et sa jalousie,
mais inutilement, car, dès que le Roi l'eût faite surin-
tendante de la maison de la Reine, jugeant avec
raison qu'il en avoit assez fait, il commença dès lors
à n'avoir plus de commerce particulier avec elle. 11
la traita cependant toujours avec tous les égards et
la considération dont il étoit capable; il voulut même
qu'elle fut du voyage qu'il fit cette année avec toute
sa cour pour visiter les ports de Flandre*. Il maria
dans la suite les enfants qu'il avoit eus d'elle, et leur
procura des rangs et des établissements les plus
élevés qu'il y eût, plus par la tendresse et l'amitié
qu'il avoit pour eux que pour souscrire à l'ambition
démesurée de la mère. Madame de Montespan, pen-
dant cinq ou six ans, qui furent la fin de son triomphe,
mit cependant toujours tout en usage pour tâcher de
regagner le cœur qu'elle avoit perdu; mais elle eut
beau faire, le Roi ne céda plus à ses poursuites, et ne
la vit plus sans qu'il y eut quelques témoins, et il
évita soii^neusement de se trouver seul avec elle.
1. iMademoiselle d'Aumale commet ici une erreur. Le voyage
de Flandre ayant eu lieu en 1678, madame de Montespan
n'était pas encore siirintendante de la maison de la Reine.
Comme nous l'avons dit précédemment, sa nomination date du
11 avril 1679.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 99
Gomme le Roi avoit toujours eu un fond de reli-
gion, et qu'il n'avoit naturellement rien de faux dans
le cœur ni dans l'esprit, il s'étoit souvent reproché
ses égarements, mais sans fruit. Lorsqu'il eut exécuté
le glorieux projet de se séparer de cette ambitieuse
maîtresse, les discours que madame de Maintenon lui
tenoit, les conseils qu'elle lui donnoit, les réflexions
qu'elle lui faisoit faire, les reproches que sa con-
science lui faisoit de la vie qu'il avoit menée avec
une femme mariée, le souvenir d'une conversation
qu'il avoit eue avec madame de Maintenon ancienne-
ment sur ce sujet, le scrupule, les remords, et, plus
que tout cela, le secours tout puissant de la grâce, le
firent enfin revenir petit à petit à lui-môme, et la reli-
gion et la piété reprirent bientôt dans son cœur la
place de l'amour.
Je ne puis m'empêcher de faire ici une réflexion
au public prévenu. Qu'a-t-il dit de madame de Main-
tenon dans tout ce temps-là, sinon que c'étoit une
femme adroite et ingénieuse qui faisoit tous ses efforts
pour supplanter madame de Montespan? Qu'en a-t-il
dit quand la séparation fut faite? Qu'en a-t-il pensé
depuis? Qu'elle avoit enfin réussi à faire chasser la
maîtresse, et qu'elle en avoit pris la place. Mais
madame de Maintenon, pour lors, avoit quarante-cinq
ans passés; cet âg'e n'étoit plus fait assurément pour
iOO MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE.
donner de Tamour; cependant elle entre en faveur;
le Roi se met dans la dévotion; il ne s'en dément
point; elle le prêche par ses exemples, sans porter
ses vues dans la suite de sa vie. Cela seul ne devroit-
il pas suffire pour faire voir d'une manière sensible
et non suspecte la différence qu'il y eut entre elle et
les maîtresses.
Madame de Maintenon avoit une ancienne amie
qu'elle vint à bout de placer aussi dans la maison de
madame la Dauphine : c'étoit madame de Montche-
vreuil, femme de mérite, si l'on borne l'idée du
mérile à n'avoir point de galanterie, car il faut
avouer qu'elle n'eut pas d'ailleurs le talent de se
faire aimer à la Cour; mais il convcnoit à madame de
Maintenon d'y produire une ancienne amie, fort pieuse,
et qui l'avoit toujours été, sûre dans le commerce et
secrète jusqu'au mystère. Il faut avouer aussi qu'elle
avoit pour madame de Maintenon un attachement, et,
si l'on peut le dire, une admiration dont il étoit impos-
sible qu'elle ne fût pas touchée.
Madame de Montchevreuil étoit d'une condition à
devoir occuper une place considérable; cependant
elle ne fut que gouvernante des tilles d'honneur de
madame la Dauphine. Il est vrai qu'on attacha à cette
place des distinctions qui n'y avoient jamais été
attachées, et ce fut en sa faveur. Non seulement on
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 101
donna à madame de Montchevreuil les entrées dans
les carrosses, mais elle suivoit et scrvoit madame la
Daiiphine, au défaut de la dame d'honneur et des
dames d'atour.
La chambre des filles d'honneur fut établie aussi
sur un pied tout différent de celle des filles de la
Reine. Le nombre aussi en fut moins grand, puisque
celle de la Reine avoit été composée de douze, et que
celle-ci ne le fut que de six; mais, malgré cette réduc-
tion, elle coûtoit au Roi bien davantage.
Le Roi étoit jeune et galant dans le temps des
filles d'honneur de la Reine, et il avoit lui-même
contribué aux choses peu exemplaires qui s'y étoient
passées. Il eut même à ce sujet plusieurs fois des
démêlés avec la duchesse de Navailles, mais l'aus-
tère vertu de cette dame fit qu'elle aima mieux subir
la disgrâce du Roi que d'avoir une tolérance dans
laquelle elle croyoit son honneur intéressé. Ainsi le
Roi, instruit par ses propres aventures, et corrigé par
les années, voulut que la chambre des filles d'honneur
de madame laDauphine, composée des meilleures mai-
sons du royaume, fût sans reproches et sans soupçons '.
Les six premières qui composèrent cette chambre
1. C'est encore aux Souvpyiirs de madame de Cayhis que
mademoiseUe d'Aumale emprunte ce qui est relatif aux tilles
d'honneur de la Dauphine; mais il y a certaines dilTérences
entre les textes.
102 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUM.VLE.
furent : Mademoiselle de Laval (depuis duchesse de
Roquelaure'), mademoiselle de Biron^ et mademoi-
selle de Gontaut^ sa sœur, mesdemoiselles de Ram-
bures*, de Tonnerre^ et de Jarnac^
Mademoiselle de Laval, avec un visage agréable,
avoit la plus belle taille du monde, et le plus grand
air. On prétend cju'elle plul au Roi, mais s'il y a eu
quelque chose entre eux, l'affaire fut menée bien
secrètement et dura bien peu. Le Roi la maria à mon-
sieur de Roquelaure ' qu'il fit duc, monsieur son
père^ n'étant duc qu'à brevet. Les premières vues de
i. Marie-Louise de Laval, mariée le 20 mai 1683 à Gasloii-
Jean-Baptiste-Antoine, duc de Roquelaure. Elle mourut le
12 mars 1735, à soixante-dix-huit ans.
2. Marie-Madeleine-Agnès de Gontaut-Biron, dite mademoi-
selle de Biron; morte au couvent des Filles de Sainte-Marie,
le 14 août 1724, âgée de soixante et onze ans.
3. Louise de Gontaut-Biron, dite mademoiselle de Gontaut,
née en janvier 1635; elle mourut le 23 juin 1739 à quatre-
vingt-cinq ans.
4. Marie-Armande de Rambures, mariée le 24 avril 16s6
à Sidoine-Apollinaire-Gaspard-Armand, marquis de Polignac,
morte en 1689.
5. Louise de Tonnerre, fille de Jacques de Clermont, comte
de Tonnerre, et de Charlotte-Virginie de Flear, dame de Pres-
sins, se retira au couvent de Port-Royal en avril 1684. et en
sortit pour épouser M. de Musy, genlilliomme dauphinois, qui
était également de la maison de Clermont.
6. Julie-Eustache Chabot, demoiselle de Jarnac, fille de Louis
Chabot, comte de Jarnac et de Catherine de la Roche-Beau-
court; elle mourut en 1687.
7. Gaston-Jean-Baptiste-Antoine, duc de Roquelaure, né
en 1656, maréchal de France en 1724, mort le 6 mai 1738.
8. Gaston-Jean-Baptiste, duc de Roquelaure, lieutenant et
maître de la garde-robe, mort le 11 mars 1683 à soixante-
huit ans.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 103
monsieur de Roquelaure n'avoient pas été pour made-
moiselle de Laval, et quelque enfant que fut alors
madame de Caykis, la faveur de madame de Maintenon
fit qu'il la lui demanda en mariage. Madame de Main-
tenon répondit à celte proposition avec sa modestie
ordinaire, et elle ajouta que sa nièce n'étant encore
qu'une enfant, elle ne penseroit pas si tôt à la marier,
mais qu'il feroit très bien d'épouser mademoiselle de
Laval; à quoi monsieur de Roquelaure répondit :
« Puis-je l'épouser avec les bruits qui courent? qui
me répondra qu'ils sont sans fondement? — Moi,
lui dit madame de Maintenon, qui vois les choses de
plus près qu'un autre, et qui n'ai point d'intérêt à
vous tromper. » Il la crut, et le mariage se Ht. Le
public, moins crédule, tint plusieurs propos \ et en fit
même tenir à monsieur de Roquelaure de peu conve-
nables, mais ils ne lui furent que prêtés. On fit aussi
des chansons sur ce mariage, comme l'on sait que c'est
l'usage à Paris d'en faire sur tous les événements-.
1. La Princesse Palatine dit de son côté : <■ On a soupronné
la duchesse de Roquelaure d'avoir fait la conquête du Roi;
la médisance a beaucoup parlé de cette intrigue, mais je n'y
ai pas mis le nez. » [Correspondance, Édit. Brunet, t. I, p. 236).
2. Voici l'une des chansons qui eurent cours sur le mariage
du duc de Roquelaure avec mademoiselle de Laval :
Nous portons des Fontangcs,
C'est la mode entre nous.
Ne trouvez pas étrange.
Si Roquelaure, aussi belle qu'un ange,
En donne à son époux.
104 MÉMOIRES UE MADEMOISELLE d'AUMALE.
Mais tout ce que l'on put dire sur la demoiselle et
sur le mariage n'étoit que pure calomnie.
Mademoiselle de Biron n'étoit pas jeune; on disoit
qu'elle avoit été belle, mais il n'y paroissoit plus; ne
pouvant donc faire usage d'une beauté passée, elle se
tourna du côté de l'intrigue, et dans la suite, tirant le
secret de ses compagnes, elle sut se rendre nécessaire
à Monseigneur, et vint à bout par ce petit manège de
tirer de la Cour de quoi se marier*.
Mademoiselle de Gontaut, sa sœur, avoit de la
beauté, peu d'esprit, mais une si grande douceur et
une si grande égalité d'humeur qu'elle s'est toujours
fait aimer et respecter de toutes les personnes qui
l'ont connue; le Roi la maria au marquis d'Urfé^
qu'il fit menin de Monseigneur.
Mademoiselle de Tonnerre n'étoit pas belle, mais
bien faite, étourdie jusqu'à la folie. Pour son malheur,
monsieur de Rhodes ^, grand-maître des cérémonies
1. Elle épousa, le 3 juillet 1688, Louis Louet de Galvisson,
dit le marquis de Nogaret, qui fut tué à la bataille de Fleurus
le 1" juillet 1690.
2. Joseph-Marie de Lascaris, marquis d'Urfé, menin de Mon-
seigneur, épousa mademoiselle de Gontaut le 19 septembre 1684;
il mourut le 13 octobre 1724, âgé de soixante-douze ans.
3. Charles Pot, marquis de Rhodes, succéda en 1662 à son
père, comme grand-maitre des cérémonies de France. Il
épousa, le 21 avril 16y2, Anne-Marie-Thérèse de Simiane de
Cordes, veuve de François-Louis de Simiane, marquis de
Moncha. Il mourut à Paris le 1" juillet 1706. En 16S4, M. de
Rhodes avait été mis à la Bastille, en même temps que made-
moiselle de Tonnerre avait été renvovée de la Cour.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 105
et aussi fou qu'elle dans ce temps-là, en devint amou-
reux, et fit des extravagances si publiques qu'il la fit
chasser de la Cour '. Madame de Richelieu, pour se
donner sans doute un air d'autorité qui devenoit à
la mode depuis la dévotion du Roi, l'emmena à Paris
sans ménagements et d'une manière très peu conve-
nable, car elle ne daigna pas la mener dans son
carrosse, mais elle la mit dans un carrosse de suite,
avec ses femmes de chambre.
Mademoiselle de Rambures n'étoit pas belle, mais
elle étoit vive, hardie, et avoit tout l'esprit qu'il faut
pour plaire aux hommes, joint au style particulier à
la famille de Nogent dont étoit madame sa mère ^
Elle attaqua le Roi, et ne lui déplut pas; elle en
voulut ensuite à Monseigneur, et elle réussit. Madame
la Dauphine s'en désespéra, mais elle ne devoit
s'en prendre qu'à elle, comme on le verra par la
suite.
Mademoiselle de Jarnac étoit laide et mal faite; elle
1. ■< Le 12 avril 1684, mademoiselle de Tonnerre reçut l'ordre
de quitter la cour pour entrer aux Filles de Sainte-Marie de
Chaillot. " {Dangeau, t. I, p. 6.)
2. xMarie Bautru, fille de Nicolas, comte de Nogent, capitaine
de la porte de la maison du roi, et de Marie Coulon, épousa,
le 0 avril 1656, Charles, marquis de Rambures et de Courtenay,
mort à Calais le 11 mai 1671, âgé de trente-neuf ans. Elle-
même mourut le 10 mars 1683. On lui attribue un mot plaisant
qu'elle aurait dit au cours d'une grave maladie : " Qu'il était
fort utile de mourir en la grâce de Dieu, mais qu'il était fort
ennuveux d'v vivre. »
100 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
vécut peu et tristement; elle avoit un beau teint qui ne
servoit, disoit-on, qu'à éclairer sa laideur \
Madame de Lowenstein, depuis madame de Dan-
geau, entra 011e d'honneur à la place de mademoiselle
de Laval. Je vais donner une idée de son mérite et de
ce qu'elle étoit par elle-même. Elle étoit de la maison
Palatine, mais un de ses ancêtres n'ayant épousé
Cju'une simple demoiselle, les enfants qui vinrent de
ce mariage ne furent plus regardés que comme comtes
de l'empire, et non comme des princes souverains.
Cette branche a cependant toujours porté les armes
et le nom de la maison Palatine, et ne s'est jamais
alliée qu'à des princes, ou à quelqu'une des plus
grandes maisons de l'empire. La mère de madame de
Lowenstein- dont je parle étoit sœur du cardinal de
Fustemberg ^ et de l'évêque de Strasbourg \ maison
attachée à la France et pour laquelle le cardinal de
1. « Madame de Montchevreuil soutient la fatigue à mer-
veille, et a augmenté son troupeau de la plus laide fille que
l'on puisse voir, qui est mademoiselle de Jarnac, .. écrivait
madame de Mainlenon à M. d'Aubigné le 2 mars 1G81. {Corres-
pondance générale, t. II, p. 156.)
2. Anne-Marie, fille d'Egon, comte de Furstemberg, avait
épousé en 1651 Ferdinand-Charles, comte de Lowenslein-Roche-
fort, né le 18 mai 161G. Elle mourut en janvier 1705.
o. Guillaume Egon, fils d'Egon, comte de Furstemberg, et
d'Anne-Marie de îlohenzoUern, prince de Furstemberg, né
en 1629, évêque de Strasbourg en 1682, cardinal en 1686, mort
en 1704.
•i. François Egon, prince de Furstemberg, né le 27 mai 1626,
évêque de Strasbourg le 19 janvier 1663, mort le 1" avril 1682.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 107
Fustemberg avoit souffert une longue et dure prison.
Quand il en fut sorti, il vint ensuite à la Cour et y
amena madame de Lowenstein, la plus jeune de ses
nièces, dont la beauté, jointe à une taille de nymphe
et à un ruban couleur de feu qu'elle portoit comme les
hommes portent le cordon bleu, parce qu'elle étoit
chanoinesse ', attira tous les regards; mais sa sagesse
et sa vertu causèrent une bien plus juste admi-
ration.
Pour reprendre le fil de l'histoire de madame de
Maintenon, je dirai que madame de Maintenon
augmentoit tous les jours en crédit, mais elle ne
l'employoit et ne l'employa jamais qu'à faire tout
le bien qu'elle pouvoit. Elle s'appliqua, surtout dans
ce temps-là, à rendre à ses parents tous les ser-
vices qui dépendoient d'elle. Elle avoit déjà fait pour
son frère tout ce que les liens du sang et l'amitié la
plus tendre pouvoient exiger de son crédit; elle lui fit
encore avoir cetle année quelques intérêts dans les
affaires; elle fit de même pour ses autres parents tout
ce qu'elle crut devoir et pouvoir faire.
Le Roi, dont la piété et la religion se fortifioient de
jour en jour, voyant avec chagrin un nombre consi-
dérable de huguenots dans son royaume, cherchoit
i. Mademoiselle de Lowenstein était chanoinesse du cha-
pitre de Thorn, ce qui lui donnait le titre de « Madame ».
d08 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
tous les moyens les plus propres et les plus conve-
nables pour tâcher de les réunir dans le sein de
rËglise, Il fit de son mieux alors pour gagner par
ses bienfaits les gens les plus considérables d'entre
eux. Comme il savoit que l'ambition et l'intérêt gou-
vernent presque tous les hommes, de quelque religion
qu'ils soient, pour les engager à se rendre à ses
désirs, il leur déclara qu'aucun huguenot ne seroit
admis dans les charges, et qu'il n'avanceroit dans ses
armées, soit de terre, soit de mer, que les catho-
liques.
Ces moyens ne réussirent pas aussi bien qu'il l'au-
roit désiré. Il se fit pourtant dans cette année et dans
les suivantes, grand nombre de conversions Entre
autres il s'en fit beaucoup à la Cour, et il est certain
que madame de Maintenon y contribua beaucoup.
Elle en convient elle-même dans une lettre à son
frère : « On ne voit que moi, lui dit-elle, dans les
églises, conduisant quelque huguenot'. »
Elle voulut travailler à la conversion de sa propre
famille; on va voir par le récit que madame de Caylus
en fait elle-même comment elle s'y prêta.
« Gomme madame de Maintenon désespéroit, dit
1. Celle letlre adressée à monsieur d'Aubigné, à Cognac, et
datée de Fonlainebleau le 27 septembre 1G81, se trouve dans
la Correspondance générale, t. II, p. 209.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 109
madame de Caylus, de gagner mon père, elle pria mon-
sieur de Seignelay, secrétaire d'État ayant le départe-
ment de la marine, de lui faire faire un voyage de
long cours sur mer, pour avoir le temps de disposer
plus facilement de ses enfants. J'avois deux frères
qui, quoique fort jeunes, avoient déjà fait plusieurs
campagnes, et l'aîné, à l'âge de neuf ans, s'étoit trouvé
et avoit été blessé légèrement à ce fameux combat de
Messine où Ruyter fut tué. Le courage et la valeur
singulière qu'avoit témoignés cet enfant pendant
l'action le firent faire enseigne après le combat.
» Après le combat, la campagne finie, mon père étoit
venu à la Cour, et y avoit amené mon frère. Le récit que
cet enfant fit joliment alors de l'action qu'il avoit vue,
sa légère blessure et mie jolie figure firent que
madame de Montespan le caressoit beaucoup et vou-
loit l'avoir continuellement auprès d'elle. Si mon père
avoit voulu consentir alors à le laisser à la Cour et à
se faire lui-même catholique, il s'en seroit mieux
trouvé pour sa fortune; mais il résista à tout ce qu'on
put lui dire et à toutes les offres qu'on lui fit, soit pour
lui, soit pour son fils. Il partit de la Cour et emmena
mon frère avec lui. Madame de Maintenon ayant vu
qu'il n'y avoit pas moyen de lui faire entendre raison,
s'avisa, comme j'ai dit ci-devant, de lui faire faire ce
voyage de long cours. On fit servir mon frère aîné avec
110 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AL'MALE.
monsieur de Château-Renaud, laissant seulement à
mon père le cadet qui n'étoit pas entré moins jeune
dans la marine. A peine mon père étoit-il débarqué
qu'une de ses sœurs*, que ma mère avoit été voir à
Niort, la pria de me laisser chez elle jusqu'au lende-
main. Ma mère y consentit, mais avec peine, car quoi-
qu'elle fût catholique, elle n'étoit nullement dans la
conlîdence des desseins qu'on avoit sur moi, parce
qu'on vouloit ne la point exposer aux reproches de
mon père -.
» Quelques heures après que ma mère fut partie de
Niort, ma tante, très accoutumée à changer de religion
et qui venoit de se convertir pour la cinquième fois
(je me souviens effectivement d'avoir entendu dire à
mon père que Dieu, qui savoit tout, ignoroit de quelle
religion étoltsa sœur), ma tante, dis-je, peu d'heures
après que ma mère l'eut quittée, partit de son côté et
m'emmena à Paris. Nous trouvâmes sur la route
1. Cette sœur de M. de Villette se nommait madame de
Fontmoi't.
2. Voici comment madame de Maintenon. dans une lettre
adressée à M. de Villette lui-même, se justifiait de cet enlève-
ment qui lui a été souvent reproché : <• J'ai fait enlever votre
fille par l'impatience de l'avoir et de l'élever à mon gré, et j'ai
trompé et affligé madame votre femme, pour qu'elle ne fût
jamais soupçonnée par vous, comme elle l'auroit été, si je
m'étois servie de tout autre moyen pour lui demander ma
nièce. A'oilà, mon cher cousin, mes intentions, qui sont bonnes
et droites, qui ne peuvent être soupçonnées d'aucun intérêt,
et que vous ne sauriez désapprouver dans le même temps
qu'elles vous affligent. ■■ {Correspondance générale, t. II, p IfiS.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 111
madame de Sainte-Hermine ', une de ses sœurs, et
mademoiselle de Caumont, tous aussi étonnés qu'af-
fligés de me voir. Pour moi, je n'étois affligée de rien,
très contente d'aller, sans m'inquiéter de l'endroit où
on me menoit.
» Comme ces trois personnes que nous rencontrâmes
étoient des personnes faites, on avoit conclu, dans le
Conseil des huguenots, que la famille devoit avoir la
complaisance pour madame de Maintenon de lui
envoyer, puisqu'elle les demandoit, d'autant qu'à
l'âge qu'ils avoient, on n'avoit rien à craindre de leur
légèreté. G'étoit avec raison, car la résistance que ces
jeunes personnes firent à la Cour fut très glorieuse
pour le calvinisme.
» Nous arrivâmes ensemble à Paris où madame de
Maintenon vint me chercher aussitôt, et m'emmena
seule à Saint-Germain. Je pleurai d'abord beaucoup,
mais, le lendemain, je trouvai la messe du Roi si
belle que je consentis à me faire catholique, à condi-
tion que je l'entendrois tous les jours, et qu'on me
garantiroit du fouet; c'est là toute la controverse
qu'on employa et la seule abjuration que je fis.
» Monsieur de Château-Renaud eut ordre en même
temps d'envoyer mon frère à la Cour, et il y arriva
1. Madeleine de Villelte avait épousé, le 4 septembre 16W, Élie
de Sainte-Hermine, troisième du nom, seigneur de la Laigne.
112 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
effectivement presque aussitôt que moi. Pour lui, il fit
assez de résistance, mais enfin il se rendit : on lui fit
quitter la marine, et on le mit à l'Académie '.
» Mon père fut très surpris au retour de sa cam-
pagne d'apprendre tout ce qui s'étoit passé pendant
son absence. Il en lit des plaintes amères dans les
lettres qu'il écrivit à madame de Maintenon; il l'accusa
d'ingratitude, et lui reprocha que c'étoit mal recon-
noître les obligations qu'elle avoit à ma grand'mère;
mais, quelques reproches qu'il lui fît, comme ce
qu'avoit fait madame de Maintenon pour ces enfants
étoit soutenu de l'autorité du Roi, il fut obligé de
céder. Tout ce qu'on put lui promettre alors pour le
tranquilliser fut de ne pas contraindre ses enfants en
cas qu'ils ne voulussent pas se faire catholiques; mais
ils se rendirent l'un et l'autre, comme on le devoit
attendre de leur âge. Je ne sais comment on fit venir
le cadet à la Cour; ils y arrivèrent pourtant tous les
deux, sans que je puisse dire dans quel temps y
arriva le dernier. On fit l'aîné de mes frères cornette
des chevau-légers au sortir des mousquetaires oi^i on
l'avoit mis d'abord. Il vendit sa charge de cornette,
quand la guerre recommença, pour acheter le régiment
1. Au xvii" siècle on appelait Académie des écoles où les
jeunes gens apprenaient l'équilalion et certains exercices du
corps, ainsi que les premiers principes de l'art militaire.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 113
Dauphin; le cadet eut le régiment de la Reine Dragons
à la tête duquel il fut tué au combat de Steinkerque.
» Pour moi on m'élevoit avec un soin dont on ne sau-
roit trop louer madame de Maintenon, Il ne se passoit
rien à la Cour sur quoi elle ne me fit faire des
réflexions selon la portée de mon esprit, m'approu-
vant quand je pensois bien, me redressant quand je
pensois mal. Ma journée étoit remplie par des maî-
tres, de la lecture et des amusements honnêtes et
réglés. On cultivoit ma mémoire par des vers qu'on me
faisoit apprendre par cœur, et la nécessité où j'étois
de rendre compte ou de ma lecture, ou même d'un
sermon si j'en avois entendu, me forçoit à y donner
de l'attention. Il falloit encore que j'écrivisse tous les
jours une lettre à quelqu'un de ma famille ou à telle
autre personne que je voulois choisir, et que je l'ap-
portasse les soirs à madame de Maintenon qui
l'approuvoit ou la corrigeoit selon qu'elle étoit bien ou
mal ; en un mot, elle n'oublioit rien de ce qui pouvoit
former ma raison et cultiver mon esprit.
» Si je suis entrée, comme j'ai fait, dans tout ce
détail, ce n'est pas pour en tirer une vaine gloire,
mais pour marquer par des faits, bien au-dessus des
louanges, la conduite et le caractère de madame de
Maintenon, et il est impossible de faire réflexion au
poste qu'elle occupoit, au peu de loisir qu'elle avoit,
T. II. 8
114 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
sans admirer rattention qu'elle donnoit à une enfant,
dont après tout elle n'étoit chargée que parce qu'elle
l'avoit bien voulu.
» Mon père, après avoir résisté non seulement aux
bontés mais même aux promesses du Roi, après avoir
compté pour rien de n'être pas fait chef d'escadre à
son rang, après avoir tenu opiniâtrement contre l'élo-
quence de monsieur de Meaux qu'il aimoit naturelle-
ment, s'embarqua de nouveau sur la mer, et fit pendant
cette campagne des réllexions qu'il n'avoit pas encore
faites. L'évangile de l'ivraie et du bon grain lui parut
alors claire contre le schisme; il vit que ce n'étoit pas
aux hommes à les séparer. Ainsi convaincu par ses
propres réllexions, mais ne voulant tirer de sa con-
version aucun mérite pour sa fortune, il fit à son retour
son abjuration entre les mains de son curé ', et perdit
par là les récompenses temporelles qu'il en auroit pu
attendre, si bien même qu'en venant quelque temps
après à la Cour, et le Roi lui ayant fait l'honneur de
lui parler avec sa bonté ordinaire sur sa conversion,
1. D'après une note du Journal de Manseau (p. 91), M. de
Villelle aurait cependant été confirmé à Saint-Cyr, le 4 novembre
1688. >' Son Altesse, mademoiselle de Blois, s'y rendit pour le
recevoir (l'évêque de Bethléem), et plus de 800 personnes des
environs vinrent se faire confirmer dans l'église du dehors.
M. de Villette, chef d'escadre et depuis lieutenant général,
nouveau converti, y vint aussy, avec qui j'eus l'avantage de
recevoir ce sacrement dans la sacristie, à cause de la foule du
peuple, qui étoit dans l'église. »
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. M5
il lui répondit avec un peu trop de sécheresse, que
c'étoit la seule occasion de sa vie où il n'avoit point
eu pour objet Tenvie de plaire à Sa Majesté.
» J'étois arrivée à Saint-Germain au mois de janvier
1681. Monsieur le Dauphin étoit marié depuis un an,
et madame de Maintenon, dans une faveur déclarée,
paroissoit aussi bien avec la Reine qu'avec le Roi. Cette
princesse attribuoit à la nouvelle favorite les bons
procédés que le Roi avoit avec elle depuis quelque
temps, et elle la regardoit avec raison sur un pied
bien différent des autres. »
C'est madame de Caylus elle-même, comme je Tai
annoncé ci-devant, qui a parlé dans tout ce que je
viens de citer sur ce qui la regarde.
Madame de Maintenon, comme j'ai déjà dit, n'étoit
presque jamais occupée que de faire du bien. Dans
ce temps-ci surtout, elle faisoit faire beaucoup de
conversions; elle les faisoit souvent elle-même, et
fournissoit de sa poche l'argent nécessaire pour
payer les prêtres qu'elle employoit à ces espèces
de bonnes œuvres. Elle venoit de faire la fille de
madame de Montchevreuil religieuse \ et payoit la
pension de plusieurs autres. Cependant la dévotion du
1. La fille de madame de Montchevreuil se nommail Magde-
leine. Elle se fit religieuse à Variville en 1680, et fut plus tard
abbesse de Notre-Dame de Meaux.
116 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
Roi augmcntoit de jour en jour; il donna des preuves
alors du respect qu'il avoit pour la religion et de la
façon dont il vouloit qu'on la respectât. Il exila plu-
sieurs jeunes gens des plus considérables de la Cour,
à cause de leurs mauvaises mœurs \
Ce fut dans cette année que ce monarque s'établit tout
à fait à Versailles. Madame la Dauphine accoucha le 6 août
d'un prince qui fut le duc de Bourgogne, ce qui fut le
sujet d'une grandejoiepour leRoi et pour toute la Cour.
Depuis la faveur de madame de Maintenon, la Reine,
comme je l'ai dit ci-devant, trouva tant de différence
dans les façons et les procédés du Roi vis-à-vis d'elle,
qu'elle en faisoit tout le cas imaginable ; de l'estime elle
passa en peu de temps à l'amitié et à la confiance;
elle lui montroit toujours qu'elle étoit fort aise de la
voir, et très effectivement elle la voyoit très souvent.
Elle ne laissoit échapper aucune occasion de lui dire
des choses obligeantes et gracieuses, et lui faisoit
comprendre par ses propos et ses façons qu'elle étoit
enchantée que le Roi eut des bontés pour elle, et lui
1. » Le commencement du mois de juin (1G82) fut signalé par
l'exil d'un grand nombre de personnes considérables accusées
de débauches... Le Roi ne les chassa pas de la Cour tous à
la fois, mais il exila d'abord M. le prince de la Roche-sur-Yon,
qu'il envoya à Chantilly, auprès de M. le Prince son oncle,
M. le prince de Turenne et M. le marquis de Créqui, lequel
eut ordre d'aller à Strasbourg joindre le régiment royal d'in-
fanterie dont il étoit colonel. ■■ (Mémoires du marquis de Sourches,
t. I, p. 111.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 117
dit même plus d'une fois qu'elle souhaitoit fort que
cela durât toujours. En un mot ce qu'il y a de certain
c'est qu'elle la traita de façon ù prouver à qui vouloit
l'entendre ou le comprendre qu'elle regardoit sa
faveur comme un bien pour le Roi et un bonheur
pour elle. Pour lui donner une marque de bienveil-
lance et d'amitié, en guise de bouquet, un jour de
Saint François, elle lui lit présent de son portrait.
Madame de Maintenon sentit bien ce que devoit valoir
pour elle ce présent de la Reine; elle lui en marqua
une reconnoissance proportionnée au présent et à
celle qui l'avoit fait '. Le Roi ayant été malade, à peu
près dans ce temps-là, et ayant fait demander la Reine,
elle pria madame de Maintenon de vouloir bien se
trouver entre le Roi et elle; car elle étoit si peu
accoutumée qu'il la demandât, et en ctoit en même
temps si surprise, qu'elle craignoit beaucoup cette
entre-vue. Madame de Maintenon, à qui elle se confia,
l'encouragea très fort à y aller; elle y fut avec elle, et
elle remarqua qu'en y allant, les mains de la Reine
trembloient comme une feuille par la joie mêlée de
crainte que lui inspiroit ce tête-à-tête.
1. -■ Il est vrai, écrivait madame de Maintenon à madame de
Brinon le 19 octobre 1682, que la Reine me fit l'honneur de
me donner son portrait le jour de Saint François. Je ne mérite
pas ce que vous me mandez là-dessus, et je ne crains point
le dessein dont vous me parlez. Je serai à la Cour tant que
Dieu le voudra. » {Correspondance générale, t. II, p. 259.)
■118 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
Dans le courant de cette année (1683) le Roi fit plu-
sieurs petits voyages à Maintenon qu'il trouva fort joli.
Madame de Maintenon venoit d'y établir une manu-
facture, et outre quantité de Normands qu'elle y avoit
fait venir pour faire de la toile, il venoit d'y arriver
vingt-cinq Flamands pour faire du linge ouvré, dans
le goût de celui de Courtray.
Dans le courant de cette année on vit mourir le
comte de Vexin, troisième enfant de madame de Mon-
tespan. Il ne vécut que onze ans. llétoit si rempli d'in-
firmités, qu'il fut très heureux de mourir. Madame de
Montespan ne haïssoit ni les remèdes ni les expé-
riences, et j'ai ouï dire qu'on avoit fait à ce jeune
prince treize cautères le long de l'épine du dos. On
le destinoit à l'Église, et il possédoit déjà plusieurs
grands bénéfices, entre autres l'abbaye de Saint-
Germain-des-Prés et celle de Saint-Denis qui depuis
a été donnée à l'abbaye royale de Saint -Cyr.
Mademoiselle de Tours, autre enfant de madame
de Montespan, étoit morte deux ans auparavant, âgée
d'environ huit ou neuf ans.
L'été de cette même année, le Roi avec la Reine et
toute la Cour fit un voyage en Bourgogne, et, de là,
alla visiter toutes les places d'Alsace'. Madame la Dau-
1. •' Notre été se passera en voyages, écrivait madame de
Maintenon à M. d'Aubigné le 29 avril 1683. Nous partons le 26
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 119
phine ne fut pas du voyage parce qu'elle étoit grosse,
dont tout le monde éloit ravi. Ce fut au retour de ce
voyage que la Reine mourut, âgée de quarante-cinq ans;
elle éloit fort dévole, mais d'une dcvolion mal entendue
dans laquelle son confesseur l'enlrelenoit. Elle ne
savoit point allier les devoirs de chrétienne avec ceux
de son état; elle faisoit consister sa religion en orai-
sons et en prières ' qu'elle préféroit même aux égards
qu'elle devoit au Roi. S'il la faisoit demander à
l'heure où elle devoit aller à l'église, très souvent elle
croyoit faire mieux d'aller faire ses prières accoutu-
mées que d'aller chez le Roi. Celle conduite ridicule
contribua beaucoup à engager le Roi à causer et à
s'amuser avec d'autres femmes. Le confesseur^ qu'elle
avoil la conduisoit beaucoup plus en carmélite qu'en
Reine. Un des amusements du Roi étoit de faire quel-
que fois des médianoches^; son intention éloil que la
de mai pour aller en Bourgogne, et traverser toute l'Alsace;
nous allons à Belfort et pour la troisième fois à Strasbourg;
nous serons de retour ici le 24 juillet. » {Correspondance géné-
rale, t. 11, p. 294.)
1. D'après l'abbé Duclos [Marie-Thérèse et mademoiselle de
la Vallière), les dames du service de la Reine, obligées d'entrer
quelquefois dans son oratoire, la trouvaient prosternée contre
terre, ou les bras étendus en croix, regardant le crucifix, avec
des yeux pleins de feu ou de larmes.
2. Le confesseur de la reine était le R. P. Bonavenlure de
Soria. 11 publia, en 1683, un Abrégé de la vie de la très auguste
et très vertueuse princesse Marie-Thérèse d'Autriche, reine de
France.
3. On appelait médianoches des soupers gras qui se faisaient
120 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
Reine en fût ; son confesseur, par un zèle mal entendu,
s'y opposoit, et on eut toutes les peines du monde à
lui faire entendre raison là-dessus. 11 étoil si entiché
de sa ridicule façon de penser qu'il ne pouvoit pas se
persuader que la complaisance qu'elle devoit avoir
pour le Roi l'autorisât à être de ces parties. Ce qu'il
y a de certain, c'est que madame de Maintenon, qui
connoissoit très bien le Roi, m'a dit plus d'une fois que
le ridicule de la Reine dans sa dévotion avoit été la
principale cause des égarements du Roi, et que, s'il
avoit eu une femme plus raisonnable et plus spiri-
tuelle, il n'en auroit jamais vu d'autres; qu'elle avoit
assez étudié sa façon de penser pour croire être en
droit de l'assurer.
La maladie de la Reine n'avoit pas paru d'abord
considérable, mais elle la mena au tombeau en peu de
jours; ce fut une saignée qu'on lui fit qui fit rentrer
l'humeur d'un clou dont à peine on s'étoit aperçu.
Quoi qu'il en soit de la cause de sa mort, elle mourut
dans le temps où les années et les réflexions avoient
amené le Roi à son devoir. 11 avoit alors pour elle
des attentions auxquelles elle n'étoit pas accoutumée,
et qui la rendoient plus heureuse qu'elle n'avoit
jamais été. Comme elle attribuoit avec raison la con-
aussitôt après minuit, quand un jour maigre avait pris fin. Le
motet l'usage venaient d'Espagne.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 121
duitc différente du Roi à son égard aux conseils de
madame de Maintenon, elle l'aimoit et la considéroit
au point que ses bontés s'étendoient jusque sur moi
parce que j'étois sa nièce, et elle me caressoit beaucoup
toutes les fois que j'avois l'honneur de paroître
devant elle '.
Elle avoit toujours aimé passionnément le Roi, mais,
si cette princesse savoit aimer, il faut avouer qu'elle
n'avoit pas en elle ce qu'il faut pour savoir plaire. Le
Roi, au contraire, ne savoit que trop plaire sans être
capable d'aimer. Presque toutes les femmes lui avoient
plu, excepté la sienne dont il exerça la vertu par ses
galanteries. A cela près, elle avoit tout ce qu'il faut
pour être heureuse, si l'on peut l'être à ce prix, et le
Roi n'a jamais manqué à la considération qu'il lui
devoil.
Tant qu'elle vécut avec le Roi, elle eut effectivement
à essuyer bien des peines et des tribulations. Entre
toutes les maîtresses du Roi, madame de Montespan
fut celle qui lui fit le plus de chagrin, tant par la durée
de cette passion, que par le peu de ménagement
qu'elle avoit pour elle, d'autant que madame de >lon-
1. C'est madame de Caylus qui parle ici de nouveau, comme
mademoiselle d'Aumale le dira quelques lignes plus bas. Dans
les pages qui vont suivre elle reproduit en effet, mais dans un
ordre tout différent, et avec d'assez sensibles variantes dans le
texte, de nombreux passages des Souvenirs de madame de Caylus
qu'elle entremêle à son récit.
122 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
tespan ne lui tint aucun compte des anciennes bontés
qu'elle lui avoit témoignées. Madame de Monlespan
avoit été, comme je l'ai dit ci-devant, dame du palais
de la Reine par le crédit de Monsieur, et sa beauté
dans ce temps-là, quelque grande qu'elle ftît, n'avoit
fait aucune impression sur le cœur du Roi. Elle fût
même assez de temps à la Cour sans qu'il fît aucune
attention ni à sa personne, ni à son esprit. Sa faveur
se bornoit uniquement à la Reine qu'elle divertissoit
à son coucher pendant qu'elle attendoit le Roi, car il
est bon de remarquer que la Reine ne se seroit jamais
couchée sans que le Roi fût revenu chez elle, à
quelque heure que ce fût, et, ce qui paroîtra plus sin-
gulier encore, c'est que, pendant tout le temps de ses
galanteries, il n'a jamais découché d'avec la Reine.
La Reine aimoit madame de Mon tespan, mais elle
ne l'aimoit que parce qu'elle la croyoit une honnête
femme, et qu'elle s'imaginoit qu'elle aimoit son mari
comme elle aimoit le sien; mais quelle surprise et
quelle douleur de trouver, dans la suite, madame de
Montespan si différente de ce qu'elle l'avoit vue! Il
est aisé de comprendre le chagrin qu'elle ressentit par
cette découverte, et l'on jugera facilement par le carac-
tère de madame de Montespan qu'elle n'adoucit
jamais les peines de la Reine, ni par ses procédés,
ni par sa conduite.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 123
La mort de la Reine ne donna à la Cour qu'un
spectacle touchant. Le Roi fut plus attendri (ju'aflligé ;
mais comme l'attendrissement produit d'abord les
mêmes effets, et que tout paroît considérable dans
les grands, la Cour fut en peine d'une douleur qu'on
s'imaginoit dans les premiers moments être très vio-
lente. « Celle de Madame que je voyois de près (dit
madame de Caylus) me parut aussi fort vive, et je
suis persuadée qu'elle étoit sincère. Je ne dirai pas
la même chose des larmes de madame de Montespan;
(c'est toujours madame de Caylus qui continue) je me
souviens de l'avoir vue alors entrer chez madame de
Maintenon, sans que je puisse dire ni pourquoi, ni
comment. Tout ce que je sais, c'est qu'elle pleuroit
beaucoup, et qu'il paroissoit un trouble dans toutes
ses actions que celui de son esprit et ses différentes
pensées sans doute produisoient. En y réfléchissant
depuis, j'ai pensé que ce qui faisoit la grande douleur
de madame de Montespan étoit qu'elle imaginoit peut-
être dans ce moment qu'elle alloit retomber entre les
mains de son mari. Elle resta cependant encore au
moins deux ans à la Cour, non sans faire beaucoup
d'efforts pour y faire le même personnage qu'elle y
avoit fait ci-devant, mais inutilement... »
Dès que la Reine fut morte, le Roi alla donc à
Saint-Cloud; c'étoit le vendredi; il y resta jusqu'au
124 MÉMOIRES DE M ADEM 0 I ^^ELLE d'aUMALE.
lundi qu'il en partit pour Fontainebleau. Le temps
où madame la Dauphine étoit obligée de garder
le lit pour sa saignée étant expiré, elle partit aussi
pour Fontainebleau avec le Roi, et madame de Main-
tenon, qui avoit l'honneur de la suivre, parut aux yeux
du Roi dans un si grand deuil et d'un air si triste
qu'il ne put s'empêcher de lui en faire quelques plai-
santeries; à quoi je ne jurerois pas qu'elle répondit
elle-même comme avoit répondu le maréchal de Gra-
mont ^ à madame Hérault. Cette madame Hérault
étoit une vieille femme qui avoit soin de la Ména-
gerie; quand son mari mourut, comme le maréchal
de Gramont étoit un bon courtisan, et que celte femme
dans son espèce étoit fort bien à la Cour, il prit un
air fort triste pour lui témoigner la part qu'il pre-
noit à sa douleur; à quoi madame Hérault lui
répondit : « Hélas! monsieur, le pauvre homme a
bien fait de mourir par les maux qu'il souffroit. » Le
maréchal de Gramont, sur cette réponse, lui dit : « Le
prenez-vous par là, madame Hérault; ma foi je ne
m'en soucie guère. » Cette réponse passa depuis en
proverbe à la Cour.
Pendant ce voyage de Fontainebleau, la faveur de
madame de Maintenon augmenta beaucoup, et celle
1. Antoine III, duc de Gramont, maréchal de France le
22 septembre 1G41, mort à Bayonne le 12 juillet 1678.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 125
de madame de Montespan diminua à proportion.
Cette maîtresse abandonnée fit plus d'efforts que
jamais pour regagner le cœur du Roi, mais, voyant
qu'il n'a voit plus du tout de goût pour elle, afin de
se ménager encore quelque endroit par où elle put
tenir à la Cour, elle fit tout ce qu'elle put pour ins-
pirer au Roi de l'amour pour sa nièce madame de
Ncvers \ fille de madame de Thiange. Elle n'épargna
rien pour en venir à bout, mais après y avoir employé
bien du temps, soit qu'on s'y prît d'une manière trop
grossière qui le révolta, soit que la beauté de cette
jeune personne ne fît pas sur lui le même effet
qu'elle produisoit sur tous les autres, soit enfin que
sa religion l'empêchât de céder à ses poursuites, il
ne donna point dans le piège, et l'on en fut pour ses
frais. Madame de Thiange assurément n'avoit pas
tort d'admirer la beauté de sa fille; tout le monde
l'admiroit avec elle ; mais elle avoit la sotte vanité
d'imaginer qu'elle lui ressembloit, et personne ne
trouvoit cette ressemblance.
A défaut du Roi, madame de Nevers se contenta
de Monsieur le Prince, qu'on appeloit alors Monsieur
le Duc. Quand il éloit amoureux, l'esprit et la magni-
ficence réparoient en lui une figure qui tenoit plus du
1. Diane-Gabrielle Damas de Thiange, épousa, le lo décem-
bre 1670, Philippe-Jules-François Mancini Mazarini, duc de
Nevers, et mourut le 12 janvier 1715, à cinquante-neuf ans.
126 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
gnome que de riiomme. 11 a marqué sa galanterie
pour madame de Nevers par une infinité de traits,
dont je citerai seulement celui-ci.
Monsieur de Nevers ^ qui avoit une partie de ses
biens en Italie, avoit coutume de partir pour Rome
de la même manière dont on iroit souper à ce qu'on
appelle aujourd'hui une guinguette, et il étoit arrivé
plus d'une fois que madame de Nevers, montant avec
lui en carrosse comme pour s'aller promener, avoit
entendu dire au cocher : « A Rome » . Ayant été un jour
avertie sous main qu'elle étoit sur le point de faire
encore bientôt ce même voyage, elle n'eut d'autre
ressource que d'en avertir monsieur le Prince qui,
pour arrêter ce coup, s'imagina de donner à Chan-
tilly une fête à Monseigneur et de prier monsieur de
Nevers de faire les paroles du divertissement. Mon-
sieur de Nevers accepta la proposition avec tant de joie
qu'il oublia sans peine l'envie qu'il avoit eu d'aller à
Rome, et monsieur le Prince n'eut point de regret à
plus de cent mille écus qu'il lui en coûtât pour celte
fête par le plaisir qu'il ht à madame de Nevers.
Voilà ce qui s'appelle un amant bien généreux".
1. Philippe-Jules-François Mancini Mazarini. duc de Donzy,
puis duc de Nevers, mort à Paris le 8 mai 1707, âgé de
soixante-six ans. " C'était, dit VoUaire, un auteur de vers sin-
guliers, qu'on entendait très aisément et avec grand plaisir. »
2. Suivant Saint-Simon, le duc de Nevers aurait découvert
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 127
A la lin de cette année (1683), dans le mois de
décembre, madame la Dauphine accoucha du duc
d'Anjou, qui fut depuis Philippe V, Roi d'Espagne. Le
Roi fut enchanté de la naissance de ce second prince,
et témoigna encore plus de joie à ce second accou-
chement qu'au premier. Madame de Maintenon étoit
alors dans une faveur totalement déclarée. Elle avoit
paru jusqu'ici, tant aux yeux du Roi que de tous ceux
qui la voyoient de près et sans prévention, si chaste
et si pure dans ses sentiments, si retenue et si vraie
dans ses propos, si patiente dans l'adversité, si
modeste dans la prospérité, si humble et si droite
dans toute sa conduite, qu'elle étoit admirée et res-
pectée non seulement de la plupart des courtisans
et des grands seigneurs de la Cour, mais des princes
et du Roi même qui n'a jamais manqué l'occasion
de lui faire rendre toute la considération et le res-
pect que sa sagesse, sa modération, son désintéres-
sement, sa piété et sa vertu à toute épreuve sem-
bloient lui mériter...
Les amies de madame de Maintenon, pour lors,
étoient mesdames les duchesses de Ghevreuse et de
Reauvilliers, madame de Montchevreuii, madame la
quatre ou cinq jours auparavant de quoi il s'agissait, et il
emmena sa femme à Rome, •• où il se moqua bien de Monsieur le
Prince ». {Saint-Simo?i, Ëdit. Chéruel de 1857, t. XI, p. 453.)
128 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
princesse d'Harcourt et madame la comtesse de
Gramont.
Mesdames de Chevreiise et de Beauvilliers avoient
le mérite auprès de madame de Maintenon de n'avoir
jamais voulu faire leur cour à madame de Monlespan,
malgré l'alliance que monsieur Colbert leur père avoit
faite de sa troisième lîlle avec le duc de Mortemart,
neveu de madame de Montespan et lils du maréchal de
Vivonne. Il en avoit coûté au Roi pour ce mariage
quatorze cent mille francs pour la dot de mademoi-
selle Colbert; mais aussi c'étoit réunir les intérêts
d'un grand ministre, tel que monsieur Colbert, et
ceux de la maîtresse du Roi.
Ces deux dames furent donc enchantées de trouver
dans madame de Maintenon un moyen plus honnête
de se rapprocher du Roi leur bienfaiteur, d'autant
plus qu'elles s'en voyoient fort éloignées par la mort
de la Reine dont elles étoient dames du palais; elles
s'attachèrent à elle; leur liaison, petit à petit, devint
intime, et dura jusqu'à la disgrâce de monsieur de
Cambrai, auquel elles étoient fort attachées.
Si mesdames de Chevreuse et de Beauvilliers
recherchèrent l'amitié de madame de Maintenon,
la dite dame, de son côté, ne fut pas fâchée de faire
sentir au Roi par leur empressement la différence
qu'elles mettoient entre madame de Montespan et elle.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 129
Madame de Montchevreuil étoit une ancienne amie
de madame de Maintenon ; elle l'avoit placée, comme
j'ai dit ci-devant, dans la maison de madame la Dau-
phine.
Madame la princesse d'Harcourt étoit fille de mon-
sieur de Brancas', chevalier d'honneur de la Reine,
connu particulièrement par ses fameuses distractions ,
et l'ami intime de madame de Maintenon. C'étoit
madame de Maintenon qui avoit fait le mariage de
sa fille avec le prince d'Harcourt-. J'ai cru qu'il étoit
bon de n'oublier aucune des circonstances qui la
regardent pour justifier madame de Maintenon dans
la constante amitié qu'elle eut pour elle; à quoi il
faut ajouter qu'elle n'a jamais su ou cru toutes les
histoires qu'on en a faites; elle n'a vu dans madame
d'Harcourt que ses malheurs domestiques et sa piété
apparente ^
Madame la comtesse de Gramont avoit pour
1. Charles, comte de Brancas, fut nommé en juin 1041, che-
valier d'honneur de la Reine-Mère, à la place du duc d'Uzès;
il mourut à Paris le 8 janvier 1G81, à soixante-trois ans. II
était frère cadet du duc de Brancas-Villars. C'est le comte de
Brancas que La Bruyère a peint, dans ses Caractères, sous le
nom de Menal'/ue.
2. Alphonse-Henri-Gharles de Lorraine, prince d'Harcourt,
naquit le 14 août 1G48. Aide de camp du Dauphin en 1684, capi-
taine des gardes à la cour de Lorraine, de 1702 à 1703, il
mourut à Montjeu en janvier 1719.
3. Pour bien comprendre ce passage, il faut lire dans Saint-
Simon (Èdit. Boislisle, t. X, p. 366), le portrait de cette
étrange personne.
T. II. 9
130 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
madame de Maintenon le goût et l'habitude du Roi,
car madame de Maintenon la trouvoit plus agréable
qu'aimable, et il faut avouer qu'elle étoit, les trois
quarts de la journée, angloise insupportable, quel-
quefois flatteuse, plus souvent dénigrante; enfin il
n'y avoit en elle que sa mine et son nez qu'on ne
pouvoit rabattre. 11 est vrai aussi qu'elle conservoit
toujours beaucoup d'esprit, sous les différentes formes
ou son humeur la faisoit paroître'.
Madame de Maintenon joignit à la raison du goût
du Roi pour la comtesse de Gramont celle de sa con-
version que beaucoup de circonstances rendirent
authentique; mais il ne sera, je crois, pas hors de
propos d'en raconter l'histoire. La dernière des
galanteries de madame la comtesse de Gramont fut
du Charmel-, gentilhomme lorrain, fort riche et à la
1. Saint-Simon fait de la comtesse de Gramont un portrait
plus favorable. « Sa femme (il a parlé précédemment du
comte de Gramont), qui avoit le port et l'air d'une reine, en
avoit aussi toutes les manières. Rien de plus salé, de plus ins-
truit, de plus digne, de plus trayé pour ses compagnies, ni de
plus recherché à la Cour. Son dédain naturel étoit tempéré
par une piété haute et éclairée, qui en avoit fait une véritable
pénitente. Le Roi avait pour elle un goût que la jalousie et
l'art de madame de Maintenon, ni toutes les tares de jansé-
nisme qu'elle ne redoutoit guère, ne purent jamais vaincre.
Elle avoit tant d'esprit, qu'elle en donnoit aux autres, et
qu'elle allioit les devoirs et le respect de femme avec la par-
faite connoissance et le plus vrai mépris des déportements et
des misères de son mari. » {Saint-Simon, Édit. Boislisle,
t. XVI, p. yoi.)
2. Louis de Ligny, comte du Charmel. capitaine des Cent
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 131
mode par le gros jeu qu'il jouoit à la Cour. II plut à
madame la comtesse de Gramont, et ils vécurent
quelque temps ensemble, fort contents l'un de l'autre,
mais tout d'un coup, il s'imagina avoir eu une vision
dont il fut si frappé qu'il quitta la Cour, le jeu et sa
maîtresse pour se retirer à l'Institution ^ La grâce,
par un contre-coup heureux, frappa aussi madame la
comtesse de Gramont; elle se convertit de bonne foi,
et madame de Maintenon la reçut à bras ouverts.
Je ne puis me dispenser de dire ici un mot de
madame d'Heudicourt, quoi qu'elle ne fût pas à la Cour
dans le temps dont je parle, mais elle y revint bientôt
après; elle étoit, sans contredit, une des personnes les
plus singulières que j'y aie vues.
Madame d'Heudicourt étoit cette même mademoi-
selle de Pons, parente du Maréchal d'Albret dont j'ai
parlé ci -devant; elle fut toujours depuis amie de
madame de Maintenon, et le fut en même temps de
madame de Montespan jusqu'à sa disgrâce.
On a prétendu que la parenté n'étoit pas la seule
gentilshommes au Bec de Gorbin, quitta la Cour le 11 novem-
bre 1687. Il mourut en. mars 1714, âgé de soixante-huit ans.
1. L'Institution dont il est ici question est celle de l'Oratoire.
Suivant Saint-Simon, Charmel n'aurait point eu de vision,
mais il aurait été converti par la lecture du livre d'Abadie
sur la Vérité de la Religion chrétienne. Quand il annonra son
intention de quitter la Cour : « Quoi! Charmel, vous ne me
verrez plus », lui aurait dit Louis XIV.
132 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
raison de l'amitié que le Maréchal d'Albret avoit pour
elle. Quoi qu'il en soit, sa fortune, qui ne répondoit pas
à sa naissance, ne lui avoit pas permis de venir en
ce pays-ci sans lui, ni, avec bienséance, sans madame
sa femme. Elle parut à la Cour avec madame la Maré-
chale d'Albret; sa beauté y lit bientôt bruit; le Roi lui-
même en fut frappé, et balança quelque temps entre
madame de la Vallière et elle, mais les amis de
madame de la Vallière se liguèrent contre elle, et
réussirent à la mettre totalement de côté. (Madame de
Caylus ne va pas plus loin sur le compte de madame
d'Heudicourt, quoi qu'elle promette d'en dire bien
davantage '.)
Le crédit de madame de Montespan diminuoit à vue
d'œil, et la dévotion du Roi augmentoit tous les jours.
Un jour, à son lever, parlant de la religion, il dit qu'il
savoit bien qu'il y avoit beaucoup de personnes qui
n'en faisoient nul cas et la traitoient comme chose fort
inditîérente, qu'un grand nombre de courtisans ne fai-
soient pas leurs Pâques, qu'il estimoit fort ceux qui,
après s'y être bien préparés, les faisoient bien, qu'il
1. Madame de Caylus, dans ses Souvenirs tels que nous les
connaissons, en dit en effet bien davantage sur madame d'Heu-
dicourt (Voir Édit. Raunié, pp. 87, 130 et suiv.) et ce passage
de mademoiselle d'Aumale conllrme notre supposition que
celle-ci aurait eu entre les mains une copie des Souvenirs de
madame de Caylus, assez différente de celle d'après laquelle
ces Souvenirs ont été publiés.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 133
les exhortoit tous à songer bien sérieusement à ce
devoir de la religion, et que, de plus, il assuroit qu'il
sauroit bon gré aux personnes qui auroient égard à
ce qu'il disoitsur ce sujet, mais que, malgré ses repré-
sentations, il seroit au désespoir qu'il entrât la moindre
politique ou le plus petit mouvement de respect
humain dans une action aussi sainte et aussi essen-
tielle.
Dans ce temps-là ou environ, les dames de la Cour,
à commencer par madame de Maintenon et toutes
celles de sa société, établirent une Charité à Versailles
pour y prendre le même soin des pauvres que l'on
fait dans les paroisses de Paris; madame la duchesse
de Richelieu en fut créée supérieure. Cet établissement
fit grand bien dans Versailles. Madame de Maintenon,
qui depuis longtemps n'employoit son crédit qu'à
faire des bonnes œuvres, écrivit en même temps au
Procureur général pour faire mettre à l'Hôpital général
un grand nombre d'estropiés dont on ne savoit que
faire, et une quantité de filles qui couroient les rues.
Le Roi loua fort le zèle de ces dames, et leur lit
sentir combien il étoit content de cet établissement
et du changement qu'il voyoit dans la conduite de
toutes les personnes de sa Cour. 11 est vrai que, depuis
la dévotion du Roi, les dames qui avoient paru ci-
devant les plus éloignées de la piété passoient plu-
134 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
sieurs heures de la journée dans les églises. La plu-
part pouvoient agir de bonne foi; mais je crois qu'il
en étoit bien quelques-unes qui n'avoient pris le
parti de la dévotion que pour suivre l'usage et pour
faire leur cour. Mesdames de Montcspan, de ïhiange,
la comtesse de Gramont, la duchesse du Lude et
madame de Soubise étoient pour le moins aussi sou-
vent que les autres dans les églises, et le disputoient
en exactitude avec les plus dévotes. Les simples
dimanches étoient, comme auparavant les jours de
Pâques.
Dans ce temps-là, le Roi, qui désiroit tout de bon la
conversion et le salut de tous ses sujets, ayant appris
que madame de Rohan ', qui étoit huguenote, étoit
attaquée d'une maladie dont elle ne pouvoit revenir,
sachant en outre que son curé avoit déjà fait plusieurs
tentatives inutiles sur son esprit, et qu'elle avoit
même constamment refusé de l'entendre, crut qu'il
devoit aussi de son côté faire tout ce qui dépendoit
de lui pour qu'elle se laissât convaincre. C'est pour-
quoi il lui envoya de sa part le duc de Charost - pour
essayer de lui faire entendre raison, ou pour l'en-
1. Anne de Rolian-Guémenée, avait épousé, en 1017, son cousin,
Louis de Rohan VII, prince de Guémenée, grand veneur de
France, mort en 1667, âgé de soixante-huit ans. Elle mourut
le 14 octobre 168.';.
2. Armand I" de Béthune, marquis puis duc de Gharost,
mort le 1" avril 1717, à l'âge de soixante-seize ans.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 135
gager au moins à écouter les personnes qui lui parle-
roient sur la religion.
J'ai cité ce trait de madame de Rohan pour prouA-^er
combien le Roi étoit pénétré de la religion, et jusqu'à
quel point il désiroit que tous ses peuples professas-
sent la véritable. Il ne cessoit effectivement de donner
tous les jours et dans toutes les occasions des preuves
de sa piété, soit par son exemple, soit par ses propos.
Un jour qu'il avoit communié le matin, ainsi que Mon-
seigneur, il s'aperçut que le marquis de Gesvres *
entendoit la messe très irréligieusement; il lui en fit
reproches dans l'église même, et lui fit une répri-
mande telle qu'il la méritoit.
Il est bon de remarquer que cette piété exemplaire
et apparente dont on blàmeroit avec raison l'excès, sur-
tout dans un roi à qui il ne suffit pas de prier, mais
qui est fait pour commander et gouverner ses peuples,
n'empêchoit nullement ce monarque de remplir les
devoirs de la royauté; elle ne servoit au contraire
qu'à le rendre bon chrétien et bon roi.
Madame de Richelieu avoit rempli l'esprit de
madame la Dauphine de beaucoup de soupçons et
de craintes contre madame de Maintenon. A la mort
de cette dame d'honneur, madame la Dauphine
l. Bernard-François Potier, marquis de Gesvres, né le
15 juillet, 1655, mort le 12 avril n39.
136 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
découvrit dans un éclaircissement qu'elle eut avec
madame de Maintenon la fausseté des choses que sa
dame d'honneur lui avoit dites; mais si les mauvais
procédés de madame de Richelieu devinrent par la
suite un motif de consolation pour madame de Main-
tenon, elle s'affligea d'avoir été trompée et d'avoir
aimé sincèrement une personne qui ne méritoit pas
de l'être.
L'éclaircissement que madame de Maintenon eut
avec madame la Dauphine produisit un effet si favo-
rable pour elle qu'elle demanda avec les plus grandes
instances au Roi de permettre qu'elle remplît auprès
d'elle la place que madame de Richelieu avoit
occupée. Le Roi se prêta de grand cœur au désir de
madame la Dauphine, et voulut, dès le soir même,
donner la charge à madame de Maintenon qui la refusa,
fort généreusement et fort noblement. Madame la
Dauphine, ayant appris son refus, alla exprès dans
la chambre de madame de Maintenon pour la prier
elle-même d'accepter la charge de dame d'honneur;
elle reçut avec respect des propositions si obligeantes,
mais elle refusa constamment, et demeura ferme dans
sa résolution, sans en alléguer d'autres raisons que
celles qui lui étoient suggérées par sa modestie. « Pour
moi, j'avouerai naturellement (dit madame de Caylus)
que je crois dans ce refus plus de gloire que d'humi-
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 137
lité : je le pensois de même dans ce temps-là (c'est
madame de Caylus cpii continue), car madame de Main-
tenon m'ayant fait venir pour me demander, selon sa
coutume, ce que je pensois, et si j'aimerois mieux être
la nièce de la dame d'honneur que la nièce d'une
personne qui auroil refusé une place aussi honorable,
je lui répondis sans balancer que je trouvois celle qui
refusoit bien au-dessus de l'autre; elle m'embrassa
et fut fort contente de ma réponse. »
Outre le refus noble et généreux de madame de
Maintenon, elle dit au Koi dans le particulier : « Sire,
si je l'acceptois, je ferois l'envie de toutes les femmes
de la Cour par l'honneur que la place me feroit. Ne
les ai-je pas tous par celui que me fait Votre Majesté
en me la proposant? » Ensuite elle pria le Roi de ne
point dire l'honneur qu'il lui avoit fait de lui offrir
celte place; mais Sa Majesté ne put s'empêcher de le
dire après son dîner à tous les courtisans, ainsi que le
refus qu'elle en avoit fait.
11 fut donc question de choisir une autre dame
d'honneur. Madame de Navailles avoit dégoûté le
Roi des dames d'honneur qui avoient de l'esprit et de
la fermeté; celles qui lui avoient succédé le dégoû-
tèrent à leur tour de la douceur et du manque d'esprit.
Mais coa.me il est difficile de trouver tout ce qu'on
désire dins la même personne, et que les dames
138 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aCMALE.
(l'honneur sont ordinairement choisies parmi les
duchesses dont le nombre, quelque grand qu'il soit, est
limité, il est rare d'en trouver comme on le voudroit.
Madame de Maintenon proposa d'abord au Roi de
reprendre la duchesse de Créquy ' qui l'étoit de la
Reine, et qui venoit de perdre sa charge à sa mort.
« Ah! Madame, lui dit le Roi, s'il est absolument
nécessaire de prendre une sotte, il en faut au moins
changer. » Sur quoi madame de Maintenon lui proposa
une de ses anciennes amies, la duchesse d'Arpajon,
sœur du marquis de Beuvron. Elle avoit en etTet la
vertu, la réputation, la bonne mine et toutes les
qualités requises, et surtout la dernière. Le Roi accepta
cette proposition et nomma madame d'Arpajon dame
d'honneur...
Le Roi avoit toujours aimé à faire du bien. 11 étoit
doux, poli, affable, et ne laissoil échapper aucune
occasion de dire qnelque chose d'obligeant. Sa bonté
inspiroit de la conliance à toutes les personnes qui
avoient l'honneur de le connoître tel qu'il étoit. Je
me souviens d'un trait de bonté qui m'a frappée : le
voici. Quelque temps après la campagne qu'il venoit de
faire, monsieur de Ruvigny- qu'on appeloit à la Cour
1. Armande de Lusignan de Saint-Gelais de Lansic, mariée
le 22 juin 1653, à Charles 111, duc de Crcquy, veuve en 1687,
morte le 10 août 1709.
2. Henri de Massue, marquis de Ruvigny, lieutenant général.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 139
le bonhomme Ruvigny, se trouvant dans l'embarras
pour dix mille ccus qui lui manquoient pour achever
d'acheter une terre, vint trouver le Roi, et lui dit qu'il
lui manquoit dix mille écus pour achever de payer
la terre de Raigneval qu'il achetoit de monsieur de
Chaulnes \ qu'il avoit recours à lui comme à son
meilleur ami pour lui prêter cette somme : « Vous ne
vous trompez pas, lui dit le Roi, et je vous les donne
de très bon cœur. »
Il aimoit tant à contenter tout le monde dans les
plus petites choses, qu'un jour, devant donner à
Marly une fête oîi il comptoit qu'il n'y auroit que
cinquante femmes, il en vit arriver à Versailles un si
grand nombre qu'il en compta cent huit. Voyant une
si grande foule qui désiroit en être, pour s'épargner la
peine de faire le choix, et dans la crainte d'en déso-
bliger quelques-unes il aima mieux rompre la partie.
Effectivement il tit naître quelque inconvénient à
né en 1610, mort en 16S9. Saint-Simon le peint, en efTet,
comme « un bon mais simple gentilhomme plein d'esprit, de
sagesse dhonneiir et de probité, fort huguenot, mais d'une
grande conduite et d'une grande dextérité ...(Édit. Boislisie, t. IV,
p. 20.) 11 avait été longtemps chargé des intérêts des hugue-
nots, et à la révocation de l'Edit de Nantes, il émigra avec son
lils, qui fut créé plus tard par Guillaume d'Orange comte de
Gallowa,'', et devint un des ennemis les plus acharnés de la
France.
1. Chr.rles d'Albert d'Aiily, duc de Chaulnes, neveu du con-
nétable de Luynes, fut trois fois ambassadeur à Rome; il
mourui le 4 septembre 1698, dans sa soi.\.anle-quatorzième
année.
140 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
l'exécution de son projet, et il n'y eut point de fête.
Telle éloit la délicatesse du Roi et son désir d'obliger.
Madame de Maintenon, comme j'ai dit ci-devant,
avoit beaucoup d'amitié pour son frère, et étoit en
grand commerce de lettres avec lui. Comme elle
savoit qu'il aimoit prodigieusement la dépense, et
qu'il donnoit presque tout son temps au jeu et à toutes
sortes de plaisirs, elle faisoit sans cesse les représen-
tations les plus vives et les plus tendres sur la vie qu'il
menoit; elle lui paiioit toujours de la religion, et ne
lui en parloit jamais que de façon à la faire goûter et
respecter. Toutes ses lettres étoient remplies de pro-
testations d'amitié et de promesses de faire pour lui
tout ce qu'elle pouvoit; mais malgré toutes ses pro-
messes, malgré même tout ce qu'elle faisoit effective-
ment pour lui, elle avoit le chagrin de voir qu'il
n'étoit jamais content, qu'il continuoit toujours à tenir
sur elle toutes sortes de mauvais propos. Il exigeoit
d'elle mille fois plus qu'elle ne pouvoit et ne devoit
faire. Quand quelque idée extravagante lui passoit par
la tête, il lui en faisoit part, et prétendoii qu'elle
étoit maîtresse, si elle vouloit, de la mettre i exécu-
tion. Il lui vint un jour, entre autres, une foie dans
l'esprit, ou peut-être quelqu'un lui suggéra-t-il :
c'étoit qu'elle le fit faire connétable. 11 lui écrivit sur
cela les lettres les plus pressantes, en l'assurant
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 141
qu'elle pouvait, si elle le vouloit bien, réussir à lui
faire obtenir cette grâce. Elle lui répondit sur cela de
la façon du monde la plus douce, en lui disant qu'à
coup sûr c'étoient des gens mal intentionnés pour
elle qui lui mettoient ces extravagances dans la tête,
qu'elle ne pouvoit pas absolument demander qu'on le
fit connétable, et que, quand même elle auroit plus
de pouvoir, elle ne s'aviseroit pas de demander une
chose aussi déraisonnable'. Enfin elle avoit beau lui
montrer beaucoup d'amitié et de tendresse, sans
cesse il lui causoit quelque nouveau chagrin.
Depuis la mort de la Reine toutes les femmes de la
Cour sembloient se disputer à qui seroit la plus exacte
à s'acquitter des devoirs extérieurs de la religion.
L'exemple du Roi, dont la piété alloit toujours en
augmentant, étoit un motif plus que suffisant pour
animer toute la Cour à l'imiter. Il fut plus d'un an
après avoir perdu la Reine sans vouloir aller au
spectacle, et, dans toutes les occasions, il étoit pour
1. Le 27 septembre 1084, madame de ^laintenon écrivait
en elTei. de Chambord à M. d'Aubigné : « Je ne doute point
de tous les sots discours que l'on vous fait; on voudroit
vous exciter contre moi, et peut-être aussi vous faire faire
quelque extravagance. Je ne pourrois vous faire connétable,
quani je le voudrois; et quand je le pourrois, je ne le vou-
drois pas, étant incapable de vouloir rien demander de dérai-
soniable à celui à qui je dois tout, et que je n'ai pas voulu
qu''l fit pour moi-même une chose au-dessus de moi... ■• {Cor-
res)ondance générale, t. II, p. 389.)
142 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
toute sa Cour un modèle de régularité et d'exac-
titude.
Le Roi aimoit la chasse, et depuis quelque temps
avoit pris goût pour chasser le sanglier. Vers ce
temps-là, il manqua un jour de lui arriver malheur; il
courut effectivement un péril évident, car son cheval
fut blessé à quatre endroits, et s'il n'eut levé la jambe
fort à propos et fort adroitement, il l'auroit été lui-
même. G'étoit le sanglier qui, furieux revenoit à la
charge; il y vint deux fois contre Monseigneur, et
monsieur du Maine étoit à cheval tout auprès du duc
de Villeroy ({ui fut renversé par terre. Madame de
Maintenon parlant de cette chasse dans une lettre à
son frère, lui dit : « Jugez du plaisir que j'eus à ce
divertissement. » Le Roi l'avoit engagée à être de cette
partie de chasse, ainsi que plusieurs autres dames de
la Cour.
Cependant madame de Maintenon jouissoit de sa
faveur, et madame de Montespan, qui n'avoit cessé de
regretter la perte qu'elle avoit faite du cœur du Roi,
malgré cela s'étoit jusqu'ici toujours soutenue à la
Cour, soit dans l'espérance de regagner ce qu'elle
avoit perdu, soit par la peine qu'elle avoit à se déta-
cher d'un lien qui avoit été si longtemps plein de
douceurs et d'agréments pour elle. Elle avoit vécu
dans CCS dernières années aA^ec madame de Mainteron
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 143
de façon à faire croire aux personnes mal instruites
des intrigues de la Cour qu'elles étoient toutes deux
très bonnes amies, et soit qu'elles voyageassent
ensemble, soit qu'elles se rencontrassent quelque
part, on les voyoit causer avec tant d'intérêt et de
vivacité qu'on auroit parié que c'étoit les deux
femmes de la Cour qui s'aimoient le mieux. 11 est vrai
qu'elles avoient toutes deux une conversation si
agréable et si spirituelle que, depuis qu'elles avoient
commencé à se connoîlre, et dans le temps même où
elles avoient des démêlés et des querelles presque
continuelles, elles ne trouvoient pas de plus grand
plaisir l'une et l'autre que lorsqu'elles s'entretenoient
tête à tête. Madame de Montespan, dans ces derniers
temps, faisoit même des avances à madame de Main-
tenon et cherchoit à l'attirer chez elle. Elle la mena
plus d'une fois à Clagny, maison de campagne char-
mante qu'elle avoit fait ajuster et orner le plus joli-
ment du monde*. En un mot, il sembloit, à voir la façon
■1. Le fief de Clagny, qui confinait au parc de Versailles, avait
été veniu en 1C65 à Louis XIV par Claude de Lamoignon de
Basville. Louis XIV y fit construire d'abord une petite maison
qui ne convint pas à madame de Montespan. « Cela ne pou-
vait être bon, disait-elle, que pour une lille d'Opéra. » La cons-
truclijn d'un nouveau château fut confiée en 1674 à Mansart.
.> Je me représente Didon qui fait l)àlir Carthage », écrivait
madame de Sévigné. Le château fut fini en 1676. mais ce ne
fut «lu'en 1685, c'est-à-dire au moment où elle quitta la Cour,
que Louis XIV en fit don régulièrement à madame de Mon-
tespan, avec substitution au duc du Maine. (Voir Le chnleau
de Clagny par Pierre Bonnassieux.)
144 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
dont elles vivoient ensemble, qu'elles s'aimoient et
s'estiraoient; mais madame de Montespan n'avoit plus
pour lors de mauvais procédés pour madame de
Maintenon ; c'est que des raisons plus fortes et peut-
être des vues intéressées la retenoient, car elle ne
put jamais lui pardonner d'avoir gagné sur l'esprit du
Roi de cesser son commerce avec elle.
Cependant madame de Montespan voyant enfin
qu'elle ne pouvoit plus compter sur le pouvoir de ses
charmes, après avoir fait par elle-même et par d'au-
tres plusieurs tentatives sur le cœur du Roi, soit pour
n'en sortir que par une belle porte, ou pour montrer
à la France jusqu'où s'étendoit encore son crédit et sa
considération, elle forma le projet de marier made-
moiselle de Nantes, sa fille, au duc de Bourbon, petit-
fils du grand Condé. Le Roi, qui vit jusqu'à (juel point
elle désiroit ce mariage, voulut bien lui donner encore
une preuve de sa bonne volonté en y prêtant les mains,
et il lui dit qu'il s'en chargeoit. L'exemple de made-
moiselle de Blois, fille du Roi et de madame de la
Vallière, qui avoit été mariée quelques années aupara-
vant avec le prince de Conti ', avoit autorisé madame
de Montespan à rechercher un pareil établissement
pour sa fille.
1. Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, né le
4 avril 1661, mort le 9 novembre 1685, sans postérité.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 145
Le grand Condé, ce héros incomparable, avoit tra-
vaillé à ce premier mariage de mademoiselle de Blois
avec le prince de Conli avec tout le zèle d'un cour-
tisan qui voudroit faire sa fortune. Il avoit cru sans
doute, par cette alliance, effacer l'impression que le
souvenir du passé pouvoit avoir laissé de désavan-
tageux contre lui dans l'esprit du Roi. Monsieur le
Prince, son fds, encore plus attaché à la Cour, n'avoit
rien oublié lorsqu'il fut question de ce mariage pour
témoigner la joie qu'il ressentoit de cette alliance, et
j'oserois dire, après des gens bien informés, que le Roi
n'auroit jamais pensé à marier ses bâtards comme il
l'a fait, sans la bassesse extrême de ces deux princes
de Condé lors du mariage de mademoiselle de Blois.
Madame de Montespan, de son côté, qui avoit bien
prévu que ce mariage de la fille de madame de la
Vallière pouvoit servir de modèle pour l'établissement
de ses enfants, y avoit contribué de tous ses soins, et
avoit fait tous ses efforts pour le faire réussir. Messieurs
les princes de Conti ' avoient été élevés avec monsieur
le Dauphin; ils avoient eu tous deux une très bonne
éducation ; ils avoient tous deux de l'esprit, et étoient
1. Le second de ceux que mademoiselle d'Aumale appelle
■< messieurs les princes de Conti », s'appela d'abord le prince
de la Roche-sur-Yon. Ce ne fut qu'après la mort de son aîné,
qu'il prit le titre de prince de Conti. H épousa plus tard, en
1688, Marie-Thérèse de Bourbon, sœ\ir du duc de Bourbon.
T. II. 10
146 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
fort instruits ; mais riiii étoit aimable et plaisoit à tout
le monde; l'autre étoit gauche dans toutes ses actions,
et n'étoit goûté de personne par le faux de son esprit
et l'envie de paroîtrc ce qu'il n'étoit pas. Tel étoit
l'aîné qui étoit devenu mari de mademoiselle de Blois.
Pour faire le bon compagnon, l'homme dégagé, et
n'avoir point l'air jaloux, il amenoit chez madame sa
femme toute la jeunesse de la Cour. Cette conduite
fournit bientôt une ample matière à plusieurs propos,
et nombre d'historiettes, dont le public, toujours
prompt à juger sur des apparences, presque toujours
trompeuses, s'amusa longtemps.
Le grand Condé qui, comme je viens de le dire,
avoit paru enchanté de l'alliance qu'il avoit contractée,
six ans auparavant, par le mariage de mademoiselle de
Blois avec le lîls du prince de Conti, loin d'apporter
des obstacles à celui de mademoiselle de Nantes avec
son petit-fds ne fit point de difficulté de faire tout ce
qu'il falloit pour le faire réussir. Bien des personnes
blâmèrent la conduite de ce prince à cette occasion,
mais il passa par-dessus tous les propos. Le désir du
Boi, et, chez le prince, l'envie de faire sa cour l'em-
porta sur toutes les représentations qu'on lui fit, et le
mariage se fit le 2Zi juillet de cette année (1685).
Mademoiselle de Nantes, devenue par ce mariage
madame la duchesse de Bourbon, étoit le quatrième
MEMUIRKS DE MADEMOISELLE D AUMALE. 14/
enfant que madame de Montespan avoit eu du Roi. On
n'avoit rien oublié dans son éducation pour faire valoir
les talents propres à plaire dont la nature l'avoit com-
blée. On peut dire qu'elle répondit parfaitement aux
peines qu'on se donna pour son éducation. Ses
charmes et ses grâces étoient au-dessus de tout ce
que j'en pourrois dire. Ce n'étoit point tant une taille
sans défaut, ni ce qu'on appelle une beauté parfaite;
ce n'étoit pas non plus, je crois, un esprit étendu.
Quoi qu'il en soit, elle avoit si bien tout ce qu'il fal-
loit pour charmer qu'on ne jugeoit de ce qui lui man-
quoit que lorsque la découverte de son cœur laissoit
la raison libre. Cette découverte auroit dû être aisée
à faire, puisqu'elle ne s'est jamais piquée d'amitié;
cependant, la pente naturelle qu'on a à se flatter soi-
même et la séduction de toute sa personne faisoient
qu'on ne l'en vouloit pas croire elle-même, et qu'on
attendoit, pour se désabuser, une expérience person-
nelle qui ne manquoit jamais.
Après ce mariage, le Roi donna des fêtes magnifiques
à Versailles et à Marly; il établit dans le salon de
Marly quatre boutiques remplies de bijoux de toute
espèce et de tout ce qu'on peut imaginer de plus galant.
Ces quatre boutiques représentoient les quatre sai-
sons, et étoient tenues par un homme et une femme
de la Cour. Monseigneur en tcnoit une avec madame
148 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
de Montespan; monsieur le duc du Maine une avec
madame de Maintenon ; monsieur le Duc une avec
madame de Thiange, et madame la duchesse de
Chevreuse une autre avec madame la Duchesse. Le
Roi avoit voulu que celle-ci fût tenue par deux femmes
à cause de la grande jeunesse de madame la Duchesse.
Tous les hommes et toutes les femmes qui avoient été
nommés de ce voyage tirèrent au sort tous les bijoux
dont ces boutiques étoient remplies. Celle imagina-
tion fut trouvée charmante, et le Roi, par ce moyen,
fil de très jolis présents à toute sa Cour de la manière
la plus galante et avec une grandeur digne de lui.
(J'avois entendu parler de cette fêle à madame de
Maintenon, mais j'en dois le détail à monsieur de
Voltaire '.)
Madame de Montespan, satisfaite jusqu'à un certain
point d'avoir réussi dans ce qu'elle désiroitpour l'éta-
1. Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, dont la première
édition parut en 1752, parle en effet des fêtes qui furent don-
nées en 1683, à l'occasion de la célébration du mariage de
monsieur le Duc avec mademoiselle de Nantes, et mademoi-
selle d'Aumale reproduit à peu près textuellement les termes
dont il s'est servi. C'est à propos de cette fête que madame de
Maintenon écrivait, bien des années après, le 21 juin 1716, à
madame de Caylus : <> Remerciez bien monsieur de Dangcau
de la permission qu'il me donne sur ses Mémoires; ils sont si
agréables que j'ai tout lu; vous entendez bien ce que cela veut
dire. Ne s'est-il point trompé quand il dit que feu Monsieur le
Duc tenoit une boutique; je ne me souviens point de lui dans
nos plaisirs. Mais comme il écrit tous les jours, il est plus aisé
que je me trompe que lui. » (Madame de Maintenon d'après sa
correspondance authentique, t. II, p. 384.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. i49
blissementde sa fille, se nourrissant de l'idée (laiteuse
que cette fille, devenue madame la Duchesse, jetteroit
un coloris sur la réputation de sa mère, se persuadant
enfin que non seulement ce mariage la mettoit à l'abri
du mépris, mais même lui donneroit de la considéra-
lion dans le monde, crut enfin n'avoir plus d'autre
parti à prendre que celui de se retirer. Eiïeclivement,
peu de temps après ce mariage de madame la duchesse
de Bourbon, madame de Montespan partit de la Cour
et n'y reparut plus. Le Roi ne fit point alors pour la
retenir ce qu'il auroitfait quelques années auparavant.
Il apprit son départ avec l'air du plus grand sang-
froid; peut-être cette séparation fit-elle sur lui plus
d'impression qu'il n'en laissa paroître, mais la reli
gion, pour lors, avoil pris chez lui la place de l'amour.
Madame de Montespan prit une maison à Paris ' où
elle vécut avec beaucoup de noblesse et de dignité ^
1. A partir de 1693, madame de Montespan séjourna habi-
tuellement au couvent de Saint-Joseph où elle avait pris
l'habitude de faire de fréquentes retraites. Ce couvent était
situé sur l'emplacement actuel d'une partie du Minirtère de
la Guerre. C'est là que vécut plus tard madame du DefTant.
2. Ce que j'ai ouï dire, c'est qu'ayant fait tout ce qu'elle
avoit pu pour rester à la Cour, sans s'apercevoir qu'elle pût y
avoir réussi, elle tenta de se fourrer dans les bonnes œuvres
du Roi et de madame de Maintenon. Elle voulut être de toutes
les assemblées de Charité, et voyant qu'elle ne réussissoit à
rien, on prétend que d'elle-même elle fit un établissement,
soit à Versailles, soit aux environs, qu'on nomma les Filles
bleues. Ce qu'il >•■ a de vrai, c'est que, sur les persécutions
qu'elle fil d'entrer pour quelque chose dans les bonnes œuvres
150 MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
Elle avoit un très gros revenu, mais presque tout
étoit viager; le Roi y ajouta une très grosse pension
qu'il lui fit payer exactement tant qu'elle vécut. Mon-
sieur de Voltaire prétend qu'elle étoit de mille louis
d'or par mois; cela peut être, mais je n'en sais rien '.
Ce que je sais c'est que, quelque temps avant qu'elle
quittât la Cour, sa santé se ressentoit un peu de la
vie qu'elle avoit menée. Quelques maux de reins,
quelques douleurs de rhumatisme furent cause qu'on
lui conseilla les eaux de Bourbon, et effectivement,
quand elle eut une fois quitté la Cour, elle alla tous
les ans prendre ces eaux. Quand elle y étoit, elle y
faisoit de très belles charités; elle y marioit souvent
des fdles, et leur faisoit leur dot, et partout où elle
étoit, elle soulageoil beaucoup de malheureux. En un
mot, on peut dire que, du jour de sa retraite, sa con-
du Roi et de madame de Mainlenon, le Roi consulta pour
savoir s'il pouvoit en conscience accepter sa proposition; on
lui conseilla de ne la pas admettre. {'Sole du manuscrit.) —
Quelques années auparavant (26 mai 1681) madame de Main-
tenon écrivait cependant : « Notre Cliarité va fort bien : madame
de Monlespan fournit à toutes sortes de dépenses, tant en
aumônes qu'en ornements, pour le dehors et pour le dedans. »
{Correspondance générale, t. II, p. 177.)
1. « Elle avait, dit Voltaire (Siècle de Louis XIV), un grand
revenu, mais viager, et le Roi lui fit payer toujours une pen-
sion de mille louis d'or par mois. » En 1707, cette pension
fut réduite à 8000 louis. « Madame de Montespan, dit Saint-
Simon, n'en témoigna pas la moindre peine; elle répondit
qu'elle n'en étoit fâchée que pour les pauvres, à qui, en effet,
elle donnoit avec profusion. » {Saint-Simon, Édit. Boislisle,
t. XIV, p. 246.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 151
(luUe fut beaucoup plus édifîanle que scandaleuse.
Elle mourut aux eaux de Bourbon en 1707.
Avant de quitter le chapitre des choses qui la
regardent*, la vérité m'oblige de convenir, d'après
madame de Maintenon, que si elle avoit bien des
défauts, elle avoit aussi de grandes et belles qualités.
Sensible à la bonne gloire, elle laissoit à madame de
Thiange, sa sœur, le soin de se prévaloir des avan-
tages de sa naissance, et se moquoit souvent de son
entêtement sur ce chapitre; mais, puisque je parle de
madame de Thiange, je vais dire un mot des trois
sœurs.
(( Madame de Montespan, disoit l'abbé Testu, parle
comme une personne ([ui lit; madame de Thiange,
comme une personne qui rêve; et madame l'abbesse
de Fontevrault comme une personne qui parle. » Il
pouvoit avoir raison sur les deux autres, mais il
avoit tort sur madame de Montespan dont l'éloquence
étoit sans affectation.
Je n'ai point connu madame l'abbesse de Fonte-
vrault; je sais seulement, par des personnes qui la
connoissoient, qu'on ne pouvoit rassembler, dans la
môme personne, plus de raison, plus d'esprit et plus
1. Mademoiselle d'Aumale emprunte ici un long passage aux
Souvenirn de madame de Caylus. (Voir Édit. Haunié, p. 62.)
Cependant, comme déjà nous avons eu occasion de le faire plu-
sieurs fois remarquer, le texte n'est pas exactement le même.
152 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
de savoir. Son savoir fut même un effet de sa raison ;
religieuse sans vocation, elle chercha un amusement
convenable à son état; mais ni les sciences ni la
lecture ne lui firent jamais rien perdre de ce qu'elle
avoit de naturel.
Madame de Thiange, folle sur deux articles, celui
de sa personne et celui de sa naissance, avoit pour-
tant de l'esprit et de l'éloquence. Bonne et compatis-
sante, quoique dénigrante et moqueuse, elle con-
damnoit souvent les injustices et la dureté de sa
sœur, et j'ai ouï dire à madame de Maintenon qu'elle
avoit souvent trouvé dans madame de Thiange de
la consolation dans les démêlés qu'elle avoit avec
madame de Montespan. Quoi qu'il en soit, il y auroit
des contes à faire à l'intlni sur les deux points de
la folie de madame de Thiange, surtout sur la façon
de penser qu'elle avoit de sa maison. Elle n'en
admettoit que deux en France, la sienne et celle de
La Rochefoucauld; et, si elle ne disputoit pas au Roi
l'illustration, elle lui disputoit quelquefois l'ancien-
neté, parlant à lui-même. Quant à sa personne, la
sienne étoit le modèle de la perfection, non pas tant
encore pour la beauté, que pour la délicatesse des
organes qui composoient sa machine; mais, pour
comble de folie, elle s'imaginoit réellement que sa
beauté extérieure, la finesse de ses organes et la
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 153
perfection de son tempérament étoient fondées sur la
difîérence qu'il y avoit entre elle et le commun des
hommes par la naissance.
Madame de Thiange étoit aînée de madame de
Montespan de plus de dix ans. Je ne sais comment
il s'étoit pu faire qu'ayant eu une mère aussi ver-
tueuse qu'étoit madame la duchesse de Mortemart,
elle eût été élevée avec autant de liberté. Je n'en
serois point étonnée de la part de monsieur le duc de
Mortemart, leur père, qui, je crois, n'étoit pas fort
scrupuleux, et dont j'ai entendu raconter plusieurs
bons mots qui sont des preuves et de la mauvaise
humeur de la femme et du libertinage du mari.
Monsieur de Mortemart étoit rentré un jour fort tard
chez lui, comme c'étoit assez sa coutume; sa femme,
qui l'avoit attendu ce jour-là, lui dit d'un ton assez
aigre : « D'où venez-vous à ces heures-ci? Passerez-
vous donc ainsi toujours votre vie avec des dia-
bles? » Monsieur de Mortemart lui répondit : « Je
ne sais d'où je viens, mais je sais seulement que
mes diables sont de meilleure humeur que votre bon
ange. »
J'ai ouï dire au Roi que madame de Thiange, étant
toute jeune, s'échappoit souvent de chez elle pour le
venir trouver, surtout lorsqu'il déjeunoit avec de
jeunes gens; que de plus elle s'amusoit de leurs
ISi MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
propos, et s'en mèloit fort volontiers. Ces démarches
d'étourderie ne sentoient pas du tout une bonne
éducation, et une conduite si peu retenue en appa-
rence ne devoit point contribuer à son établissement.
Cependant elle fut mariée d'assez bonne heure au
marquis de ïhiange ', de la maison de Damas. Elle
lui apporta en dot le dénigrement qu'elle avoit pour
tout ce qui n'étoit pas de son sang ou dans son
alliance, et comme les terres de son mari étoient
en Bourgogne, où elle fit quelques séjours, l'ennui
extrême qu'elle eut dans ce pays-là lui inspira l'aver-
sion qu'elle a toujours conservée depuis pour tous
les Bourguignons, au point que la plus grande injure
qu'elle pouvoit dire à quelqu'un étoit de l'appeler :
Bourguignon. Elle eut de ce mariage un fils - et
deux filles; mais elle ne vit dans le fils que cette
province qu'elle détestoit, et dans sa fille aînée que
sa propre personne qu'elle adoroit. Elle maria cette
1. Claude-Léonor Damas, marquis de Thiange, mestre de
camp de cavalerie. Il mourut au mois de mai 1702.
2. Claude-Philibert Damas, marquis de Thiange, menin de
Monseigneur, lieutenant-colonel en 1704. Il mourut à la fin
de 1707, âgé de quarante-quatre ans. « Sa mère, dit la Princesse
Palatine, ne pouvoit le souffrir pour deux raisons: la première,
c'est qu'il n'étoit pas débauché, et qu'il ainioit sincèrement sa
femme; la seconde, c'est qu'il craignoil Dieu et se livroil à
la prière; aussi disoit-eile souvent : — Mon fds n'est qu'un
sot. " {Correspondance, Édit. Brunet, t. II, p. 236). Il est à noter
que cet excellent mari se maria deux fois : la première fois,
avec une dame de la Uoche-Giffart, qui mourut en couches,
et la seconde fois avec Geneviève-Françoise de Harlay.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. loS
tille aînée au duc de Nevers; la cadette' épousa le duc
de Sforce ^ Cette cadette partit avec sou mari pour
rilalie aussitôt après son mariage, et n'en revint
qu'après la décadence de la faveur de madame de
Montespan.
Madame de Montespan ne ressembloit point à sa
sœur du côté de la bonté et de la douceur; sa dureté,
au contraire, s'est étendue sur plus d'une personne,
et elle a paru, en plusieurs occasions, même indiffé-
rente. Un jour, en passant en carrosse sur le pont de
Saint-Germain, une des roues du carrosse passa sur
un pauvre homme; les dames qui étoient avec elles
en furent effrayées comme on peut se l'imaginer. La
seule madame de Montespan non seulement ne s'en
émut pas, mais elle leur reprocha encore leur fai-
blesse, et leur dit que si c'étoit une vraie compas-
sion, elles auroient le même sentiment en apprenant
que cette aventure seroit arrivée loin d'elles comme
sous leurs yeux. J'avoue que ce trait m'a toujours
frappée, et qu'il me semble qu'il faut avoir un cœur de
rocher pour n'être point troublée à la vue d'un pareil
1. Louise-Adélaïde Damas de Thiange, mariée le 30 octo-
bre 1678 au duc Sforza, morte le 3 février 1730, à soixante-
seize ans environ. Elle était dame d'honneur de Madame.
2. Louis-François-Marie Sforza, veuf en premières noces de
Artémise Colonna, morte en décembre 1676, et remarié avec
Louise-Adélaïde Damas de Thiange, mourut le 7 mars 1685 à
soixante-sept ans.
lo6 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
accident. Je crois que si j'avois été pour lors en carrosse
avec elle, et que je l'eusse entendue raisonner de sang-
froid sur les qualités de la compassion, dans un
moment oi^i l'esprit le plus fort et le cœur le moins
tendre dévoient être dans un effroi et dans un trouble
extrême, je n'aurois pu m'empêcher de lui reprocher
vivement sa cruauté et de lui chanter pouille.
Elle joignoit à cette dureté une raillerie continuelle;
elle portoit des coups dangereux à tous ceux qui pas-
soient sous ses fenêtres pendant qu'elle y étoit; elle
disoit de l'un qu'il étoit si ridicule que ses meil-
leurs amis pouvoient s'en moquer sans manquer à la
morale; de l'autre, qu'on disoit être honnête homme,
elle répondoit : « Au moins, il faut lui savoir gré de
ce qu'il le veut être » ; d'un troisième, elle disoit qu'il
ressembloit au valet de carreau, ce qui donna à ce
dernier un si grand ridicule qu'il a fallu depuis tout le
manège d'un manseau ^ pour faire la fortune qu'il a
faite depuis; car elle ne s'en tint pas à la critique de
son ajustement; elle se moquoit aussi de ses expres-
sions et de ses phrases ; au reste c'étoit en quoi elle
avoit moins de tort,
1. Le mcmseau dont parle ici mademoiseUe d'Aumale ou
plutôt madame de Caylus, car c'est à elle qu'est emprunté ce
passage et ceux qui suivent, pourrait bien être le maréchal de
Tessé dont Saint-Simon dit, assez injustement du reste : « C'étoit
un manseau digne de son pays, tin, adroit, ingrat à merveille,
fourbe et ambitieux. » (Édit. Boislisle, t. III, p. 128.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 137
Ces choses peuvent peut-êlre passer pour des
bagatelles, et elles le sont en effet pour des particu-
liers ; mais il n'en est pas de même quand il est ques-
tion du maître. Ces bagatelles et ces traits satiriques
reviennent quelquefois dans les occasions les plus
importantes et les plus décisives pour la fortune. En
un mot il étoit fort dangereux de passer sous les
yeux de madame de Montespan, et souvent un cour-
tisan, satisfait de s'être montré, n'en a retiré qu'un
mauvais office qui l'a perdu, sans en pouvoir démêler
la raison.
Mais, malgré tous ces défauts, madame de Montes-
pan, comme je l'ai déjà dit, avoit des qualités peu
communes, de la grandeur d'âme et de l'élévation
dans l'esprit. Elle le fit bien voir dans la part qu'elle
eut au choix que le Roi fit des personnes qui dévoient
travailler à l'éducation de Monseigneur. Elle voulut,
pour loi's, que ce choix pût être applaudi, non seule-
ment pour le temps présent, mais même par la posté-
rité; et, en effet, si l'on considère le plan de cette
éducation par la vertu et le mérite de monsieur de
Montausier', qui fut choisi pour gouverneur de ce
prince, ainsi que par les ouvrages des précepteurs,
1. Charles de Sainte-Maure, marquis puis duc de Montausier,
maréchal de camp, gouverneur du Dauphiné, né en 1610,
mort le 17 mai 1690.
158 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
surtout par ceux de monsieur de Meaux, quelle haute
idée n'aura- t-on pas du Roi qui fait élever son lils
d'une manière digne de lui, et du Dauphin qu'on
croira avoir été savant parce qu'il eût dû le devenir,
ayant été disciple de tels maîtres.
Monsieur de Montausier étoit effectivement un
homme d'un mérite et d'une vertu rare, mais il faut
avouer que sa droiture, qui alloit quelquefois jusqu'à
la roideur, étoit très propre à rebuter un enfant tel
que Monseigneur né doux, paresseux et opiniâtre. La
manière rude avec laquelle on le forçoit d'étudier lui
donna un si grand dégoût pour les livres qu'il prit
la résolution de n'en jamais ouvrir quand il seroit
son maître, et il a bien tenu parole.
Pour revenir à madame de Montespan, les figures
avoient accoutumé de faire une forte impression sur
l'esprit de madame de Montespan, ou pour mieux dire
elle comptoit infiniment sur le pouvoir qu'elles ont sur
la plupart des hommes. C'est ce qui fit sans doute
qu'elle eut tant de peine à pardonner à mademoiselle
de Blois d'être née aussi désagréable. Madame de
ïhiange, qui étoit encore moins raisonnable sur cet
article, ne pouvoit supporter que la portion du sang
de Mortemart que ces enfants avoient reçue dans les
veines n'eût pas produit une machine parfaite; ainsi
mademoiselle de Blois passoit sa vie à s'entendre
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 159
reprocher ses défauts, et comme elle étoit naturelle-
ment timide et glorieuse, elle parloit peu et ne lais-
soit rien voir du côté de l'esprit qui pût suppléer
à ce qui lui manquoit d'ailleurs. Telle qu'elle étoit,
madame de Thiange auroit dû avoir plus d'indul-
gence pour elle, car elle lui ressembloit beaucoup. Le
Roi, témoin de la façon dont on traitoit mademoiselle
de Blois, en eut pitié, et c'est peut-être là l'origine
des grands biens qu'il lui a faits, et la première cause
du rang où il Ta fait monter depuis, ainsi qu'on le
verra dans la suite '...
Après le départ de madame deMontespan, madame
de Maintenon, dont le crédit et la faveur n'avoient fait
qu'augmenter de jour en jour, commença enfin à jouir
avec plus de tranquillité de cette considération que son
mérite et ses vertus lui avoient acquise dans l'esprit
du Roi. Délivrée des troubles et des peines que lui
avoient occasionnées si souvent l'humeur et l'ambition
démesurée de madame de Montespan, elle ne pensa
plus qu'à cultiver et à perfectionner la religion du
Roi, et commença tout de bon à mettre tous ses soins à
faire fructifier cette semence de piété que ses propos,
sa vertu et son exemple avoient jetée dans le cœur
de ce monarque. Elle ne se servit de la confiance dont
î, ici mademoiselle d'Aumale abandonne le texte de madame
de Caykis.
160 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
il l'honoroit que pour lui montrer combien il devoit
regretter les égarements de sa vie passée; qu'il ne
devoit plus être occupé qu'à les réparer; qu'étant
maître et possesseur d'un si grand royaume, tous ses
sujets avoient continuellement les yeux sur lui pour
se conformer à son exemple ; qu'il devoit gémir sans
cesse, non seulement sur les péchés qu'il avoit
commis, mais encore sur ceux que son mauvais
exemple avoit fait commettre. Elle mêloit toujours au
pathétique de ses exhortations tant d'esprit, d'agré-
ment et de douceur qu'il étoit toujours enchanté de
l'entendre.
Ce monarque, comme je l'ai dit ci-devant, tout
occupé et chagrin du partage de rehgion qu'il voyoit
dans son royaume, cherchoit depuis du temps les
movens les plus convenables d'y remédier. Il essaya
d'abord, mais assez inutilement, la voie de l'instruction
et de la persuasion; après quoi il donna une déclara-
tion qui rendoit tous les religionnaires de ses Étals
incapables de remplir tout emploi militaire ou autre ';
il fit ensuite démolir quelques-uns de leurs temples;
j. Mademoiselle d'Aumale parie un peu confusément dans
tout ce passage des mesures qui précédèrent ou accompa-
gnèrent la révocation de l'Édit de Nantes (octobre 1685).
Madame de Maintenon ayant été fort attaquée pendant tout le
XYiiiiî siècle, pour la part qu'elle aurait prise à ces mesures,
on sent que mademoiselle d'Aumale se préoccupe avant tout
de la disculper.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 161
après cela on lui conseilla d'assujettir tous les calvi-
nistes aux logements des gens de guerre. Ce dernier
moyen fut le seul qui réussit sur quelques-uns d'entre
eux, qui, fatigués et ennuyés à l'excès de leurs hôtes,
prévoyant d'ailleurs l'incommodité et la gêne que
leur causoit la durée de ce logement, firent leurs
réflexions, et soit de bonne foi, soit autrement, se
convertirent, mais le nombre en fut bien petit.
Aucun de tous ces moyens employés pendant plu-
sieurs années n'avoit été suffisant pour réduire les
religionnaires. Us tinrent encore depuis plusieurs
assemblées, et firent même des délibérations très con-
traires à la soumission qu'ils dévoient à leur roi. Une
ou deux provinces, entre autres, venoient tout à l'heure
d'armer une grande partie des leurs, et ils ne s'assem-
bloient plus que les armes à la main. Le Roi en fut
instruit; il fut question de mettre ordre à cette espèce
de révolte; l'affaire fut mise en délibération. Les avis
furent partagés; les uns vouloient qu'on agît à la
rigueur; d'autres disoient que si l'on vouloit con-
traindre tous les religionnaires à rentrer dans le sein
de l'église catholique, et que, pour en venir à bout, on
ne gardoit plus de mesures à leur égard, une grande
partie d'entre eux se décideroit à sortir du royaume,
et que l'État perdroit à cela une quantité d'ouvriers
habiles en toutes sortes de professions et beaucoup
T. II. 11
162 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
d'officiers d'une expérience consommée. D'autres enfin
prétendirent que, pour la tranquillité du royaume et
l'intérêt de la religion, il falloit couper le mal dans
sa racine; que le Roi, redouté de tous ses voisins, le
pouvoit alors sans aucun risque, et qu'il y alloit de sa
piété et de sa gloire.
Madame de Maintenon, à qui le Roi en parla, lui dit
qu'elle n'étoit pas capable de lui donner des conseils
sur une affaire de si grande importance; que toutes
les personnes qui composoient son ministère et les
évêques en qui il avoit confiance étoient assez pru-
dents pour qu'il pût s'en rapporter à leurs avis; que
pour elle, elle aiiroit toujours cru que la voie de la
douceur eût été la meilleure et la plus convenable.
Le Roi, en voulant extirper une hérésie qui avoit fait
tant de ravages dans son royaume, n'avoit assurément
d'autres vues que le bien de la religion; son projet
étoit grand et beau, et même politique si on le consi-
dère indépendamment des moyens qu'on a pris pour
l'exécuter'. Ce que je sais de positif sur cela, et sur
quoi j'ose dire qu'on peut compter, malgré ce qu'en
ont dit et écrit plusieurs personnes avec l'air et l'assu-
rance de la plus grande vérité, c'est que quelques
ministres et quelques évêques, pour faire leur cour, ont
1. Mademoiselle d'Aumale emprunte ici de nouveau un long
passage aux Souvenirs de madame de Caylus.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE d'auMALE. IfiS
eu toute la part aux moyens qu'on employa, non seu-
lement en déterminant à prendre ceux qui n'étoient
pas du tout de son goût, mais même en le trompant
dans l'exécution de ceux qui avoient été résolus. 11 est
bon de dire de plus, pour rendre ma pensée plus
claire, que monsieur de Louvois, voyant la paix faite,
eut peur de laisser trop d'avantage sur lui aux autres
ministres, et surtout à monsieur Colbert et à monsieur
de Seignelay son fils. C'est pourquoi il voulut, à
quelque prix que ce fût, mêler du militaire dans un
projet qui ne devoit être fondé que sur la charité et
la douceur. En conséquence il gagna des évêques qui,
abusant de ces paroles de l'Évangile : Contraignez-les
cVentrer, soutinrent qu'il falloit de la violence, et
qu'après tout, si cette violence ne faisoit pas de bons
catholiques, elle feroit au moins que les. enfants des
pères qu'on auroit ainsi forcés le deviendroient de
bonne foi. Le Roi, persuadé enfin par toutes les raisons
que lui alléguèrent monsieur de Louvois et toutes les
personnes qui s'étoient jointes à lui, donna cette
fameuse déclaration qui révoquoit l'Édit donné à Nantes
le l*'"' août 1599, et qui fut appelée la cassation de
l'Édit de Nantes. 11 croyoit fermement que Dieu exi-
geoit de lui l'exécution de ce pieux dessein, et il étoit
de plus persuadé, ainsi qu'on l'en avoit assuré, que
cette déclaration suffiroil pour l'entier accomplissement
164 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
de son projet. Quelque temps après que la déclaration
fut donnée, monsieur de Louvois demanda au Roi la
permission de faire passer dans les villes les plus
huguenotes un régiment de dragons, l'assurant que
la seule vue de ces troupes, sans qu'elles fissent rien
de plus que de se montrer, porteroit les esprits à
écouter plus volontiers la voix des pasteurs qu'on leur
enverroit. Le Roi se rendit à cette demande contre ses
propres lumières, et contre son inclination naturelle
qui le portoit toujours à la douceur. Ayant extorqué sa
permission pour le passage de ces troupes, on passa
bientôt ses ordres, et on fit à son insu des cruautés
qu'il auroit punies rigoureusement si elles fussent
venues à sa connoissance; mais au lieu de lui rendre
un compte exact de ce que l'on faisoit, monsieur de
Louvois se contentoit de lui venir dire chaque jour :
« Tant de gens se sont convertis, comme je l'avois
annoncé à Votre Majesté, à la seule vue de ses troupes. »
On me taxera sans doute d'une bonne foi trop aveugle
et trop simple si j'ose assurer que madame de Main-
tenon n'entra pour rien dans tout ce qui se passa pour
lors; je m'y attends, mais quoi qu'on en puisse dire ou
penser, déterminée à dire la vérité nùment et sans
art, j'ose cependant avancer que très effectivement
elle ne fut cause de rien de tout ce qui se fit ', et qu'elle
1. On sait que Voltaire partageait ce sentiment : « Pourquoi
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 165
n'étoit pas mieux instruite que le Roi. Ce n'éloit que
le simple récit que monsieur de Louvois faisoit tous
les jours au Roi de tous les gens qui s'étoient convertis
qui lui en donnoit connoissance, et ce fut sans doute
sur ces récits qu'écrivant à l'abbé Gobelin, elle hii dit :
« Le Roi se porte bien et se réjouit à tous les courriers
qui arrivent et qui nous apportent un miUion de con-
versions • », ce qui prouveroit bien, si l'on doit, comme
je le pense, ajouter foi à ce qu'elle dit, qu'elle ne savoit
les choses que par ouï dire.
Il y eut alors effectivement un grand nombre de
personnes qui se conAertirent, mais il y en eut un
bien plus grand nombre qui sortirent du royaume.
Ce qu'il y a de vrai, ce qu'on regardera sans doute
encore comme un paradoxe, ce que de plus, quoique
certain, je ne m'engage point à faire croire, tant la
chose est incroyable, c'est que, si toute cette affaire fut
dites-vous que madame de Maintenon eut beaucoup de part à
la révocation de l'Édit de Nantes? Elle toléra cette persécu-
tion, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles, celle de
Racine; mais certainement elle n'y eut aucune part, c'est un
fait certain. Elle n'osait jamais contredire Louis XIV... • (Œu-
vres complètes, Édit. de 1826, t. 75, p. 154. Lettre à Formel du
17 janvier 1753.)
1. Cette lettre écrite à l'abbé Gobelin, de Chambord, se
trouve dans la Correspondance générale, t. II, p. 413. Elle est
datée du -27 septembre 1685 et par conséquent antérieure à la
révocation de l'Édit de Nantes. D'après le Journal de Dangeau
on avait fait croire au Roi que tous les huguenots de la ville
de Monlauban et 50 000 huguenots de la généralité de Bordeaux
s'étaient convertis. {Journal de Dangeau, t. 1, p. 216 et 218.)
166 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
si mal conduite, le Roi n'en fut assurément pas res-
ponsable, car on lui a toujours laissé ignorer toutes
les violences et les cruautés que Ton a faites. Le Roi
étoit naturellement si vrai qu'il n'imaginoit pas qu'il
avoit donné sa confiance à quelqu'un qui pût le
tromper, et l'on peut dire que les fautes qu'il a faites
n'ont souvent eu pour fondement que celte opinion de
probité pour des gens qui ne la méritoient pas'.
Mademoiselle d'Aumale contimie son récit en
entrant dans d'assez longs détails sur la fondation
et les constitutions de Saint-Cijr. Il ne se trouve
dans cette partie de ses Mémoires rien qui ne soit
connu. Elle en renient ensuite à madame de Main-
tenon elle-même et à sa vie à la Cour.
Madame de Fontanges étoit morte depuis deux ou
trois ans; madame de Montespan étoit partie de la
Cour et presque totalement oubliée. Le Roi, revenu
alors de ses égarements passés, n'avoit depuis du
temps des yeux que pour madame de Maintenon.
Cette femme, que, dans les commencements, il ne pou-
voit souffrir, étoit cependant venue à bout, comme on
1. Ici s'arrêlenl les emprunts faits à madame de Caylus, en
ce qui concerne la révocation de l'Édit de Nantes. Mais made-
moiselle d'Aumale a beaucoup ajouté aux Souvenirs de son
amie.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 167
l'a VU ci-devant, par ses vertus et sa perfection, à
changer la façon de penser de ce monarque à son
égard; elle étoit parvenue même jusqu'à lui inspirer
pour elle des sentiments de considération, d'estime et
d'attachement bien au delà de ce qu'elle eut jamais dû
l'espérer. On a sans doute remarqué que, dès qu'elle
s'étoit aperçue que le Roi s'accoutumoit à sa con-
versation, elle avoit profité de toutes les occasions
qui s'étoient présentées pour lui parler de la religion.
On a vu l'effet que ses représentations ont fait sur
l'esprit de ce monarque, et comme, petit à petit, excité
par les exhortations pathétiques de madame de Main-
tenon, et secouru par le fonds de rehgion qu'il avoit et
qui ne l'abandonna jamais, il se résolut enfm à penser
tout de bon à son salut.
Quand il eut perdu la Reine, il pouvoit assurément
se remarier, mais il ne le voulut point alors par ten-
dresse et par amitié pour son peuple. Il se voyoit
trois petits-fils, et jugeoit avec raison que des princes
d'un second lit pourroient, dans la suite, causer des
troubles nuisibles au peuple et à l'État. Il avoit cepen-
dant besoin de quelqu'un dont la société délassât du
grave et du sérieux de la royauté. Il sentoit d'ail-
leurs la nécessité d'avoir une personne avec qui il
pût, de temps en temps, causer et se désennuyer.
Madame de Mainlenon lui plaisoit à tous égards; son
168 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
esprit doux, et insinuant, et sensé lui promettoit une
conversation solide et agréable; sa personne étoit
encore aimable; ses yeux étoient vifs et perçants, mais
son âge la mettoit hors d'état d'avoir des enfants \ ce
qui fut une raison de plus pour déterminer le Roi à
prendre le parti qu'il préméditoit depuis quelque
temps. On a dit qu'il avoit consulté quelques per-
sonnes en qui il avoit confiance pour qu'elles lui
disent franchement leur avis sur ce mariage qu'il
avoit envie de contracter avec elle; que monsieur de
Louvois, un de ceux qu'il avoit consultés, lui avoit très
fort conseillé de n'en rien faire. On a prétendu aussi
qu'après le mariage, madame de Maintenon, ayant su
l'homme qui avoit voulu détourner le Roi de l'épouser,
elle lui en marqua dans plusieurs occasions son res-
sentiment. Lorsque monsieur de Fénelon fut exilé, on
a dit qu'ayant un jour parlé fortement sur les mariages
cachés, et ayant soutenu devant le Roi que la règle
1. Mademoiselle d'Aumale s'exprime dans ce passage à peu
près dans les mêmes termes que l'abbé de Ghoisy, dont elle
avait pu lii'e les Mémoires. L'abbé est d'accord avec made-
moiselle d'Aumale sur la nature de l'influence que madame
de Maintenon prit sur Louis XIV. •< Le Roi, accoutumé dès son
enfance au commerce des femmes, avoit été ravi d'en trouver
une qui ne lui parloit que de vertu. Il ne craignoit point qu'on
dît qu'elle le gouvernoit; il l'avoit reconnue modeste et inca-
pable d'abuser de la familiarité du maitre. D'ailleurs il étoit
temps, pour la santé de son corps et pour celle de son âme,
qu'il songeât à l'autre vie, et cette dame étoit assez heureuse
pour y avoir songé de bonne heure. » {Mémoires de l'abbé de
Choisy, Édit. de 1888, t. I, p. 205.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 169
intrinsèque de la conscience obligeoit de les déclarer,
le Roi lui montra du désir de déclarer le sien; qu'à
cela monsieur de Fénelon lui répondit : « Oh ! pour
celui de Votre Majesté, Sire, il n'est point dans ce
cas-là », lui faisant entendre qu'il ne convenoit pas
qu'il le déclarât; que madame de Maintenon ayant été
instruite de ce propos, elle fut piquée contre le prélat,
et que ce fut en partie la cause de son exil. Je sais
qu'on a tenu tous ces propos, mais comme je n'en ai
rien su de positif, que madame de Caylus, qui vraisem-
blablement auroit pu en être instruite, n'en dit pas un
mot, je crois qu'il y a beaucoup plus de raisons pour
les révoquer en doute que pour y ajouter foi '.
Cependant deux ou trois ans après la mort de la
Reine, le Roi résolut d'épouser secrètement madame
de Maintenon, dans la vue d'avoir quelqu'un avec qui
il pût vivre agréablement, sans gêne et sans scrupule.
Le mariage se fit donc; ce fut vraisemblablement au
mois de janvier 1686 ^ L'archevêque de Paris, Harlay
1. J'ose même assurer qu'ils sont presque tous faux, et je
pense qu'il ne sera pas difficile de se persuader de leur faus-
seté, ainsi que de la fausseté du ressentiment qu'on prête à
madame de Maintenon contre ces deux personnes, monsieur
de Louvois, et monsieur de Fénelon, quand on aura reconnu,
dans la suite de ces Mémoires, l'amitié constante et la con-
fiance continuelle de madame de Maintenon pour ces deux
mêmes hommes. (Note du manuscrit.)
2. C'est probablement d'après l'indication donnée par Vol-
taire dans son Siècle de Louis XIV, que mademoiselle d'Au-
male fixe en janvier 1686, le mariage de madame de Main-
170 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE
de Champvallon leur donna la bénédiction nuptiale,
assisté du Père de la Chaise. Bontems, premier valet
de chambre, monsieur de Montchevreuil, monsieur
de Fénelon et monsieur de Louvois furent témoins;
voilà au moins ce que j'ai entendu dire à gens qui
pouvoient être instruits, et je vois que plusieurs
auteurs, qui disent le bien savoir, se rapportent avec
moi pour le fait et la date, ce qui me fait juger qu'on
ne m'a point trompée.
Louis XIV avait alors quarante-huit ans et madame
de Maintenon cinquante-deux \ Ce mariage, quoique
fort au-dessous du Roi, ne l'engageoit à rien d'indigne
de son rang. Le Roi ne donna à madame de Main-
tenon nul titre et nulle des distinctions qu'auroit pu
exiger une si illustre élévation; au contraire, ce fut
toujours un problème à la Cour de savoir si madame
de Maintenon étoit mariée'. Elle y fut toujours fort
tenon; mais les historiens sont aujourd'liui généralement
d'accord pour placer ce mariage au commencement de 1G84.
C'est en particulier l'opinion de GefTroy et de Lavallée.
i. Mademoiselle d'Aumale se trompe sur l'âge de madame
de .Maintenon. En janvier 1686, elle venait d'avoir cin-
quante ans.
■2. Extrait d'une lettre de M. Arnaud, docteur en Sorbonne.
Lettre 396, à M. du Vaucel du 3 juin 1688, t. 111, p. 293. (Cet
extrait peut prouver la façon dont pensoient les personnes
sensées sur ce mariage, fussent-elles réputées jansénistes.)
•■ Monsieur,
» Je doute qu'on puisse savoir certainement ce qu'on dit du
mariage clandestin, car si cela est vrai, il n'y aura que quatre ou
cinq personnes qui l'auront su; il n'y a point d'apparence
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 171
considérée et respectée; le Roi contribuoit souvent
lui-même aux honneurs qu'on lui rendoit, par les
égards, les politesses et les attentions qu'il avoit pour
elle, surtout en public. S'il étoit à la promenade avec
ses courtisans, du plus loin qu'il la voyoit venir à lui,
il ôtoit son chapeau, et alloit au devant d'elle. Cet
exemple de considération et cet extérieur de respect
auquel il ne manquoit jamais dans l'occasion faisoient
qu'elles n'aient point gardé le secret, et je ne crois pas que sur
cet article, on en puisse faire un crime aux directeurs de con-
science. Cela ne pouvoit être mauvais qu'à cause du scandale;
or il n'y en a point, parce que tous ceux qui croient qu'il y a
plus que de l'amitié entre ces deux personnes, croient en même
temps qu'elles sont mariées, et ceux qui ne croient pas qu'elles
soient mariées, ne soupçonnent point de mal. Que si son con-
fesseur a jugé qu'il ne pouvoit pas se passer de femmes, n'a-t-il
pas dû et pu lui conseiller d'en avoir une légitime, plutôt
que de se mettre en danger d'olTenser Dieu par des amours
illégitimes? Je ne vois donc pas ce qu'il y a à reprendre, selon
Dieu, dans ce mariage contracté selon les règles de l'Église,
qui n'est humiliant qu'au regard des hommes, qui regardent
comme une bassesse de s'être pu résoudre à épouser une
femme de neuf à dix ans plus âgée que lui et si fort au-des-
sous de son rang, au lieu qu'il peut avoir fait une action
agréable à Dieu, s'il n'a regarde ce mariage que comme un
remède nécessaire à sa faiblesse, qui l'empêcheroit de tomber
en des chutes criminelles, et qui le lioit d'affection avec une
personne dont il estimoit l'esprit et la vertu et dans l'entretien
de laquelle il trouvoit un divertissement innocent de ses
grandes occupations. Plût à Dieu que les directeurs de sa
conscience ne lui eussent jamais donné de plus méchants con-
seils que celui-là. On ne voit point d'ailleurs, que ce qu'on
vous a dit de celte personne soit capable de rendre ce que
l'on soupçonne plus mauvais selon Dieu. » [Note du manusnril.)
Celte lettre bien connue d'Antoine Arnaud, l'illustre doc-
teur janséniste, était adressée par lui à Louis-Paul du Vaucel,
chanoine théologal d'Alet. Elle a été publiée en partie par le
duc de Noailles. [Histoire de madame de Maintenon, t. II, p. 127.)
172 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
que tout le monde, plutôt peut-être pour plaire au Roi
que par pur égard pour elle, la traitoitavec tout le res-
pect possible; elle avoit elle-même le talent de se faire
respecter, et elle savoit en imposer au point que, quoi
qu'elle fût encore de la figure du monde la plus gracieuse
et la plus agréable, personne, ainsi que je l'ai dit,
n'osoit jamais faire avec elle le moindre badinage, ni
lui tenir le moindre propos tant soit peu indécent...
L'élévation de madame de Maintenon ne fut nulle-
ment pour elle un sujet de gloire et de vanité; elle
n'en fut jamais ni plus impérieuse ni plus fière. Son
humilité la suivit partout, sa modestie ne l'abandonna
jamais; elle vécut toujours de la façon du monde la
plus simple et la plus régulière.
Sa société n'étoit composée que de cinq ou six
femmes de la Cour, aussi pieuses et aussi retirées
qu'elle. Son appartement éloit de plain-pied à celui
du Koi ' ; elle y restoit presque toujours; elle n'en sor-
1. L'appartement de madame de Maintenon était en elTet de
plain-pied avec celui du Roi. Il s'ouvrait en face de la salle
des gardes sur le palier de l'escalier de marbre. Il compre-
nait quatre pièces dont la disposition est visible sur les anciens
plans. Cet appartement a été détruit, lors de la transforma-
tion du Palais de Versailles en Musée historique, et des tableau.v
militaires relatifs aux campagnes de n93 et 1794 y ont été
installés. Toutefois, la fenêtre de la chambre sur l'avenue de
Paris est intacte du dehors, et, à l'intérieur même, on voit assez
bien comment était placé le cabinet où jouèrent les demoi-
selles de Saint-Cyr. Ces indications nous ont été obligeamment
fournies par M. de Nolhac, l'historien érudit, et l'ingénieux
conservateur et restaurateur du Palais de Versailles.
MÉM(nRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 173
toit ordinairement que pour aller à l'église, à Saint-
Cyr, ou faire quelques bonnes œuvres , et pour suivre
le Roi, lorsqu'il le désiroit, dans ses voyages ou dans
ses promenades. Le Roi venoit régulièrement tous les
jours chez elle avant et après son dîner, de même
qu'avant et après son souper; il y restoit jusqu'à
minuit. Quelquefois il y donnoit rendez-vous à ses
ministres, et, lorsqu'on commençoit à parler d'affaires,
madame de Maintenon, qui ne vouloit se mêler de rien,
qui jugeoit avec raison que cela ne la regardoit pas,
et qui savoit très bien qu'elle déplairoit très fort au
Roi si elle y prenoit la moindre part, se retiroit dans
un coin de son appartement, et, là, prenoit un livre ou
s'occupoil à quelque ouvrage des mains jusqu'à ce que
les affaires fussent Unies \
1. Madame de Maintenon dans un Eiitretien intime avec
madame de Glap/'oii {Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 163,
4 avril 4703), confirme ce que dit ici mademoiselle d'Aumale :
« Quand le Uoi est revenu de la chasse, il vient chez moi; on
ferme la porte et personne n'entre plus. Me voilà donc seule
avec lui. 11 faut essuyer ses chagrins, s'il en a, ses tristesses,
ses vapeurs; il lui prend quelquefois des pleurs dont il n'est
pas le maître, ou bien il se trouve incommodé. 11 n'a point de
conversation. 11 vient quelque ministre qui apporte souvent
de mauvaises nouvelles; le Roi travaille. Si on veut que je sois
en tiers dans ce conseil, on m'appelle; si on ne veut pas de
moi, je me retire un peu plus loin, et c'est là où je place quel-
quefois mes prières de l'après-midi : je prie Dieu environ une
demi-heure. Si on veut que j'entende ce qui se dit, je ne puis
rien faire. J'apprends là quelquefois que les affaires vont mal;
il vient quelque courrier avec des mauvaises nouvelles : tout
cela me serre le cœur et m'empêche de dormir la nuit. »
174 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
Quoique plusieurs personnes mal informées aient
prétendu que presque aucune affaire ne se décidoit que
madame de Maintenon n'eût donné son avis, malgré
même les ridicules propos joliment dits que le nouvel
auteur de ses Mémoires a tenus dans différents
endroits de son ouvrage sur la confiance que le Roi
avoit en elle; malgré le ton affirmatif avec lequel il
fait nombre de citations aussi peu certaines que plau-
sibles, tant sur la façon avec laquelle, sans avoir Tair
de se mêler, elle décidoit sur presque tout, que sur
l'indécision qu'il suppose dans le jugement du Roi si,
au préalable, il n'a lu sur le visage de madame de
Maintenon le meilleur avis', si quelquefois même il ne
lui a demandé; malgré en un mot une quantité de
traits et d'anecdotes, disposés çà et là dans tout le
cours de son ouvrage, qui, s'ils ne sont les fruits de son
imagination, ne lui ont été fournis que par des gens qui
ont pris plaisir à le tromper, je puis et j'ose assurer,
d'après des gens bien instruits et contemporains,
d'après mon expérience et d'après celle de madame de
Caylus, que le Roi ne vouloit pas absolument qu'elle
prît la moindre part aux affaires, que jamais il ne
lui en demandoit son avis, que jamais elle ne s'en
1. « Louis, aidé de la présence de madame de Maintenon dans
les yeux de laquelle il cherchoit une approhatioi) qu'il y trou-
voit toujours.... ». {La Beainnclle, Édit. de Maéstricht, t. III,
p. 223.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 175
mêloit; et, par rapport aux conseils qui se tenoieiit
quelquefois dans sa chambre et non ordinairement,
quoi qu'en dise le même auteur, qui prétend que les
ministres n'avoient point d'autre lieu fixe, je puis
encore assurer, d'après un homme très véridique ' et
qui a travaillé plusieurs fois dans sa chambre avec
le Roi et les ministres, que tous les bruits qui ont
couru sur cela sont faux, car il m'a dit lui-même que
toutes les fois qu'il avoit travaillé avec le Roi et les
minisires dans la chambre de madame de Maintenon,
ce qui lui étoit arrivé fort souvent, quoiqu'elle fût dans
sa chambre, elle se retiroit à l'écart, qu'elle n'entroit
dans rien de tout ce qu'on disoit, que le Roi ni les
ministres ne la consultoient jamais, et que, quand les
affaires finies et décidées il lui étoit permis de se
1 . Le maréchal de Puységur, qui n'étoit encore alors qu'au régi-
ment du Roi, mais en qui Louis XIV avoit reconnu tant d'habi-
leté pour la guerre, tant de mérite et tant d'intégrité, qu'il
l'appeloit très souvent dans ses conseils, et que, dans bien des
occasions il se faisoit gloire de suivre ses avis. (.Vo<e<:/«w«?u<scrî7.)
Jacques-Franrois de Chastenet, marquis de Puységur, dont
il est ici question, né à Paris le 19 mars 1655, ne fut nommé
maréchal de France que sous Louis XV, en 1734. Sous Louis XIV,
il n'avait été que maréchal général des logis et gentilhomme
de la manche du duc de Bourgogne. Louis XIV le faisait venir
souvent pour l'entretenir des afl'aires de la guerre. 11 a laissé
des Mémoires militaires très estimés. Il mourut le lo août 1743.
Il y eut une alliance entre les d'Aumale et les Puységur, le frère
de mademoiselle d'Aumale ayant épousé, le 23 janvier 172U,
Françoise de Polastron de la Hillière, fille de Louis de Polastron
delà Hillière et de Françoise de Chastenet de Puységur, sœur
du maréchal.
176 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
rapprocher, elle ne savoit pas un mot de tout ce qui
s'étoit dit'. Après des preuves aussi authentiques du
peu de part qu'elle prenoit au maniement des affaires,
j'aurois autant lieu d'être surprise que le public
restât encore dans la ridicule prévention que mille
faux récits peuvent lui avoir donnée sur son compte,
que j'ai lieu de l'être qu'un homme d'esprit et de
génie comme l'auteur de ces Mémoires, sans vouloir
faire un examen rigoureux de toutes ses citations, ait
donné, dans mille occasions, tant de confiance à des
personnes mal instruites, et qu'il ait préféré si sou-
vent la chimérique satisfaction de dire élégamment de
jolies choses, ou de conter agréablement des fables
au plaisir pur de mettre au jour des vérités dont la
délicatesse de son pinceau auroit rendu les moindres
traits intéressants.
1. 11 est vrai que, lorsque le conseil étoit fini et qu'il lui
étoit libre de se rapprocher, c'étoit alors que le Roi lui faisoit
part quelquefois de ce qui s'étoit dit ou arrangé, et alors il lui
en demandoit son avis, à quoi elle répondoit effectivement
avec ce qu'elle en pensoit; mais il s'en falloit bien que cela
arrivât souvent, et elle qui connoissoit le Roi ne se seroit pas
avisée; mais avec ménagement ou quelquefois avec un ton de
plaisanterie, qu'elle savoit qui plaisoil au Roi. Je puis ajouter
du reste que, très rarement, pour ne pas dire jamais, ou pour
mieux dire presque jamais, l'avis qu'elle donnoit alors ne
changeoit rien aux arrangements qu'on avoit pris. Je demande
si son avis qu'elle donnoit comme cela, par hasard, quand tout
étoit arrangé, et qu'on ne suivoit pas, peut autoriser à dire
qu'on ne décidoit rien sans son avis. [Note du manuscrit.) —
Plusieurs ratures et remaniements de cette note en ont rendu
la rédaction très incorrecte.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 177
11 n'est pas douteux que madame de Maintenon
avoit beaucoup de pouvoir sur l'esprit du Roi. Cepen-
dant elle ménageoit son crédit avec la plus grande
circonspection.
Elle savoit qu'il ne falloit demander au Roi que
des choses justes; elle sentoit que, dans sa situation,
elle devoit moins que personne l'importuner de ses
demandes; que ce seroit manquer de reconnoissance,
et perdre le souvenir des bontés dont ce monarque
l'avoit comblée. Elle fit du bien, il est vrai, à ses
parents, mais elle ne voulut jamais employer sa
faveur à obtenir pour eux beaucoup de dignités ou
d'emplois que d'autres auroient mérités aussi bien, et
peut-être remplis beaucoup mieux. Elle ne voulut pas,
par exemple, demander le bâton de maréchal de
France pour son frère, quoiqu'elle l'aimât beau-
coup.
Ce fut lui qui dit un jour au maréchal de Vivonne
que, pour lui, il avoit son bâton de maréchal en argent;
effectivement, après que le Roi lui eut donné le
cordon bleu, sa sœur lui fit avoir un revenu fort con-
sidérable sur les fermes générales '.
1. « J'appris que le Roi avoit donné ces jours passés (6 fé-
vrier 1683) deux mille écus de pension à monsieur d'Aubigné,
frère de madame de Mainlenon. Son gouvernement de Coignac
lui vaut douze mille francs, et il en a dix-huit, cinq ans durant,
des fermiers généraux. 11 est reparti pour Coignac. >• {Journal
de Dangeau, t. I, p. 149.)
T. II. 12
178 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
Son neveu le marquis de Villette fut chef d'es-
cadre. Le Roi donna en mariage à madame de
Caylus, sa nièce, une pension très peu considérable.
Mademoiselle d'Aubigné, fille de monsieur d'Aubigné
son frère, fut mariée au fils du premier maréchal de
Noailles'; madame de Maintenon lui donna en mariage
deux cent mille francs; le Roi y ajouta cpjelque chose
et l'assura de sa protection.
Pour madame de Maintenon , elle n'eut jamais
d'autre bien que sa terre de Maintenon qu'elle amé-
liora beaucoup par tous les établissements, embellis-
sements et augmentations qu'elle y fît. Le Roi lui-
même, après le travail considérable qu'il fit faire pour
conduire les eaux de la rivière d'Eure à Versailles,
s'amusoit beaucoup de Maintenon qu'il avoit été
visiter déjà plusieurs fois; il y fit faire beaucoup de
choses fort jolies et fort galantes.
La seule distinction publique que le Roi donna à
madame de Maintenon fut de lui permettre d'oc-
cuper à la messe une des deux lanternes qui sont
aux deux bouts de la tribune; au moins je l'ai entendu
dire, mais je ne l'assure point. Elle n'avoit d'ailleurs
nul extérieur de grandeur, et n'en demandoit point;
elle avoit inspiré au Roi des sentiments, d'une piété
1. Anne-Jules duc de Noailles, maréchal de France, né à
Paris le o février 1650, mort le 2 octobre 1708.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 179
solide et chrétienne qui ne fit qu'augmenter beau-
coup par la suite *.
i. L'exemple de vertu que donnoient le Roi et madame de
Mainlenon, fit grand bien à beaucoup de monde. Plusieurs
protestants avoient déjà fait abjuration ; il s'en fit une pour lors
qui fit grand bruit à la cour, ce fut celle de madame de Mios-
sens. {Note du manuscrit.) — Elisabeth de Pons, née en 1636,
sœur aînée de madame d'Heudicourt, avait épousé François
Amanieu, chevalier d'Albret, comte de Miossens. Madame de
Maintenon avait beaucoup désiré sa conversion. « Il faudroit,
écrivait-elle de Versailles, le 3 août 1685, faire toutes sortes'
d'efforts pour convertir madame de Miossens, il me semble que
ce seroit une femme propre à réussir ici. •. Madame de Miossens
fit son abjuration dans la chapelle de Versailles, entre les mains
de Bossuet, le 30 janvier 1686. Elle mourut en 1714.
MADAME DE MAINTENON
ET LA DUCHESSE DE BOURGOGNE
Nous croyons devoir supprimer ici une relation
assez brève de V affaire du Quiétisme et des rapports
de madame de Maintenon avec madame Guyon,
aiîisi qitun assez long résumé des événements his-
toriques et des opératio7is militaires qui prirent
place pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg ^
c est-à-dire entre 1686 et 1697 ^ date du traité de
Ryswiçk. Cette partie du manuscrit, qui lia rien
de personnel, présente peu d'intérêt, et on ny ren-
contre point de détails qui ne se trouvent également
ailleurs. Il nen est pas de même du fragment qui
suit, et qui a trait aux relations de rnadame de
Maintenon avec la duchesse de Bourgogne . Nous
suppr'imerons seulement quelques passages où sont
résumés, en jJeu de mots et sans commentaires, les
principaux événements historiques.
182 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
En exécution du traité * du Roi de France avec le
duc de Savoie-, la jeune princesse de Piémont, fille de
ce duc, partit de Turin le 7 octobre (1696) et arriva
le 16 à l'entrée de la France. En quittant l'escorte
Piémontoise, elle fut reçue par le comte de Brionne ^
à la tôle de la maison du Roi; il la complimenta et lui
présenta toutes les personnes de la Cour qui avoient
été nommées pour aller au devant d'elle \
L'arrivée de cette princesse, qu'on rcgardoit
comme le gage certain de la paix, causa la plus grande
joie à toute la France. Le Roi alla au devant d'elle
jusqu'à Montargis; il lui donna, en l'abordant, toutes
les marques possibles d'amitié et de tendresse; elle
voulut se jeter à ses genoux, mais il l'en empêcha, et
dès que les premiers compliments furent finis, il la
mena dans une église oij il l'offrit à Dieu, en le priant
de la garantir de la corruption de la Cour. Le soir
1. Le Irailé dont parle ici mademoiselle d'Aumale est celui
de Turin qui, après de longues négociations, intervint le
29 juin 169G, entre Victor-Amédée et Louis XIV, au nom duquel
signa le maréchal de Tessé. Voir la Duchesse de Bour<jOf/ne et
l'alliance savoyarde, t. 1, p. 75.
2. Victor-Amédée II, né le 14 mai 1666, duc de Savoie
depuis 1615, plus tard roi de Sicile, en 1713, et enfin roi de
Sardaigne de 1718 à 1730, mort à Moncalieri le 31 octobre 1732.
3. Henri de Lorraine, comte de Brionne. fils du comte d'Ar-
magnac, né le 15 novembre 1661, mort le 3 avril 1712. Sa mère
avait eu en 1663 la mission de conduire à Turin Jeanne-Baptiste
de Nemours qui allait épouser le duc de Savoie, père de Victor-
Amédée.
4. Le détail de cette réception se trouve dans le Mercure de
France, numéro d'octobre 1696.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 183
même de cette entrevue, il étoit si content de la jeune
princesse, qu'il en écrivit une longue lettre à madame
de Maintenons qui étoit restée à Fontainebleau, dans
laquelle il ne faisoit que chanter ses louanges. Dans
tous les endroits où passoit celte jeune princesse, on
n'entendit que des cris de joie; elle recevoit à mer-
veille tous les compliments qu'on lui faisoit; en un
mot elle se tira de tout, sans aucun embarras, et elle
ne parut embarrassée que le lendemain de son arrivée
à Fontainebleau, lorsque le Roi lui présenta le duc de
Bourgogne. Sa Majesté lui donna les fêtes les plus
jolies et les plus galantes; tout paroissoit l'enchanter,
et elle enchantoit tout le monde. Comme elle n'avoit
encore alors que onze ans, le mariage fut remis à
l'année d'après...
L'arrivée de la princesse de Piémont, comme je l'ai
déjà dit, satisfaisoit tous les cœurs. Le Roi l'avoit fait
nommer : Madame la duchesse de Bourgogne, dès
qu'elle fut entrée en France". Celte princesse charmoit
tout le monde. Le Roi lui-même, dès qu'il l'eut vue
1. Celte lettre a été publiée pour la première fois par la
Société des bibliophiles dans le petit volume intitulé : Lettres
de Louis XIV et du duc de Bourgogne à 7nadame de Maintenon
(Paris, Didot, 1822), et reproduite dans la Correspondance géné-
rale, t. IV, p. 130.
2. Louis XIV avait en efTet donné à la princesse de Savoie,
dès son entrée en France, le rang de duchesse de Bourgogne,
ce qui lui assurait la préséance sur toutes les princesses de
la Cour.
184 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
quelques jours, se récria beaucoup sur son air et sa
grâce, et admira beaucoup son esprit, sa politesse, sa
retenue, sa modestie. Madame la duchesse de Savoie,
sa mère, qu'on nommoit Son Altesse Royale, avoit mis
tous ses soins pour leducation de sa fille et avoit
réussi.
Comme madame de Maintenon étoit considérée des
princes, les puissants de l'Europe, dont la plupart ne
faisoient point difficulté de la traiter d'amie et de
protectrice, lorsqu'il fut question de faire venir en
France la princesse de Piémont, la duchesse de Savoie,
instruite de la considération que le Roi avoit pour
madame de Maintenon, et jugeant par là du crédit
qu'elle devoit avoir, lui écrivit pour la prier de vou-
loir bien prendre sa fille sous sa protection, et lui
donner les instructions, et les avis nécessaires pour
plaire au Roi. Elle lui ajoutoit qu'elle lui auroit toute
l'obligation imaginable si elle vouloit bien lui faire
l'amitié de la faire bien instruire de sa religion, et lui
faire donner, en tout, une éducation convenable.
Madame de Maintenon fut sensible, comme elle le
devoit, aux marques de confiance que lui donnoit
madame la duchesse de Savoie; elle céda d'autant
plus volontiers aux prières qu'elle lui en faisoit,
qu'avant qu'elle lui en eût parlé, elle avoit déjà pro-
jeté de faire tous ses efforts pour former cette jeune
MÉMOIKES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 185
princesse à la vertu et au grand personnage qu'elle
devoit naturellement faire un jour. De plus, elle savoit
que le Hoi désiroit fort aussi qu'elle s'en chargeât.
Quoi qu'il en soit, plus elle réfléchissoit sur cette entre-
prise, plus elle la trouvoit embarrassante; elle voyoit,
d'ailleurs, que, pour venir à bout de cette éducation,
elle seroit obligée de se rendre au monde, auquel elle
avoit renoncé pour beaucoup de choses. Elle fit part
de tout son embarras à ce sujet à l'évèque de Chartres,
qui lui conseilla fort de mettre de côté toutes les
idées qui pourroient la détourner de ce qu'on désiroit
d'elle, qu'il falloit qu'elle s'en chargeât, et que ce
qu'elle feroit pour cette princesse seroit un service
qu'elle rendroit à la France.
Madame de Maintenon se rendit aux avis de mon-
sieur de Chartres et aux instances de madame la
duchesse de Savoie. L'extrême jeunesse de la prin-
cesse et l'esprit qu'on découvroit en elle lui donnoient
de grandes et belles espérances. Elle mit tous ses
soins à lui cultiver l'esprit, à lui former le cœur, et à
la rendre vraiment digne de la place qu'elle devoit
occuper un jour. Dès que la duchesse de Bourgogne
fut en France, elle entendit mademoiselle d'Aubigné
appeler madame de Maintenon : Ma tante. Alors, soit
parce qu'elle trouva ce nom-là joli, soit par jalousie
d'enfant, soit exprès pour donner une marque
186 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
d'amitié à madame de Maintenon, elle s'écria : « C'est
aussi ma tante, » et, effectivement, elle l'appela sa
tante à l'instant, et Ta toujours appelée de même'.
La première fois qu'elle vit madame de Maintenon,
elle lui sauta au col et l'embrassa, en lui faisant toutes
les amitiés et les caresses possibles. Quelques jours
après, s'étant aperçue qu'elle avoit de la peine à se
tenir debout, elle la fit asseoir, et se mettant, d'un air
presque flatteur, sur ses genoux, elle lui dit avec viva-
cité : « Ma tante, maman m'a chargée de vous faire mille
amitiés de sa part, et de vous demander la vôtre pour
moi; apprenez-moi bien, je vous prie, tout ce qu'il
faut faire pour plaire au Roi. » Ces jolies manières,
ces airs de confiance et de tendresse mille fois répétés
gagnèrent aisément le cœur de madame de Main-
tenon qui s'appliqua bientôt à l'éducation de cette
charmante princesse, plus par inclination que par
autre motif.
Des qu'elle eut une fois pris tout de bon la réso-
lution de s'en charger, elle eut toujours cette jeune
1. La comtesse délia Rocca, qui a édile, d'après les originaux
qui sont aux Archives de Turin, la correspondance de la
duchesse de Bourgogne avec sa mère et sa grand'mère, donne
une autre explication. « Ce mot si simple, Magna en piémon-
tais, si heureusement employé, auquel elle dut en partie peut-
être sa grande faveur, Marie-Adélaïde l'avait importé de son
pays, où il était alors, comme il est aujourd'hui, très en vogue
dans les familles pour désigner les femmes auxquelles l'âge,
la. position, un degré de parenté ou d'amitié donnent une cer-
taino supériorité. »
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 187
princesse sous les yeux. Elle la gardoit dans son appar-
tement tout le plus souvent qu'elle pouvoit, et son
dessein en cela étoit que le Roi, l'y trouvant toujours
quand il y venoit, s'accoutumât petit à petit à la A^oir,
et qu'il s'en amusât pour que, quand elle mourroit,
cette jeune princesse pût prendre sa place dans
l'esprit du Roi et contribuer à sa récréation.
Madame de Maintenon donna à la duchesse de
Bourgogne des avis sur Dieu, sur le duc de Bour-
gogne et sur le monde, qui sont parfaitement bons
et bien dits; elle les fît transcrire et relier très pro-
prement dans un petit livre qu'elle donna à cette
princesse qui le garda jusqu'à sa mort, car, lorsqu'elle
mourut, on le retrouva dans sa cassette. Madame de
Maintenon le prit et me le donna; le Roi voulut s'y
opposer, disant que les enfants dévoient en hériter
comme du reste \
Saint-Cyr étoit pour lors la plus excellente école
des vertus morales et divines; les instructions qu'on
y recevoit étoient dignes de toutes louanges et à
l'abri de tout blâme. Cette maison n'a nullement
dégénéré de cet heureux temps : l'éducation qu'on y
1. Ces avis ont été publiés dans les Conseils aux demoiselles,
t. I, p. 163, et dans Madame de Maintenon et sa famille,
p. 293. D'après M. Honoré Bonhomme, l'auteur de celte publi-
cation, ce petit livre serait de l'écriture de mademoiselle
d'Aumale.
188 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
donnoit alors, n'a fait que s'y perfectionner et s'y
perfectionne encore tous les jours, grâce à l'esprit,
aux talents et à la piété de toutes les dames qui la
composent encore aujourd'hui.
Madame de Maintenon fit donc projet de donner à
la duchesse de Bourgogne du goût pour la maison
de Saint-Cyr, prévoyant avec raison que, si cette
maison pouvoit lui plaire, elle y trouveroit de quoi
s'instruire en s'amusant. Comme le but de madame de
Maintenon étoit de graver d'abord dans le cœur de
cette princesse des sentiments de religion qui pussent
la mettre à l'abri des dangers auxquels elle se ver-
roit sans cesse exposée, elle crut qu'elle ne pourroit
mieux faire, pour y parvenir, que de la mettre à
portée d'avoir souvent devant les yeux des exemples
d'une piété solide, simple, droite et toute faite pour
en inspirer le goût; elle ne pouvoit trouver autre
part mieux qu'à Saint-Cyr.
Toutes ces sages réflexions la déterminèrent à faire
Yoir Saint-Cyr, plus tôt que plus tard, à cette jeune
princesse; mais, pour se conformer à sa grande
jeunesse et à l'amour du plaisir inséparable de cet
âge, il s'agissoit, surtout pour la première fois, de
lui rendre l'entrée dans cette maison la plus agréable
qu'il seroit possible. C'est pourquoi, quelques jours
avant de l'y mener, elle fit dire aux dames de Saint-
MEMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 189
Louis de se tenir prêtes à la recevoir, et de lui faire
une réception qui pût lui plaire et l'amuser. Tout
s'arrange pour cela ; ces dames préparent leurs petits
compliments; on fait répéter aux demoiselles plu-
sieurs conversations fort jolies et fort instructives; on
prépare un peu de musique, de la danse. Enfin le
jour marqué arrive; madame de Maintenon amène la
duchesse de Bourgogne à Saint-Cyr ' ; la communauté
la reçut à la porte en habits de cérémonie; la supé-
rieure la complimenta; les demoiselles avoient été
rangées en haie et bordoient tout son passage jusqu'à
l'église, où l'on chanta le Te Deum ; après quoi, on mena
la Princesse dans toutes les classes, et, soit danses,
concerts ou conversations ingénieuses, dans chacune
on lui donna quelque spectacle amusant; après quoi
on la fit promener par toute la maison ; elle fut
enchantée de tout ce qu'elle y vit; cette journée lui
plut si fort que, dès ce moment, elle dit qu'elle vouloit
y revenir bientôt; c'étoit précisément ce que deman-
doit madame de Maintenon.
Peu de jours après, elle demanda à retourner à
Saint-Cyr. Madame de Maintenon l'y mena avec grand
1. Ce fut le 25 novembre 1696 que madame de Maintenon
amena la duchesse de Bourgogne pour la première fois à
Saint-Cyr. La supérieure qui fut chargée de la recevoir se
nommait madame du Pérou; il a été question d'elle dans le
tome 1".
190 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
plaisir; elle s'y plut cette seconde fois pour le moins
autant que la première, et, dans la suite, elle y alla
trois ou quatre fois la semaine, et y étoit depuis
neuf heures du matin jusqu'au soir. J'ai ouï dire que,
pour se divertir, elle s'y habilloit en dame de Saint-
Louis et plus souvent en demoiselle; elle alloit à
tous les différents offices de la maison, à l'économie,
au dépôt, au noviciat, aux classes; elle écoutoit et
remarquoit tout ce qui s'y faisoit et s'y disoit. Quand
elle étoit aux classes, elle faisoit quelquefois le caté-
chisme à la place de la maîtresse; comme elle avoit
beaucoup d'esprit et de vivacité, elle faisoit des ques-
tions à propos, et répondoit à toutes celles que lui
faisoient les demoiselles avec toute la précision et la
justesse possibles. Quand par hasard une question
l'embarrassoit un peu, elle savoit spirituellement faire
une réponse qui, sans éclaircir absolument la chose,
mettoit cependant la demoiselle qui avoit fait la ques-
tion dans le cas, sans la satisfaire tout à fait, de n'en
plus faire de cette espèce; elle louoit les bonnes
actions, et blâmoit les mauvaises. Une demoiselle
ayant un jour jeté dans le feu un petit oiseau tout en
vie, elle lui dit qu'apparemment elle avoit un bien
mauvais cœur, puisqu'elle étoit capable d'une telle
cruauté, et lui fit à ce sujet une très forte réprimande.
Chaque fois qu'elle alloit à Saint-Cyr, comme
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 191
madame de Maintenon voiiloit qu'outre les instruc-
tions qu'elle y entendoil et dont elle profiloit, elle
s'accoutumât de bonne heure à celte libéralité si
nécessaire chez les princes, et si rares dans plusieurs,
elle lui faisoit toujours prendre, avant de partir pour
y aller, une provision de toutes sortes de petits pré-
sents à la portée des demoiselles, et lorsqu'elle éloit
arrivée, elle lui faisoit distribuer tous ces présents à
celles d'entre elles qui étoient les plus sages et dont
on étoit le pins content. Madame de Maintenon
employoit tous les moyens qu'elle pouvoit imaginer
pour montrer à cette princesse combien il étoit essen-
tiel pour elle et pour toutes les personnes de son
rang de répandre à propos des bienfaits, et de savoir
de soi-même donner les récompenses dues aux
mérites '.
Madame la duchesse de Bourgogne croissoit tous
les jours en grâces et en vertus. Sans être régulière-
ment belle, elle avoit une ligure extrêmement
agréable, le plus beau teint du monde, une très
belle taille, un air noble et majestueux ^ On décou-
1. Les visites de la duchesse de Bourgogne et les anecdotes
auxquelles il est fait ici allusion sont rapportées avec plus de
détails dans les Mémoires des Dames de Saint-Ci/r dont made-
moiselle d'Aumale a dû avoir communication.
2. <■ Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop
avancé, un nez qui ne disoit rien, de grosses lèvres mordantes,
des cheveux et des sourcils châtain brun fort bien plantés,
192 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
vroit en elle, de jour en jour, quelque nouvelle qua-
lité qui la rendoil de plus en plus aimable. Elle
avoit le cœur bon, l'esprit juste; tout ce que lui
disoit madame de Maintenon n'étoit jamais perdu;
elle retenoit tout, et le meltoit si bien à profit qu'en
p€u de temps elle sut gagner le cœur du Roi qui
l'aima avec toute la tendresse imaginable, et sut
plaire à toutes les personnes qui avoient l'honneur
d'approcher d'elle.
Cependant le temps fixé par le Roi pour le mariage
du duc de Bourgogne approchoit. Il s'agissoit de
composer sa maison : toute la Cour y briguoit des
places. Madame du Lude fut choisie pour dame
d'honneur, et la comtesse de Mailly pour dame
d'atour. Le comte de Tessé fut nommé premier
écuyer', le marquis de Dangeau chevalier d'honneur ^
des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, peu de
dents et toutes pourries, dont elle parloit et se moquoit la
première, le plus beau teint et la plus belle peau, peu de
gorge mais admirable, le cou long avec un soupcjon de goitre
qui ne lui seyoit point mal, un port de tète galant, gracieux,
majestueux, et le regard de même, le sourire le plus expressif,
une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée;
une marche de déesse sur les nuées. » {Saint-Simon, Édit. Ghé-
ruel,de 1857, t. X, p. 83.)
1. René de Froullay, comte de Tessé, né dans le Maine vers
1630, maréchal de France en 1703, mourut, dans sa retraite des
Camaldules, le 30 mai 172o.
2. Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau. né le 21 sep-
tembre 1G38, conseiller d'État d'épée, membre de l'Académie
française, mort le 9 septembre 1720.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 193
le marquis de Villacerf premier maître d'hôtel ',
la Vieufville secrétaire des commandements '. Bour-
delot fut premier médecin^, et monsieur de Meaux
premier aumônier^. Le père le Comte ^ fut nommé
confesseur, quoiqu'il déplût assez à la Princesse;
mais le Roi lui dit qu'elle pourroit en changer tant
qu'elle voudroit, pourvu qu'elle ne le fît point sans
le conseil de quelque personne sage, et qu'elle en
choisît un qui eût une façon de penser orthodoxe. Il
fut question de lui donner des lîlles d'honneur, mais
madame de Maintenon, qui en connoissoit l'abus, fit
ce qu'elle put pour détourner ce projet. Le Roi se
rendit à son avis, et, au lieu de filles d'honneur, on lui
donna des dames du palais.
Toute la maison étant composée, le mariage se fit
à Versailles le 1" décembre (1697). Ce fut le cardinal
1. Edouard Colbert. marquis de Villacerf, se démit, pour
devenir maître d'hôtel de la duchesse de Bourgogne, de la
charge de surintendant et ordonnateur des bâtiments qu'il
avait depuis le 28 juillet 1691. Il mourut le 18 octobre 1699, à
l'âge de soixante et onze ans.
2. René-François, marquis de la Vieufville, né le 18 fé-
vrier 1652, mort à Paris le 9 juin 1717.
3. Pierre Bonnet dit Bourdelot, né en 1654, mort en 1708.
4. Lorsque Bossuet se mit à genoux pour prêter serment
devant la duchesse de Bourgogne, on rapporte qu'elle lui dit:
" Je suis honteuse de voir à mes pieds une si bonn3 tête. »
S.Daniel-Louis le Comte, né à Bordeaux en 1651, entra
dans la compagnie de Jésus le 15 octobre 1671. Il ne demeura
pas longtemps confesseur de la Princesse et mourut le
19 avril 1728.
T. n. 13
194 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
de Coislin ^ qui fit la cérémonie. Les fêtes que le Roi
donna à cette occasion furent magnifiques-; tout le
monde s'empressoit à faire sa cour à madame la
duchesse de Bourgogne, et lui faisoit de grands com-
pliments sur son mariage. Toutes les harangues
qu'elle fut forcée d'entendre en cette occasion l'en-
nuyèrent si fort qu'un jour, ne pouvant plus y tenir,
elle répondit à un homme qui s'épuisoit en belles
phrases pour la complimenter : « Monsieur, tout ce
que vous me diles là, je le vois, est la plus belle chose
du monde, mais heureusement, on ne se marie pas
tous les jours. » Elle avoit souvent de ces réponses
naïves et spirituelles qui, en peu de mots, disoient
beaucoup de choses.
Madame de Maintenon, qui avoit découvert en elle
beaucoup d'esprit et avec cela beaucoup de fran-
chise, lui représentoit souvent qu'il étoit beau d'être
franche, mais qu'il ne falloit pas l'être à tout propos,
de crainte de passer pour méchante : « Il ne faut
jamais, lui disoit-elle, dire que la vérité, mais il ne
faut cependant pas toujours la dire, car il y a bien
des occasions où il vaut mieux se taire que de dire
des vérités qui pourroient ou déplaire ou choquer. »
1. Pierre du Cambout de Coislin, né en 1635, cardinal
en 1697, mort à Versailles le 5 février 1706.
2. Le Mercure de France, dans son numéro de décembre 1697,
ne consacre pas moins de cinquante pages au récit de la céré-
monie du mariage et des fêtes qui suivirent.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 195
Elle ne négligeoit rien pour cultiver l'esprit de
cette jeune princesse, et avoit soin à écarter de son
éducation tout le frivole et toutes les inutilités que le
caractère léger et peu solide du François saisit avec
tant d'avidité. Elle lui faisoit faire des remarques sur
tout sur ce qui se passoit dans les cours étrangères,
comme sur ce qui se passoit sous ses yeux, sur la
conduite des courtisans, sur leur maintien, sur leur
façon de parler. Elle lui faisoit apprécier la valeur
des propos qu'elle entendoit tenir, et l'amenoit ainsi,
petit à petit, par les réflexions qu'elle lui faisoit faire,
comme naturellement, à estimer ce qui étoit estimable,
à mépriser ce qui étoit méprisable. Pour la maintenir
dans ces sentiments, elle ne lui donnoit pour société
que des personnes sensées et raisonnables avec qui
elle trouvoit autant de plaisir qu'avec de jeunes
étourdies, qui peut-être l'auroient plus amusée,
miais i[ui ne l'auroient pas satisfaite davantage que
cette compagnie où elle se divertissoit raisonnable-
ment.
Madame de Maintenon avoit presque toujours,
comme je l'ai déjà dit, cette jeune princesse dans son
appartement. On y jouoit tous les jours; les femmes
qu'elle y admettoit le plus souvent étoient : la
duchesse de Guiche S la princesse d'Harcourt, la
1. .Marie-Christine de Noailles, née le 4 août 1G72, mariée
106 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
comtesse de Gramont, la marquise de Dangeau; le
Roi lui-même y passoit une grande partie de la soirée,
mais sans gêner personne. Non seulement elle ne
perdoit point de vue cette princesse, mais elle obser-
voit avec soin toutes les dames qui en approchoient,
lesquelles lui rendoient un compte exact de tout ce
qu'elle avoit dit ou fait dans les moments où elle
n'avoit pas pu l'avoir avec elle.
On a vu que la duchesse de Bourgogne alloit fort
souvent à Saint-Cyr; mais quand son mariage fut
célébré, elle n'y alla plus tant, à beaucoup près; elle
aimoit cependant toujours beaucoup cette maison, et
très souvent, au milieu des plaisirs les plus brillants
de la Cour, elle regrettoit ceux dont elle avoit joui à
Saint-Cyr. Madame de Maintenon faisoit tout ce
qu'elle pouvoit pour entretenir ce goût, jugeant avec
raison que tant qu'elle s'amuseroit des plaisirs inno-
cents qu'elle y Irouvoit, elle ne donneroit pas avec
tant d'empressement dans tous ceux qu'une jeunesse
étourdie et mondaine se feroit gloire de lui fournir.
Comme elle ne pouvoit s'accoutumer à son confesseur
elle résolut d'en changer; elle demanda à mademoi-
selle d'Osmond * (qui étoit pour lors avec madame de
dans la nuit du 12 au 13 mars 1687 à Antoine de Gramont, duc
de Guiche, plus tard duc et maréchal de Gramont (Antoine V).
Elle mourut le 14 février 1748.
1. Anne-Gabrielle d'Osmond, dont il a été question dans
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 197
Maintenon), qu'elle aimoil beaucoup, si celui dont
elle se servoit étoit bon. La jeune demoiselle lui
répondit qu'il étoit très doux et très sage; elle vouhit
en tàter; elle fut à confesse à lui; il lui fit un sermon
très vif; la Princesse le trouva bien plus sévère qu'on
ne lui avoit annoncé; elle en parut cependant con-
tente quand madame de Maintenon lui en parla. Je
ne sais si elle y retourna.
Quoique le mariage du duc et de la duchesse de
Bourgogne fût célébré en bonne forme, on avoit
cependant séparé les deux jeunes époux, et on leur
avoit défendu de se voir de deux ans. Pendant tout
ce temps-là le mari et la femme se cherchoient sans
cesse, se retiroient même souvent à l'écart, mais on
les suivoit des yeux; en un mot on voyoit qu'ils
s'aimoient, qu'ils désiroient éperdument de se trouver
ensemble, et que, quand ils s'y étoient trouvés, ils se
séparoient toujours à regret. Ils vécurent comme
cela plus d'un an, au bout duquel temps ils firent des
prières si instantes au Roi qu'il abrégea de quelques
mois le terme qui leur avoit été prescrit.
Ces deux époux intéressoient tout le monde et
étoient réellement intéressants. La duchesse avoit des
rinlroduclion du lome I", avait été reçue à Sainl-Cyr, en 16S8.
EUe épousa, le 10 mars l"0o, le marquis d'Havrincourt, auquel
le Roi avait donné le gouvernement d'Hesdin. Elle mourut
le 12 novembre 1761, âgée de quatre-vingts ans.
198 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
grâces, de l'esprit, des talents, des vertus plus sans
contredit qu'il n'apparlenoit à quelqu'un de son âge.
Monsieur de Fénélon et monsieur de Beauvilliers',
qui avoient été chargés tous les deux de l'éducation
de monsieur le duc de Bourgogne, l'avoient rendu le
prince le plus aimable, le plus doux, le plus bien-
faisant et le plus charitable. 11 donnoit aux pauvres
tout ce qu'il pouvoit ; il aimoit à faire des présents
à de vieux officiers; il savoit récompenser le mérite,
estimer la vertu; il étoit accessible, affable, cherchoit
tous les moyens de s'instruire; en conséquence il
faisoit des questions sur tout, retenoit tout; en un
mot, à l'âge de dix-sept ans, il étoit déjà un prince
accompli. Le Roi l'aimoit beaucoup, et toute la Cour
l'adoroit. La façon dont il avoit été élevé étoit la
principale source de tout le bien que le Roi trouvoit
chez lui; aussi Sa Majesté récompensa-t-il avec autant
de grandeur que de reconnoissance messieurs de
Fénélon et de Beauvilliers, Les récompenses qu'il
donnoit éloient ordinairement fort augmentées par
les termes dont se servoit le Roi et la façon avec
laquelle il accordoit les choses, et, en général, on peut
dire qu'il ne ménageoit rien quand il reconnoissoit
I. Paul de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan, baptisé le
24 octobre 1648, duc de Beauvilliers en 1679. 11 mourut à Vau-
cresson le 31 août 1714.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 199
qu'un homme lui étoit réellement et fidèlement
attaché. Il en donna des preuves frappantes, ainsi
que d'une vraie générosité, vis-à-vis de monsieur de
Montchevreuil. Il lui avoit donné anciennement
seize mille francs de pension, et lorsqu'il le mit à la
tête de la maison de monsieur le duc du Maine, il
lui en accorda une, eu sus, de deux mille écus, mais
apparemment qu'il ne s'expliqua pas assez nettement
sur cette nouvelle pension, car monsieur de Montche-
vreuil, pendant plusieurs années, ne la toucha point,
et crut même qu'il ne devoit pas la demander. Le Roi,
ayant su quelques années après qu'il ne l'avoit pas
encore touchée, et que même il ne l'avoit jamais
demandée, Sa Majesté voulut que non seulement il
jouît de cette pension mais qu'on lui payât dix mille
écus pour les cinq années qu'il avoit été sans la
toucher, et ajouta en donnant l'ordre à monsieur de
Pontchartrain ^ : « Les autres se plaignent toujours de
n'avoir pas assez, et le bonhomme Montchevreuil
trouve toujours que je lui donne trop... »
Le Roi qui, comme je l'ai dit, dès que la paix fut
publiée ne s'occupa d'abord que du soin de retran-
cher ou de diminuer nombre d'impôts qu'il avoit été
1. Louis-Phélypeaux, comte de Pontchartrain, né à Paris le
29 mars 1645, fut contrôleur général des finances de 1689 à
1690, ministre de la marine de 1690 à 1699, et chancelier de
1699 à ni4. Il mourut à l'Oratoire le 22 décembre 1727.
200 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
forcé de mettre sur ses peuples, s'informa de plus des
dettes que l'État auroit pu contracter vis-à-vis de
quelques particuliers. Comme dans le temps qu'il
voulut mettre le prince de Conti sur le trône de
Pologne S il avoit gagné beaucoup de monde pour
faire réussir cette affaire, et que plusieurs personnes
avoient dépensé beaucoup d'argent pour tenter Texé-
cution de ce projet, il vit par les mémoires que les
abbés de Polignac- et de Châteauneuf^ lui donnèrent de
ce que le Cardinal primat ^ et ses amis avoient dépensé
pour cela, qu'il leur étoit dû plus de 200 000 écus.
1. La couronne de Pologne étant devenue vacante en 1697,
le prince de Conti, dont l'abbé de Polignac avait été chargé
de préparer l'élection, fut élu roi en même temps que l'élec-
teur Auguste de Saxe. Mais Auguste ayant profité de ce qu'il
était sur les lieux pour s'emparer effectivement du trône, le
prince de Conti fut obligé de revenir, sans avoir pu même
débarquer à Dantzig.
2. Melchior, second fils du vicomte de Polignac, né en 1661,
accompagna en 16S'J le cardinal de Bouillon au conclave. A la
suite de l'entreprise manquée du prince de Conti, il tomba en
disgrâce et fut quelques années sans paraître à la Cour. Il fut
cependant nommé cardinal en 1712 et archevêque d'Auch en
1726. Il mourut à Paris le 20 novembre 1741.
3. François deCastagner de Chàteauneuf. abbéde Varennes et
de Beaugency, qui fut parrain de Voltaire, avait été envoyé
en Pologne, dit Saint-Simon, pour servir d'Évangéliste à l'abbé
de Polignac « à qui il porta des ordres très précis de ne rien
faire que de concert avec lui ». Il mourut le 16 décembre 1708.
4. Le Cardinal primat qui avait soutenu la candidature du
prince de Conti se nommait Michel Radzieiowoski. Né en 1645,
il fut adopté par la reine de Pologne, Louise-Marie de
Gonzague et élevé en France. Il fut nommé vice-chancelier de
la couronne le 19 mai 1683, cardinal le 2 septembre 1686 et
archevêque de Gnesne en 1687.
I
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 201
Malgré le regret qu'il avoit que la chose eût man-
qué, il dit qu'il seroit injuste que cet argent fût
perdu pour des personnes qui avoient bien voulu le
dépenser pour son service, et il ordonna que cette
somme leur fût remboursée jusqu'au dernier sou.
Pour répondre au désir que le Roi montroit de
rétablir les finances, plusieurs ministres travailloient
à imaginer quelque projet qui pût concourir aux
vues du Roi en faisant rentrer de l'argent dans les
coffres. Des particuliers même, instruits de l'état des
choses, apportoient aux ministres leurs idées et leurs
projets. Dans un livre intitulé, Mémoires sur la vie
de Jean Racine ^ j'ai vu que ce célèbre Jean Racine
donna lui-même sur cet objet ses idées à madame de
Maintenon, et que son iMémoire, livré et vu par le Roi,
fut l'époque de sa disgrâce, et que le chagrin que
l'éloignement de la Cour lui causa fut, peu de temps
après, la cause de sa mort. Voici le fait tel que je
l'ai lu.
« Madame de Maintenon entretenant un jour Jean
1. Le titre exact de l'ouvrage dont il est ici question et dont
un long passage va être cité est : Mémoires contenant quelques
■particularités sur la vie et les ouvrages de Jean Racine. La pre-
mière édition de cet ouvrage parut en 1744, à Lausanne et
Genève, chez Marc-Michel Bousquet, Louis Racine, qui en est
l'auteur, ayant eu quelque peine à obtenir en France le privi-
lège qu'il sollicitait. Cet ouvrage a été réimprimé dans la
collection des Grands Écrivains de la France. (OEuvres de
Jean Racine, t. I, p. 199 et suiv.)
202 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
Racine de la misère du peuple, il répondit... qu'elle
pouvoit être soulagée par ceux qui étoient dans les
premières places, si on avoit soin de la leur faire
connoître. 11 s'anima sur cette réflexion... il charma
madame de Maintenon qui lui dit que, puisqu'il faisoit
des observations si justes sur-le-champ, il devroit les
méditer encore, et les lui donner par écrit, bien
assuré que l'écrit ne sortiroit pas de ses mains. 11
accepta malheureusement la proposition.... il remit
à madame de Maintenon un Mémoire aussi solidement
raisonné que bien écrit; elle le lisoit, lorsque le Roi,
entrant chez elle, le prit, et, après en avoir parcouru
quelques lignes, lui demanda avec vivacité quel en
étoit l'auteur; elle répondit qu'elle avoit promis le
secret; elle lit une résistance inutile. Le Roi expliqua
sa volonté en termes si précis qu'il fallut obéir; l'au-
teur fut nommé. Le Roi en louant son zèle.... il
ajouta même, non sans quelque air de mécontente-
ment : « Parce qu'il sait faire parfaitement des vers,
croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand poète,
veut-il être ministre? « Si le Roi eût pu prévoir l'im-
pression que tirent ces paroles, il ne les eût point
dites. On n'ignore pas combien il étoit bon pour tous
ceux qui l'environnoient : il n'eut jamais intention de
chagriner personne; mais il ne pouvoit soupçonner
que ces paroles tomberoient sur un cœur si sen-
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALR. 203
sible'. Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur
du Mémoire de ce qui s'étoit passé, lui fit dire en même
temps de ne la pas venir voir jusqu'à nouvel ordre.
Cette nouvelle le frappa vivement; il craignit d'avoir
déplu au prince dont il aAoit reçu tant de marques
de bonté; il ne s'occupa plus que d'idées tristes, et,
quelque temps après, il fut attaqué d'une fièvre assez
violente que les médecins firent passer à force de
quinquina. 11 eut ensuite une espèce d'abcès au foie;
les médecins lui dirent que ce n'étoit rien. 11 retourna
à Versailles qui ne lui parut plus le même, ne pou-
vant y voir madame de Maintenon. Ses charges de
secrétaire du Roi ayant été taxées, il essaya par un
placet qu'il fit présenter d'obtenir du Roi la môme
grâce qu'il en avoit obtenu ci-devant pour la taxe
du bureau des Finances de Moulins dont le Roi lui
avoit remis sa part. Le Roi répondit à son placet :
« Cela ne se peut » ajoutant : « S'il se trouve dans la
suite quelque occasion de le dédommager j'en serai fort
1. La citation des Mémoires sur la vie de Jean Badine est très
abrégée. Louis Racine a inséré ici quelques passages d'une
lettre de Racine à madame de Maintenon du 4 mars 1698 où il
fait allusion à sa disgrâce sans en préciser la cause. D'après
cette lettre, il semble qu'elle ait eu pour origine son attache-
ment à Port-Royal. Sur cette question de la disgrâce de Racine
qui a donné lieu à beaucoup de controverses, voir V Histoire
de madame de Maintenon, par le duc de Noailles, t. IV, p. 635
et suiv., et la Notice sur la vie de Jean Racine, qui est en tète
de ses œuvres dans la collection des Grands Écrivains de
France (t. I, p. 151 et suiv.).
204 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
aise » . Ces dernières paroles dévoient le consoler ; il ne
fit attention qu'aux premières, et, ne doutant plus que
l'esprit du Roi ne fût changé à son égard, il n'en
pouvoit trouver la raison. Le Mémoire que l'amour du
bien public lui avoit inspiré, qu'il avoit écrit par
obéissance et confié sous la promesse du secret, ne
lui paroissoit pas un crime. Trop souvent occupé de
son malheur, il cherchoit toujours en lui-même quel
étoit son crime, et ne pouvant soupçonner le véritable,
il s'en fit un dans son imagination. Ses inquiétudes ne
firent qu'augmenter par le chagrin de ne phis voir
madame de Maintenon à laquelle il étoit sincèrement
attaché. Elle avoit aussi une grande envie de lui
parler, mais il ne lui étoit plus permis de le recevoir
chez elle. Elle l'aperçut un jour dans le jardin de
Versailles; elle s'écarta dans une allée pour qu'il pût
l'y joindre. Dès qu'il fut près d'elle, elle lui dit :
« Que craignez vous? C'est moi qui suis cause de votre
malheur; il est de mou intérêt et de mon honneur de
réparer ce que j'ai fait; votre fortune devient la
mienne; laissez passer ce nuage; je ramènerai le
beau temps. — Non, non, madame, répondit-il, vous
ne le ramènerez jamais pour moi. — Et pourquoi,
lui dit-elle, avez-vous une pareille pensée? Doutez
vous de mon cœur ou de mon crédii? — Je sais,
madame, quel est votre crédit et quelles bontés vous
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 205
avez pour moi; mais j'ai une tanle ' qui m'aime d'une
façon bien différente ; cette sainte fille demande tous
les jours à Dieu pour moi des disgrâces, des humilia-
tions, des sujets de pénitence, et elle aura plus de
crédit que vous. » Dans le moment on entendit le
bruit d'une calèche. « C'est le Roi qui se promène,
s'écria madame de Maintenon; cachez vous! » 11 se
sauva dans un bosquet. Il fit trop de réflexions sur le
changement de son état à la Cour; son chagrin lui
porta petit à petit le coup mortel; sa santé s'altéra. Il
ne parut plus à la Cour avec l'air de contentement
qu'il avoit toujours eu; il n'y alla même sur les fins
que pour l'intérêt de ses enfants ^ Dans la maladie
dont il mourut, il eut les visites de plusieurs grands
seigneurs. Le Roi envoyoit savoir de ses nouvelles
exactement, et pour laisser en mourant quelque argent
à sa famille il fit écrire un de ses fils pour demander
le payement de sa pension. La lettre écrite, son fils lui
lut (c'est ici un bien beau trait de l'amitié qu'il avoit
1. La mère Agnès de Sainte-Thècle (Agnès Racine), née
en 1624, était fille de Jean Racine, aïeul du poète, et de Marie
des Moulins. Elle fit profession à Port-Royal en 1648. Elle fut
abbesse pendant dix ans, du 2 février 1690 jusqu'au jour de sa
mort, qui survint le 19 mai 1700.
2. De son mariage avec Catherine de Romanet, Racine eut
sept enfants, cinq filles, dont trois se firent religieuses et dont
une seule se maria à M. de Morambert, et deux fils, dont le
second, Louis Racine, né en 1692, mort en 1763, est l'auteur du
Poème de la Religion et des Mémoires sur la vie de Jean Racine.
206 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
pour Boileau) il dit : « Pourquoi ne demandez-vous
pas aussi le payement de la pension de Boileau^? Il
ne faut point nous séparer; recommencez votre lettre
et faites connoître à Boileau que j'ai été son ami jus-
qu'à la mort. » En faisant son dernier adieu à Boileau,
il lui dit en l'embrassant : « Je regarde comme un
bonheur pour moi de mourir avant vous - » ; on lui
fit une opération au foie, mais trop tard; il mourut
trois jours après, en 1699, environ un an après que
son Mémoire avoit été vu du Boi \... »
Quand le Boi eut mis ordre à toutes les affaires de
1. Boileau Despréaux (Nicolas), né le l" novembre 163C,mort
le lo mai 1711.
2. On lit dans la Vie de Boileau qui est en tète de l'édition
complète de ses œuvres, en trois volumes publiés à Paris en
1813 : '< Au mois de mai 1G99, Despréaux vint rendre compte
à Louis XIV des circonstances de la mort de Racine, et parla
surtout du courage qu'il avoit montré à ses derniers moments.
« J'en suis étonné, dit le Roi, car je me souviens qu'au siège
de Gand vous étiez le plus brave. » Quand Louis XIV se fut
montré sitôt consolé d'une mort qu'il pou voit se reprocher, il
eut beau ajouter : « Souvenez-vous, monsieur Despréaux, que
j'ai toujours une heure par semaine à vous donner quand vous
voudrez venir. ■> M. Despréaux ne vint plus. En vain ses amis
l'exhortoient à reparoitre de temps en temps à Versailles.
« Qu"ifois-je y faire? leur dit-il; je ne sais plus louer ». (T. I",
Notes historiques, p. 111.)
3. Ce fut le l^' avril 1699 que mourut Racine. La citation,
dans sa dernière partie, n'est plus qu'un abrégé fort sommaire
des Mémoires sur la vie de Jean Racine. Sans doute madame
de Maintenon n'avait jamais entretenu mademoiselle d'Aumale
de cet épisode, car on remarquera que cette dernière n'infirme
ni ne confirme le récit de l'auteur des Mémoires qui, étant lui-
même âgé de six ans à la mort de son père, n'a pu rien savoir
que par tradition.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 207
son royaume, et rendu toute la justice qu'il croyoit
devoir à ses sujets, rendu à lui-même et à sa Cour, il
ne songea plus qu'à chercher les moyens de procurer
au duc et à la duchesse de Bourgogne des amusements
et des plaisirs qui leur convinssent.
Souvent il les mettoit de ses parties de chasse; un
jour, entre autres, il alla à la Vallière, dans la plaine
de Vésinet, avec le Roi d'Angleterre, le prince de
Galles, le duc et la duchesse de Bourgogne, Madame
et madame la Duchesse qui étoient à cheval, ainsi
que beaucoup de femmes de la Cour, ce qui rendoit
cette chasse fort brillante et fort agréable. On y
prit un milan noir, et le Roi fit expédier une ordon-
nance de 200 écus pour le chef du vol. L'usage étoit
que le Roi en donnât autant tous les ans au premier
milan noir qu'on prenoit devant lui; autrefois même
il donnoit le cheval sur lequel il étoit monté et sa robe
de chambre \ L'année d'avant, il avoit fait donner la
même somme pour un milan qu'on prit devant le duc
de Bourgogne; mais il avoit eu soin, pour éviter les
abus, de faire mettre dans l'ordonnance que c'éloit
sans conséquence, attendu qu'il falloit que le Roi fût
présent pour que cette somme fût acquise, et qu'il
l'accordoit pour cette fois tant en faveur du duc de
i. Cette chasse et la prise du milan divertit beaucoup toute
la Cour. {Note du manuscrit.)
208 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
Bourgogne, que parce qu'il étoit très content de la
façon dont le chef du vol avoit gouverné la chasse
devant ce jeune prince. 11 aimoit naturellement à louer
et à récompenser tous ceux qu'il croyoiten être dignes;
il donnoit des preuves de sa bonté, dès qu'il en trou-
voit l'occasion à toutes les personnes qui l'approchoienl .
Le moindre de ses gens, qui, dans son petit district,
s'étoit bien acquitté de son devoir, avoit le plaisir
d'être loué par son maître et souvent récompensé K
Dans un voyage que la Cour fit dans ce temps-là,
on joua un jeu prodigieux; il se trouva un mécompte
très considérable dans les jetons ; le garçon de chambre
qui en étoit chargé paya de sa poche ce mécompte;
le Roi le sut, il l'envoya chercher, le loua beaucoup
de son exactitude, et ordonna qu'on lui rendit tout
l'argent qu'il lui en avoit coûté.
1. S'ils avoient manqué d'attention pour quelque chose de
leur service, il ne leur faisoit sentir qu'avec beaucoup de
ménagements, quelquefois même en plaisantant. Un jour qu'il
se nettoyoit les pieds, un valet de chambre qui tenoit la
bougie, lui laissa tomber sur le pied de la cire toute brûlante;
il lui dit froidement : <■ Tu aurois aussi bien fait de la laisser
tombera terre. » Un autre valet de chambre lui ayant apporté
sa chemise toute froide, un des jours les plus froids de l'hiver,
il lui dit sans le gronder : ■< Tu me la donneras brûlante à la
canicule. • Une autre fois, un portier du Parc qui avoit été
averti que le Roi devoit sortir par la porte dont il étoit chargé,
ne s'y trouva pas, et se fit longtemps chercher; quand il y
arriva, tout en courant, tout le monde l'accabloit d'injures de
ce qu'on avoit tant attendu par sa faute, le Roi dit : •> Pourquoi
le grondez-vous? Croyez-vous qu'il ne soit pas assez affligé de
m'avoir fait attendre? » {Note du manuscrit.)
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 209
Dans le courant de cette année (1698) le prince
Gaston *, second fils de monsieur le Grand-Duc ^, vint en
France; il resta incognito à Paris pendant quelques
jours, après quoi il parut à la Cour. Le Roi lui fit em-
brasser madame la duchesse de Bourgogae, et lui fit
toutes sortes d'amitié; il demeura quelques jours à la
Cour, après lesquels il retourna à Paris. II étoit venu
en France accompagné du sieur Albergotti ^ à qui on
l'avait confié. Le Roi lui recommanda fort ce jeune
prince, en lui disant d'avoir grand soin surtout qu'il
ne vît que bonne compagnie à Paris. Sa Majesté s'y
intéressoit d'autant plus qu'il étoit son neveu à la
mode de Bretagne ^
Au commencement de l'été, comme la paix étoit
faite, et que les troupes n'avoient rien à faire, le Roi,
voulant donner au duc de Bourgogne l'idée d'une
armée et des fonctions d'un général, résolut de former
1. Jean-Gaston de Médicis, second fils du grand-duc Côme III
de Toscane et de Marguerite-Louise d'Orléans, était né le
2i mai 1671. Il succéda à son père, le 31 octobre 1723, et mourut
à Florence le 9 juillet 1737.
2. Côme III de Médicis, né le 14 août 1642, grand-duc de
Toscane en 1670, mort le 31 octobre 1723.
3. François Zenoble Philippe, comte Albergotti, né à Florence
le 23 mai 1654, exerça dans l'armée française plusieurs com-
mandements importants. Il mourut à Paris le 23 mars 1717.
4. La mère de Jean-Gaslon de Médicis était fille de Gaston
d'Orléans, frère de Louis XIII. Née le 28 juillet 1643, mariée le
19 avril 1661 à Côme de Médicis, troisième du nom, elle mourut
le 17 septembre 1721 à Paris, où elle s'était réfugiée. (Voir sa
vie par M. Rodocanachi.)
T. II. 14
210 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
un camp auprès de Compiègne ^ : il avoit envoyé en
conséquence le maréchal de Boufllers reconnoître le
terrain. Le maréchal ayant trouvé que la moisson
étoit à peine commencée dans les cantons, il en rendit
compte au Roi qui différa le camp d'un mois; mais
pour n'être point obligé de le différer plus longtemps,
il envoya deux bataillons Suisses à Compiègne pour
aider à faire la moisson, et leur donna pour cela une
petite gratification, afin qu'il n'en coûtât rien aux
peuples -.
Pendant ces entrefaites, il fil défiler dans les envi-
rons de Compiègne toutes les troupes destinées au
camp, et, lorsque la moisson fut totalement finie, il
partit lui même pour Compiègne avec toute sa Cour.
Il avoit eu soin, pour empêcher les officiers de faire
trop de dépenses, de défendre qu'on habillât de neuf
les soldats et les cavaliers dont les habits pouvoient
encore servir; il avoit de plus interdit toute dorure
neuve aux officiers, voulant ménager les bourses et
1. « En 1698, dit un document qui existe aux arcliives du
ministère de la Guerre, catalogué sous la rubrique Camps et
Manœuvres, le Roi voulant lui-même apprendre la guerre à
M. le duc de Bourgogne, donna des ordres pour assembler une
armée près Compiègne... Sa Majesté avait fait un mémoire de
toutes les choses dont elle vouioit que monseigneur le duc de
Bourgogne fût instruit, et de tous les mouvements que l'armée
feroit pendant son séjour au camp. •
2. Sur le camp de Compiègne, voir Saint-Simon (Édit. Bois-
lisle, t. V, p. 582 à 590, et Dangeau, t. VI, passim).
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 2H
prévoyant bien que sans ces défenses expresses, ils
aiiroient sûrement fait beaucoup de dépenses extraor-
dinaires.
Une grande partie des troupes étoit campée lorsque
la Cour arriva \ Monsieur le duc de Bourgogne alla au
camp en arrivant, et, à son retour, le Roi l'envoya
chercher, pour lui donner l'ordre comme au général.
Le lendemain, le Roi alla de bonne heure au camp
après son dîner; il y vit arriver les carabiniers, quel-
ques régiments de dragons et beaucoup d'infanterie;
il n'y avoitpas une de ces troupes qui ne fût parfai-
tement belle. Monsieur le duc de Bourgogne y étoit
arrivé bien avant le Roi, et n'en repartit qu'après
lui; le même jour la duchesse de Bourgogne y vint
à cinq heures du soir, marcha à la tête delà première
ligne, et alla faire collation chez le maréchal de Bouf-
flers.
Le troisième jour, le duc de Bourgogne monta de
bonne heure à cheval, et alla voir arriver le reste des
troupes; il faisoit à merveille toutes les fonctions de
général, et étoit tout le jour à cheval sans en être
1. Ce fut le 1" septembre que le Roi arriva à Compiègne,
amenant six personnes dans son carrosse. Madame de Maintenon
dut s'y rendre, mais de son côté et sans y avoir grand goût.
« Il me semble, écrivait-elle à l'archevêque de Paris, qu'une
assemblée de charité me siéroil mieux que d'aller au camp
avec une princesse de douze ans. Mais on veut tout par rap-
port à soi. » [Correspondance générale, t. IV, p. 254.)
212 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
incommodé. Madame la duchesse de Bourgogne alla
voir distribuer aux troupes le bois, la paille et le foin.
Ce jour-là, le Roi, Monseigneur le duc de Bourgogne,
la duchesse de Bourgogne allèrent tous au camp sépa-
rément; Monseigneur dîna chez le maréchal de Bouf-
flers ; madame la duchesse de Bourgogne y arriva la
dernière, et, dès qu'elle y fut arrivée, le Roi fit faire des
mouvements qu'il avoit ordonnés pour ce moment-là.
Une réserve, que commandoit monsieur de Pracomlal',
vint par derrière le bois attaquer les gardes du camp;
les gardes se retirèrent; le piquet monta achevai pour
les soutenir, et repoussa ladite réserve qui étoit com-
posée de deux mille chevaux ou dragons. On tira beau-
coup, et malgré toutes les précautions qu'on avoit prises
pour empêcher les accidents, il y eut un capitaine du
régiment de la Vallière dangereusement blessé. Le Roi
en fut au désespoir, et en fit prendre tous les soins pos-
sibles. Toutes les troupes étoient si belles qu'on ne
savoit auxquelles donner la préférence.
Tous les jours le Roi imaginoit de nouvelles manœu-
vres, lin jour entre autres, il commanda que l'armée
marchât à la pointe du jour ; elle se mit en marche effec-
tivement dès le matin, et alla camper à deux lieues de
1. Armand de Pracomtal, dit le marquis de Pracomtal, était
maréchal de camp depuis 1693; il fut tué à la bataille de Spire
le 13 novembre 170P); il avait épousé, le 19 novembre lG93,une
nièce du comte de Montchevreuil.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 213
Compiègne. Monsieur le duc de Bourgogne marchoit à
la tête ; à l'arrivée de l'armée dans ce camp, on marqua
le quartier du Roi; on tendit quelques tentes, et après
avoir demeuré quelques heures dans ce camp, où les
officiers généraux avoient fait préparer des tables
magnifiquement servies, l'armée reprit les armes, et
revint au camp d'où elle étoit partie le matin. Le Roi
et la Reine d'Angleterre, qui étoient venus aussi à
Compiègne, allèrent ensemble, à midi, voir marcher
l'armée, et madame la duchesse de Bourgogne sortit
de la ville sur les cinq heures pour la voir rentrer dans
le camp ; la marche fut très belle. Un autre jour, le Roi
se rendit au camp avec tous les princes, toutes les
dames et tous ses courtisans, ce qui lit une arrivée
très pompeuse.
Pour donner au duc de Bourgogne une idée de tout,
il voulut lui faire voir le siège d'une place. Je ne sais
s'il fît faire pour cela un polygone, ou s'il fît faire les
opérations sur la ville même de Compiègne; ce qu'il
y a de vrai, c'est que la tranchée fut ouverte, et le
siège commença ; mais, comme c'étoit la veille d'un jour
de fête, le Roi ne voulut pas que les troupes restassent à
la tranchée, de peur qu'elles ne perdissent la messe,
prétendant que ce qu'il faisoit sans nulle nécessité et
purement pour son plaisir ne devoit mettre personne
dans le cas de manquer aux devoirs de la religion.
214 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
C'étoil lui-même qui faisoit remonter la tranchée
presque tous les jours. Un jour, après son dîner, il alla
dans la plaine qui est en deçà de la forêt, où il avoit
fait venir la gendarmerie, et il en fît la revue en
détail; ensuite il rentra dans la ville, et monta sur le
bastion à la gauche du château. Monseigneur, madame
la duchesse de Bourgogne l'y suivirent chacun sépa-
rément * ; le Roi leur fît voir la représentation d'un four-
rage. Une réserve postée exprès vint charger les four-
rageurs et attaquer les gardes ; alors le piquet monta à
cheval pour les soutenir. Monsieur le duc Bourgogne
prit grand plaisir à tous ces différents mouve-
ments.
A la fin du camp le Roi donna cent mille francs au
maréchal de Boufllerspour le rembourser en partie de
sa dépense qui avoit été très considérable; il accom-
pagna ce présent du propos le plus honnête et le plus
\. Madame de Maintenon était aussi sur ce bastion, et ce fut
ce jour-là que, sous les yeux de Saint-Simon, le Roi lui parla
presque toujours nu-lète, pendant qu'elle se tenait enfermée
dans sa chaise à porteur, et que la duchesse de Bourgogne
était assise sur un des bâtons de devant. On remarquera que
mademoiselle d'Aumale, qui ne perd aucune occasion de
signaler les égards témoignés par le Roi à madame de Main-
tenon, ne parle cependant pas de cette scène. Il est à supposer
que le spectacle dont s'indigne Saint-Simon ne produisit pas
sur tous les assistants une impression aussi vive. Cependant,
de Compiègne également, madame de Maintenon écrivait à
madame de Berval : (septembre 1698) «... Demandez pour moi
toutes les grâces dont vous savez que j"ai besoin et surtout
l'humilité. » {Lettres sur l'éducation, p. 192.)
I
MÉMOIRES DE M AD E >r 01 SELLE D'AUMALE. 215
gracieux; ensuite, pour témoigner aux troupes en
général combien il étoit content d'elles, il lit donner à
chaque capitaine de cavalerie ou de dragons une gra-
tilîcation de six cents livres, et de trois cents livres
à chaque capitaine d'infanterie, pour les aider à payer
une partie de la dépense qu'ils avoient faite pour
l'habillement de leurs troupes. Quoique les majors
n'aient point de troupes à habiller, le Roi leur fit
donner autant qu'aux capitaines. Il y eut un si bon
ordre dans le camp, qu'on n'eut pas le moindre châ-
timent à faire à aucun soldat; on employa dans ce
camp quatre-vingts milliers de poudre.
Pendant tout le voyage le Roi tlt beaucoup de cha-
rités; il donna de quoi rétablir des maisons reli-
gieuses, de quoi rétablir les églises, et fit beaucoup
d'autres aumônes.
Pendant ce même voyage, monsieur le prince de
Dombes ' mourut. L'après-dînée du même jour. Sa
1. LoLiis-Conslanlin de Bourbon, prince de Dombes, était le
premier enfant du duc du Maine; né le 27 novembre 1093, il
mourut à Versailles le 28 septembre 1698. •< Le Roi voulut qu'on
en prit le deuil. Monsieur désira qu'on le quittât pour le
mariage de Mademoiselle, et le Roi y consentit. Madame la
Ducliesse et madame la Princesse crurent apparemment au-
dessous d'elles de rendre ce respect à Monsieur, et prétendi-
rent hautement ne le point faire. Monsieur se fâcha; le Roi
leur dit de le quitter; elles poussèrent l'alTaire jusqu'à dire
qu'elles n'avaient point apporté d'autres habits. Le Roi se
fâcha aussi, et leur ordonna d'en envoyer chercher sur-le-
champ. <> {Saint-Simon. Édit. Boislisle, t. VI, p. 6.)
216 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
Majesté fut voir monsieur le duc du Maine à Clagny;
il fut longtemps enfermé avec lui et y pleura beau-
coup ; il vit aussi madame du Maine et madame la
Princesse^ avec qui il causa longtemps.
Le temps fixé pour la durée du voyage de Compiègne
étant arrivé, la Cour revint à Versailles où, sur la fin
de l'année, Mademoiselle -, fille de Monsieur, épousa,
le 13 octobre 1698, par procureur, le duc de Lorraine.
Quoique madame de Maintenon n'eût pas toujours
la duchesse de Bourgogne sous les yeux depuis son
mariage, elle ne s'en occupoit cependant pas moins.
On a vu ci-devant le goût qu'elle avoit inspiré cà cette
princesse pour Saint-Cyr. En effet, depuis son arrivée en
France jusqu'au temps où il lui fut permis d'habiter avec
le duc de Bourgogne, elle n'avoit pas, comme je l'ai déjà
dit, de plus grands plaisirs que de passer une grande
partie de ses journées dans cette maison. Quand elle y
eut été plusieurs fois, elle voulut qu'on la regardât abso-
lument comme une demoiselle de Saint-Cyr; en consé-
quence elle assistoit à tous les exercices ; elle voulut
de plus passer par tous les degrés et par toutes les
classes; elle se mettoit au rang des demoiselles, écou-
toit, ainsi qu'elles, toutes les instructions, mangeoitau
1. Anne de Bavière, princesse de Condé, dite madame la
Princesse, née le 13 mars 1648, morte le 23 février l'âS.
2. Elisabeth d'Orléans, née le 13 septembre 1G7C, morte le
23 décembre 1744.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 217
réfectoire avec les autres, et ne vouloit jamais aucune
distinction. La seule qu'on lui donnoit étoitque, quand
elle y mangeoit, tout le réfectoire éloit servi en faïence,
au lieu de Tétain dont on se servoit ordinairement.
Elle vouloit de plus, ainsi que les autres demoiselles,
servir au réfectoire à son tour ; en un mot elle étoit dans
cette maison comme les autres, et s'y plaisoit beau-
coup, ce qui faisoit grand plaisir à madame de Main-
tenon \
Quand elle fut mariée, et qu'elle eut la permission
d'habiter avec son mari, elle n'oublia point les plaisirs
qu'elle avoit eus à Saint-Cyr, et se souvint toujours
des bonnes leçons que lui avoit données madame de
Maintenon, Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'elle ne se
conduisoit jamais, au moins dans les choses un peu de
conséquence, que par les conseils de madame de Main-
tenon. Lorsqu'elle avoit donné dans quelques petits
travers, elle ne donnoit pas le temps à madame de Main-
tenon de lui en faire des reproches; elle alloit elle-
1. Le 20 mai 1697, madame de Maintenon écriva't à Man-
seau : « La Princesse veut aller dîner mercredi à Saint-Cyr; ce
sera un jour de jeûne; je voudrois que vous donnassiez un
bon repas, et que vous entrassiez dans mon projet. Elle man-
gera au réfectoire à la table des rouges. 11 lui faut... un potage
au.x: écrevisses dans une écuelle d'argent; un pain tortillé
comme elle en mange; un morceau de pain bis de la Ména-
gerie, du beurre battu frais; des œufs frais sur des assiettes;
des cornets; une carafe de vin; un pot de faïence plein d'eau
et assez petit pour qu'elle se serve toute seule, une porcelaine
pour boire... » {Correspondance générale, t. IV, p. 159.)
"218 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
même lui avouer ses torls, et lui demander excuse de
la façon du monde la plus attrayante.
Celle princesse, jeune et charmante avec une ligure
très agréable, tout l'esprit possible et toute la viva-
cité imaginable, aimoit le plaisir avec passion. Elle
s'y donnoit, il est vrai souvent, avec excès, ou, au
moins, avec trop de vivacité. Quelquefois, emportée
par le feu de la jeunesse, elle passoil tant soit peu les
bornes de la bienséance. L'envie extrême de plaire et
de mériter tous les suffrages qu'elle obtenoit très aisé-
ment lui valut la réputation d'être un peu coquette.
Quoi qu'il en soit, quand elle avoit fait quelque étour-
derie, ou qu'elle s'étoit laissée aller à quehpu' chose
d'un peu déplacée, il suftisoit qu'on l'en fît apercevoir
pour qu'elle en eut du regret, et qu'on lui fit entendre
qu'elle auroit mieux fait de ne point faire une partie
qui pouvoit faire tenir quelques propos un peu indé-
cents sur sa conduite pour qu'elle s'en repentît à
l'instant. Quand elle s'apercevoit qu'elle étoiten faute,
elle recouroit à madame de Maintenon, et, avec toute
la naïveté possible et les grâces qui lui étoient natu-
relles, elle lui disoit : « Ma tante, je vois bien que j'ai
eu le malheur de vous déplaire; je vous assure que
j'en suis au désespoir; si j'ai perdu votre amitié je
serai désolée; rendez-la-moi, je vous prie, et comptez
que vous serez contente de moi par la suite. » D'autres
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 219
fois, au lieu de lui parler, elle lui écrivoit clans les
termes les plus tendres et les plus respectueux '. Elle
lui demandoil en grâce de lui rendre son amitié (prelle
sentoit bien que ses ctourderies avoient dû lui l'aire
perdre, en l'assurant que, par la suite, elle ne scroit
occupée qu'à chercher les moyens de mériter cette
amitié dont elle faisoit tant de cas. Madame de Main-
tenon, enchantée de l'esprit et de la docilité de cette
jeune princesse, se contenloit de lui faire une légère
représentation, en lui montrant cependant avec amitié
combien elle devoit être attentive à éviter tout ce qui
pourroit tant soit peu effleurer sa réputation. Quand
le Roi étoit instruit de son côté de quelques-unes de
ses étourderies, comme il l'aimoit avec toute la ten-
dresse possible, il se contentoit ordinairement du
simple aveu qu'elle en faisoit, et ne lui faisoit presque
jamais que de très foibles remontrances.
Il est bien permis d'aimer ses enfants, ou les per-
sonnes dont on s'est chargé ; il est bon même d'avoir
des complaisances pour eux : mais il faut bien se
donner garde de se laisser prendre par leurs grâces
ou par leurs façons attrayantes et ingénues, et que la
crainte de les contrarier ou de leur faire quelque
peine par des réprimandes justes et à propos, ne les
1. Deux de ces lettres ont été citées dans le tome P', p. 120
et 122.
220 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
mette dans le cas, en leur laissant la liberté de suivre
aveuglément leurs inclinations, de s'égarer petit à
petit et de donner enlln dans des excès qu'il ne seroit
plus alors possible de réprimer. Madame la duchesse
de Bourgogne étoit douce et charmante; mais cette
douceur ne devoit pas empêcher le Roi et madame de
Maintenon de lui représenter les fautes qu'elle faisoit,
et de lui faire, dans le besoin, des réprimandes qui
ne pouvoient que lui être très utiles et très avanta-
geuses pour la suites
Comme le Roi l'aimoil beaucoup, il lui procuroit,
comme je l'ai déjà dit, tous les amusements qui dépen-
doient de lui. il la mettoit presque toujours de ses
voyages, de ses chasses et de ses promenades, et avoit
soin, lorsqu'elle en étoit, d'en mettre aussi quelques
jeunes gens qui puissent lui convenir et l'amuser,
parce qu'il ne vouloit pas qu'il y eût de la part de cette
jeune princesse la moindre complaisance à accepter ce
qu'il lui proposoit, et qu'il vouloit qu'elle y trouvât la
1. L'opinion qu'exprime mademoiselle d'Aumale sur la mau-
vaise éducation donnée à la duchesse de Bourgogne et sur la
faiblesse témoignée par le Roi et par madame de Maintenon,
était partagée par la Princesse Palatine cjui s'en exprimait très
vivement dans une lettre à sa tante, la duchesse de Hanovre.
'< Ils gâtent absolument la duchesse de Bourgogne, écrivait-
elle au mois d'octobre 1698. On lui permet tout et on l'admire.
Un autre donnerait le fouet à son enfant, s'il se conduisait de
la sorte. Ils se repentiront, je crois, avec le temps, d'avoir
ainsi laissé faire à cette enfant toutes ses volontés. » {Corres-
pondance, Édit. Jaèglé, t. I, p. 182.)
MÉMOIRES DE MA D EMO I S E [.LE D'aUMALE. 221
même satisfaction et le même plaisir qu'elle eût trouvés
dans une partie projetée et arrangée par elle-même.
11 avoit soin, lorsqu'il y a voit quelque promenade,
d'y faire porter une jolie collation qu'on trouvoit sans
s'y être attendu, ce qui diverlissoit beaucoup cette
princesse.
Lorsqu'il ne se promenoit que dans ses jardins, elle
alloit aussi avec lui à ces promenades de jardin. Pour
peu que l'air fût froid ou humide, il avoit soin de faire
couvrir tous les courtisans qui le suivoient, et quand
madame la duchesse de Bourgogne en étoit, cela
n'empêchoit qu'il ne leur dît : « Messieurs, mettez vos
chapeaux; madame la duchesse de Bourgogne le trouve
bon. » Il avoit continuellement de ces petites atten-
tions qui enchantoient le monde, et, très effective-
ment, tous ses courtisans se promenoient toujours
avec lui le chapeau sur la tète, excepté lorsqu'il y
avoit-des étrangers dans les jardins.
Quand le temps ne permettoit pas des promenades,
il y suppléoit par quelque autre imagination; par
exemple, il lui faisoit quelquefois quelques jolis pré-
sents; d'autres fois, il lui fournissoit une quantité de
jolies boites ou d'autres bijoux galants dont elle faisoit
des loteries; en un mot il n'étoit occupé qu'à s'en
faire aimer et à chercher les moyens de la réjouir.
Si la duchesse de Bourgogne avoit tant de moyens
222 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
de plaire el de se faire aimer, le duc de Bourgogne ne
lui cédoit en rien. Il avoit toutes les qualités qui carac-
térisent un bon prince et un bon chrétien. Il aimoit
passionnément sa femme. Avec beaucoup de piété,
de capacités, de talent, d'esprit il étoit, comme j'ai
déjà dit, doux, bienfaisant, accessible à tout le monde,
extrêmement charitable, n'ayant rien à lui dès qu'il
connoissoit quelqu'un dans le besoin, appliqué, aimant
le travail, exact dans ses jugements, bon prince, bon
mari. La France avoit bien lieu d'en attendre un excel-
lent gouvernement. Il étoit aimé et chéri de tout le
monde, et faisoit toute la satisfaction et la consolation
du Roi qui l'aimoit éperdument. Effectivement, dès
qu'on le connoissoit un peu, il étoit difficile de ne s'y
pas attacher.
Le Roi, qui avoit déjà reconnu dans le duc de Bour-
gogne des talents et un jugement capable des plus
grandes choses, résolut de le faire entrer dans quelques
conseils, et, sans l'eu avoir prévenu, il lui dit un soir,
qu'il alloit le faire entrer dans le Conseil des Dépèches' ;
que cependant il jugeoit à propos que, dans les com-
mencements, il n'opinât point, mais qu'il falloit qu'il se
1. On appelait Conseil des Dépêches celui où se traitaient
les afTaires intérieures du royaume. Les autres s'appelaient
Conseil des Finances et Conseil des AfTaires ou Conseil d'en
Haut. Ce fut le 26 octobre 1699 que le duc de Bourgogne y prit
séance.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'auM\LE, 223
formât aux affaires, ce qui viendroit petit à petit. Ce
jeune prince parut fort sensible à la grâce que le Roi
lui faisoit; il l'en remercia beaucoup, et le lendemain
il entra effectivement à ce Conseil. Le Roi lui parla
sur les affaires du dedans du royaume, et lui donna à
propos de cela les instructions les plus pleines d'amitié
et les plus sages. Le duc de Rourgogne en parut fort
reconnoissant, et pendant tout le Conseil, il fut très
attentif à tout ce que l'on disoit'.
1. Dans ce passage, comme au reste dans quelques autres,
mademoiselle d'Aumale emploie, à peu de mots près, les'
mêmes termes que Dangeau dont le journal à cette époque
était encore inédit; mais nous savons par une lettre de madame
de Maintenon à madame de Caylus, citée par nous dans le
tome V, p. 217, qu'elle avait donné lecture de ce journal à
madame de Maintenon, et qu'elle avait demandé la permission
de prendre ■■ quelques notes et la date de certaines choses
principales ». Mademoiselle d'Aumale s'est certainement servie
ensuite de ces notes pour la rédaction de ses propres cahiers.
MADAME DE MAINTENON ET LOUIS XIV
Il y avoit déjà plusieurs années que madame de
Mainlenon avoit marié mademoiselle de Murçay sa
nièce. Elle l'avoit mariée toute jeune, parce qu'elle
voyoit, sans doute, combien il seroit embarrassant
pour elle, dans une cour si brillante, de garder auprès
d'elle une jeune fille si jolie. En effet, mademoiselle
de Murçay avoit la plus jolie figure qu'on pût avoir;
elle joignoit ù cela l'esprit le plus aimable, de l'ima-
gination, de la vivacité, de l'enjouement et toutes les
grâces imaginables; en un mot elle passoit pour lors
pour une personne très accomplie. Lorsque madame
de Maintenon songea à l'établir, monsieur de Bouf-
flers, en courtisan habile, la demanda, dit-on, en
mariage; il étoit pour lors général et colonel général
des dragons, et madame de Maintenon répondit à sa
proposition que sa nièce n'étoit pas un assez grand
parti pour lui, mais qu'elle ne sentoit pas moins l'hon-
T. 11. 15
22G MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
neur qu'il vouloit bien lui faire, et qu'elle lui en
marqueroit sa reconnoissance dans les occasions. Je
ne donne pas cette réponse de madame de Maintenon
pour vraie, et quoique nionsieui' de Choisy'' en parle
dans ses Mémoires, je la regarde comme très douteuse ;
jamais elle ne promettoit sa protection à personne,
et c'étoit la promettre. Quoi qu'il en soit, malgré les
recherches ({u'on avoit faites de mademoiselle de
Murçay, elle avoit été mariée au comte de Caylus-. Le
Roi, en faveur de ce mariage, avoit fait monsieur de
Caylus menin de Monseigneur, et avoit fait présent à
la mariée de 30 on kO mille francs ^ Il s'en fallut bien
que ce mariage tournât aussi bien que madame de
Maintenon l'auroit désiré. Monsieur de Caylus, (jui lui
avoit paru capable de rendre sa nièce heureuse, étoit
un sujet très médiocre; il étoit ivrogne, grondeur et
emporté. Madame de Maintenon, au désespoir d'avoir
1. François Timoléon, abl)é de Choisy, né à Paris en 1644,
composa plusieurs ouvrages, aujourd'hui oubliés, et des
Mémoires pow servi)- à Vlûstoire de France. 11 mourut en 1"24.
La première édition de ces Mémoires, plusieurs fois publiés
depuis, avait paru à Utrecht en 1"2". 11 y est souvent question
de madame de Maintenon, et mademoiselle d'Aumale s'y réfère
quelquefois. Le passage auquel il est fait allusion se trouve
dans l'Édition de ISSS, t. L p. 192.
2. Jean-Aimé de Tiibières, comte de Caylus, était fds d'Henri
de Tubières, marquis de Caylus, et de Claude de Fabert, fille
du maréchal de ce nom. 11 mourut à Uruxeiles en 1700.
3. D'après les Mémoires de l'abbé de Choisy, mademoiselle
de Murçay aurait reçu du Roi un collier de perles de dix mille
écus.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 227
été si lourdement trompée, fit tout ce qu'elle put par
elle-même et par ses amis pour le ramener, mais ce
fut inutilement. Rien ne le corrigea; madame de Cayius
eut beaucoup à. souffrir avec lui'. Madame de Main-
tenon lui donna sur cela beaucoup d'excellents et
sages conseils dont elle profita, et qui faisoient toute
sa consolation.
Lors de l'arrivée de la duchesse de Bour-
gogne en France, on peut se rappeler qu'elle trouva
chez madame de Maintenon une jeune personne ({ui
appeloit madame de Maintenon 7na tante, et que ce fut
à son imitation qu'elle l'appela aussi dès ce moment-
là 77m tante. Cette jeune personne étoit mademoiselle
d'Aubigné, fille de monsieur d'Aubigné, frère de
madame de Maintenon. Madame de Maintenon avoit
pris de bonne heure cette enfant auprès d'elle; elle
l'avoit élevée avec tout le soin imaginable; la duchesse
de Bourgogne, qui l'avoit vue tous les jours depuis
qu'elle étoit en France, l'avoit prise en affection et
l'aimoit beaucoup.
Mademoiselle d'Aubigné, pour lors, avoit de la taille,
1. M. de Cayius était criblé de dettes, et laissait sa femme
sans argent. Dans une lettre qui parait être de l'année 1705,
madame de Maintenon écrivait à la marquise de Cayius,
belle-mère de sa nièce : « ... Elle est sans le sou et sans une
robe. J'ai prié monsieur son mari de me faire toucher son
argent afin de le ménager moi-même, ayant de la peine de la
voir dans l'état où elle est.... • (Bibliothèque Nationale, fonds
français, nouvelles acquisitions, 15.199.)
228 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
de la figure et de l'esprit, et vu sa position avantageuse,
toute la Cour la regardoit comme devant être un excel-
lent parti. Les plus grands seigneurs la désiroient pour
leurs fils. La princesse d'Harcourt même, à ce que j'ai
ouï dire, auroit fort désiré qu'elle épousât son fils
aine*; mais madame de Maintenon, qui pensoit tou-
jours sensément, refusa constamment toute espèce
d'alliances au-dessus de ce qu'elle jugeoit convenir à
sa nièce.
Malgré l'envie extrême qu'avoient la plupart des
seigneurs de la Cour d'obtenir l'alliance de mademoi-
selle d'Aubigné, personne n'osoit en faire directe-
ment la demande à madame de Maintenon ; les senti-
ments qu'on lui connoissoit faisoient appréhender un
refus, ce qui faisoit que, sans lui en parler, on tentoit
différents moyens; les uns tâchoient à inspirer à la
demoiselle du goût pour leurs fils; d'autres faisoient
parler à la tante par des amis; d'autres enfin lui insi-
nuoient le conseil de faire pour sa pupille un mariage
distingué. Les Noailles étoient du nombre des préten-
dants, et désiroient mademoiselle d'Aubigné pour le
comte d'Ayen. Ils y réussirent, mais avant de dire com-
l. Anne-Marie-Josepli de Lorraine, comte d'Harcourt, de Cler-
mont et de Montlaur, marquis de Maubec, était né le 30 avril
1679; il épousa mademoiselle de Montjeu, et prit en 1718 le
titre de prince de Guise. 11 mourut en 1739. On l'avait sur-
nommé le sourdaud, parce qu'il était devenu sourd à la suite
d'une opération qu'il avait subie.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 229
ment ils s'y prirent pour en venir à bout, il est bon
de savoir sur quel ton ils étoient à la Cour.
Depuis du temps, monsieur de Noailles, archevêque
de Paris, et le duc son frère étoient très bien voulus
du Roi et de madame de Maintenon, et si le Roi eut,
dans la suite, quelques reproches à lui faire sur la
façon de penser de l'évêque ', cela ne diminua rien de
la considération et de l'estime qu'il avoit et qu'il eut
toujours pour lui. Le duc de Noailles ne quittoit jamais
le Roi; il joignoit beaucoup d'esprit et une prudence
exemplaire, et avoit un talent tout particulier pour dire
la vérité sans déplaire, et très souvent des choses fort
agréables, sans avoir l'air de vouloir flatter; le Roi
l'aimoit et avoit beaucoup de confiance en lui.
L'évêque étoit fort considéré, surtout de madame
de Maintenon quisavoit rendre justice au mérite; elle
l'avoit toujours trouvé, depuis qu'elle le connoissoit,
partisan du bon ordre et de l'exacte discipline, sage
1. Ce furenLles alîaires du jansénisme qui amenèrent la dis-
grâce (Ju cardinal de Noailles. Le cardinal n'ayant pas voulu
accepter purement et simplement, en 1713, la bulle Unigenitus
qui avait été sollicitée par le Koi, Louis XIV lui lit défendre
de paraître à la Cour. Madame de Maintenon, quels que fus-
sent ses sentiments pour le cardinal, n'osa pas prendre parti
pour lui. Voltaire dit à ce propos dans le Siècle de Louis XIV:
« Madame de Maintenon oublioit tout quand elle craignoit de
choquer les sentiment de Louis XIV. Elle n'osa pas même
soutenir le cardinal de Noailles contre le Père le TcUier. » Le
Père le Tellier, qui avait remplacé le Père de la Chaise comme
confesseur de Louis XIV, avait eu de violents démêlés avec le
cardinal de Noailles.
230 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
dans ses conseils, exemplaire dans ses mœurs, elréglé
dans toute sa conduite. Il venoit la voir fort souvent;
elle Irouvoit toujours un nouveau plaisir à l'entendre
parler, et si ses sentiments, par la suite, parurent
n'être pas tels qu'ils auroient dû être, cela n'empêcha
point qu'elle ne vît en lui beaucoup de vertu et de
piété, ce qui lui paroissoit, à juste titre, mériter son
estime. C'est peut-être sur la considération qii'avoit
madame de Maintenon pour ce prélat et sur la façon de
penser avantageuse qu'elle avoitsur son compte, ainsi
que sur celui de plusieurs autres personnes soupçon-
nées de jansénisme, que l'auteur de cet infâme libelle
intitulé Nouvelles ecclésiastiques \ s'est cru autorisé à
essayer de persuadera ses lecteurs par quelques traits
qu'il cita dans une de ses feuilles, il y a huit ou dix
ans, qui avoient quelque rapport au jansénisme, que
madame de Maintenon, loin d'être opposée à cette doc-
trine, s'en étoit montrée la protectrice. C'est une pure
calomnie; elle s'est toujours montrée aveuglément
1. Les Nouvelles ecclésiastiques étaient un recueil que fai-
saient paraître les jansénistes. L'auteur de l'article, auquel il
est fait ici allusion, relève dans les lettres de madame de
Maintenon, telles que venait de les faire paraître La Beaumelle,
tout ce qui pouvait sembler défavoralile aux jésuites et en
particulier au Père de la Chaise. Cet article est du l" mai 1757,
postérieur de cinq mois à la mort de mademoiselle d'Aumale
qui survint au mois de décembre 1736. Il est donc hors de
doute que nous nous trouvons ici en présence d'une de ces
interpolations de son neveu qui ont été signalées dans l'intro-
duction.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 231
soumise aux décrets du Saint-Siège et aux décisions
de l'Église. Je ne prétends pas dire (ju'elle ne pensa
jamais avantageusement de quelques personnes taxées
ou soupçonnées de jansénisme, et qu'elle n'auroit
pas désiré quelquefois pouvoir leur être favorable;
ses sentiments pour l'archevêque de Paris en sont un
exemple ; mais on peut aimer et estimer des personnes,
sans protéger leurs erreurs. Lors donc (pi'il fut ques-
tion du mariage de mademoiselle d'Aubigné, les
Noailles, voulant l'avoir pour le comte d'Ayen, ne
savoient comment s'y prendre pour l'obtenir. La maré-
chale ^ voyoil souvent madame de Maintenon, mais elle
n'éloit pas assez bien avec elle pour oser lui en faire
la proposition; le maréchal, de son côté, craignoit
d'être refusé ; l'évêque, qui savoit la façon dont madame
de Maintenon pensoit sur son compte, se chargea de
lui proposer ce mariage; elle y consentit sans nulle
peine; elle connoissoit le comte d'Ayen, et crut que,
pour satisfaire à la tendresse (ju'elle avoit pour sa
nièce, elle ne pouvoit mieux faire que de lui donner
pour mari un jeune homme dont les qualités du cœur
et de l'esprit lui répondoient du bonheur de sa nièce.
Le Roi approuva fort ce mariage, qui se lit soit dans le
1. Marie-Françoise de Bournon ville, née en 1656, mariée le
13 août 1671 à Anne-Jules, duc de Noailles. Elle mourut le
16 juillet 1748.
232 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
courant de cette année, soit Tannée d'avant, je ne sais
pas précisément dans quel temps *. L'auteur des
Mémoires de madame de Maintenon prétend que
le Roi donna un million à la mariée, et en outre des
bijoux et cinquante mille écus de pierreries. Je crois
qu'il suffit d'avoir le sens commun pour ne pas ajouter
foi à une pareille rêverie. 11 est bien vrai, et madame
de Maintenon me l'a dit elle-même, que le Roi fit un
présent considérable à sa nièce, mais il s'en falloit au
moins des trois quarts qu'il ne montât à la somme
que cite cet auteur. Quelque bon écrivain qu'on soit, on
est souvent trompé dans les recherches que l'on fait;
un homme prudent ne croit pas aveuglément tout ce
qu'on lui dit; le discernement, le jugement, l'amour
de la vérité empêchent presque toujours de citer
faux -.
1. Le mariage eut lieu le 1" avril 169S. Par une lettre du
Il mars précédent, madame de Maintenon avait annoncé ce
mariage à la supérieure de Saint-Cyr, madame du Pérou, et
demandait des prières pour sa nièce : ■< Mademoiselle d'Au-
bigné va épouser le fils de monsieur le maréchal de Noailles;
c'est l'airaire que j'ai recommandée à vos prières, et que j'y
recommande encore; je voulois la dire à M. l'abbé Tiberge,
mais je n'ai pu Taborder. Mandez-la à M. Savoye et faites par-
tout prier Dieu pour elle ; c'est votre enfant comme la mienne.
Le Roi en fait un grand parti; Dieu veuille en faire une vraie
chrétienne. ■• [Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 31.)
2. C'est La Beaumelle qui, néanmoins, se trouve ici avoir
raison contre mademoiselle d'Aumale. Il résulte du contrat
même de mademoiselle d'Aubigné que le Roi donna en dot
« à la demoiselle future épouse la somme de huit cent mille
livres en acquisitions de rentes sur l'hôtel de ville de Paris,
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 233
Madame de Maintenon assura à sa nièce, en la
mariant, la terre de Maintenon, sans la substituer à la
maison de Saint-Cyr, comme le dit le même auteur. Le
lendemain du mariage, le Roi fut, dit-on, avec la
duchesse de Bourgogne voir les nouveaux mariés ; il
les trouva encore au lit, et, tirant les rideaux, il dit au
comte d'Ayen : « Je vous donne six mille francs de
pension. » Se tournant ensuite du côté de la duchesse
de Bourgogne, il lui dit : « Je vous conseille d'en dire
autant à madame. » Le Roi aimoit passionnément à
faire de ces sortes de galanteries, surtout lorsqu'on ne
s'yattendoit pas. Je crois me souvenir d'avoir entendu
conter ce trait à madame de Maintenon, mais je n'en
réponds pas K
Quoique avant ce mariage les Noailles fussent très
bien à la Cour, et que, par eux-mêmes, ils méritassent
beaucoup d'égards et de considération, il faut avouer
cependant que ce mariage, qu'ils avoient si fort désiré,
ne contribua pas peu à l'élévation et à la faveur à la-
quelle cette maison est parvenue. Monsieur le maréchal
et trois cent mille livres en acquisitions de terres, maisons ou
rentes; plus des pierreries évaluées à soixante-douze mille
quatre cent vingt livres ». Le texte de ce contrat se trouvait
inséré dans un des cahiers du manuscrit que nous avons entre
les mains, mais sur feuille détachée.
1. D'après Dangeau (t. VI, p. 322) ce ne fut pas le lendemain,
mais le soir du mariage que le Roi, en tirant les rideaux de
leur lit, annonça aux jeunes époux qu'il accordait à chacun
8 000 francs de pension.
234 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
de Noailles n'en a point perdu le souvenir; les obliga-
tions qu'il avoit à madame de Mainlenon ne sont jamais
sorties de son cœur, ni de son esprit. La considération
qu'il avoit pour elle étoil gravée si profondément dans
son cœur que, sachant l'attachement quej'avois eu pour
elle, il le lit rejaillir sur moi, pendant nombre d'années,
par des preuves de boulé et d'amitié auxquelles je fus
avec raison très sensible, et qui m'auroient assuré une
protection continuelle et sans interruption pour moi
et pour les miens, si le temps, qui affoiblit tout et efface
tout, ne fût venu à bout de m'effacer un peu de son
souvenir'.
On peut juger par la galanterie que le Roi fit au
comte et à la comtesse d'Ayen combien il aimoit à
faire plaisir, mais il ne s'en tenoit pas toujours au
1. Malgré celle plainle un peu mélancolique, mademoiselle
d'Aumale parail cependant être restée en relations alTectueuses
au moins avec la duchesse de Noailles. Nous avons eu sous les
yeux plusieurs lellres que la duchesse lui avail adressées, et
dont l'une commence ainsi : ■< Je ne mérite point de remer-
ciemans, mademoiselle, sy je pense à vous; nous avons vescu
dans des lieux ensaml)le dont le souvenir ne ceiracera qu'avec
la vie. Je désire que monsieur le cardinal fase ce que vous
désirés envers voslre frère, et je me charge de l'en faire sou-
venir. 11 est vrai que jay veu vostre petite nièce à Saint-Cire,
et que j'ay cru quelle mesloit aussy quelque choses par lage
où jay veu le père et l'interesl que j'ay prise à son éducation... »
On voit que, malgré les soins de madame de Mainlenon, l'or-
thographe des élèves de Saint-Gyr ne laissait pas d'être assez
défectueuse. Quant au duc de Noailles, dans ses il/e/«02/-es publiés
par l'abbé Millot, il ne parle pas toujours de madame de Main-
tenon avec autant de considération et de reconnaissance que
le dit mademoiselle d'Aumale.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 235
seul plaisir de faire de ces espèces de galanterie; il
s'occupoit ordinairement de choses plus solides, et
l'on peut dire que ses vues tendoient toujours au
bien. 11 joignoit à ces vues de justice et d'équité un
cœur tendre, compatissant, généreux; quand il con-
noissoit quelque malheureux, il aimoit à le soulager,
à le consoler. Monsieur de Montchevreuil perdit sa
femme; le Roi, le voyant peu de jours après dans ses
petits appartements, lui dit avec sa bonté ordinaire :
(( Montchevreuil, ne me regardez pas comme un bien-
faiteur et un maître, mais comme un ami, et parlez-
moi dans cette confiance-là de tout ce qui vous
regarde, vous et votre famille. Soyez sûr que je
prends beaucoup de part au malheur qui vous est
arrivé, et que personne ne s'intéresse plus que moi à
tout ce qui vous touche'. » Quel effet ne durent pas
faire sur le cœur d'un fidèle sujet ces paroles sorties
1. Mademoiselle d'Aumale cite ici presque textuellement un
passage du Journal de Dangeau du 31 octobre 1699, t. VII,
p. 173. A l'occasion de la mort de madame de Montchevreuil
le duc du Maine écrivait à madame de Maintenon : « ... Con-
solez-vous, madame, par le souvenir de la vertu de notre
amie; ce qui fei'a redoubler les pleurs des incrédules doit
consoler les vrais chrétiens; songez que la mort des saints est
précieuse devant Dieu, qu'il est de l'ordre de sa providence de
retirer à lui les uns, et de laisser les autres sur la terre.
Gardez-vous donc bien, je vous en conjure, de troubler par
une trop grande douleur cet oi-dre admirable, en faisant tort à
une santé, dont, en ce monde, la nécessité est absolue, et qui
produit sans cesse des bien infinis. » [Correspondance géné-
rale, t. IV, p. 292-293. 'i
236 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE,
de la bouche d'un tel maître ; quelle satisfaction d'avoir
son roi pour consolateur !
Le Roi avoit grande pitié des pauvres; il faisoit des
charités très considérables, et qui étoient réglées par
année ; il donnoit tous les ans régulièrement une somme
assez forte pour les pauvres des paroisses de Paris.
Quoique cette somme fût réglée, il y ajoutoit quelque-
fois beaucoup ; il se régloit pour cela sur les représenta-
tions de l'archevêque et sur les besoins des peuples ;
car dans tout ce qu'il projetoit et dans tout ce qu'il fai-
soit, il vouloit toujours que les choses se passassent
dans la justice, et quand il faisoit quelque chose d'in-
juste, c'est qu'il étoit trompé par des courtisans ou des
ministres qui lui en imposoient, malheur annexé à
toutes les Cours. Dans une promotion qu'il avoit faite
pour les galères, dans le temps que monsieur de
Pontchartrain ' étoit encore en place, le ministre, en lui
nommant les officiers qui pouvoient remplir une place
de capitaine de galères, appuya fort sur monsieur de
Froulay - qui n'étoit pas le plus ancien. Le Roi lui dit :
1. Jérôme Pliélypeaux, né à Paris le 26 mars 1674, d'abord
comte de Maurepas puis comte de Pontchartrain, avait dans
son département la maison du Roi, la marine, le commerce
maritime, les manufactures et les haras. Disgracié à la mort
de Louis XIV, il mourut le 8 février 1747.
•2. Louis de Froulay, chevalier de Malte, dit le commandant
de Froulay, fut fait enseigne de vaisseau en 1712, et capitaine
lieutenant de la compagnie de l'étendanl des galères en 1713;
il mourut en 1719.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 237
« Je vois bien la protection que vous donnez au cheva-
lier (le Froulay qui la mérite bien ; mais il a des
anciens qui sont honnêtes gens comme lui; ils n'ont
point de protecteurs; il est juste que je leur en serve »,
et, sur-le-champ, il fit inscrire le plus ancien pour
remplir cette place de capitaine. Il étoit si juste ' et il
aimoit tant qu'on agît avec justice, qu'il lui est arrivé
plus d'une fois, lorsque quelques procès quiregardoient
ses domaines étoient évoqués au Conseil, de se con-
damner lui-même, dans la crainte que la chose le
regardant, on ne fût porté à décider en sa faveur.
Gela lui arriva, entre autres, dans un procès qu'il eut
avec le prince de Carignan ; la chose n'étoit pas sans
difficulté; il se condamna, ainsi qu'il le faisoit dans
toutes les affaires douteuses.
On voyoit des preuves de sa bonté dans mille occa-
sions. Jamais il ne disoit de mal de personne, et n'en
vouloit entendre dire; il nevouloit pas même qu'on fît
la moindre plaisanterie qui put être désagréable.
Madame la duchesse de Bourgogne, un jour de grand
couvert, plaisantant beaucoup et se moquant tout
haut de la laideur d'un officier qui assistoit au souper,
1. Ayant un jour trouvé sur sa table une lettre d'un homme
qu'il venoit d'exiler, il la rejeta d'abord; mais, peu après, il la
reprit et lut tout entière, en disant : « Il faut du moins donner
aux malheureux la consolation de lire leurs excuses. » {Note
du manuscrit.)
238 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
le Roi s'en aperçut, et voyant sur quoi tomboienl
les rires, il lui dit encore plus haut : « Et moi,
madame, je le trouve un des plus beaux hommes de
mon royaume, car c'est un des plus braves'. » Quel
effet ne dut pas faire sur l'officier un propos aussi
flatteur sorti de la bouche de son Roil
Il ne se contentoit pas de cette attention à éviter
des désagréments à ses officiers; lorsqu'il donnoit
quelque récompense, il vouloit que celui à qui il l'ac-
cordoit fût content, et il étoit aussi sensible aux plaintes
que la modicité de ses grâces pouvoit exciter qu'à
la satisfaction qu'elles procuroient. 11 en donna une
preuve alors vis-à-vis d'un officier général qu'il venoit
de récompenser pour un bras cassé. Cet officier, se
plaignant de ce que sa récompense étoit trop modique,
dit au Roi d'un ton assez vif : «. J'aimerois autant
avoir aussi perdu l'autre, et ne plus servir Votre
Majesté. — J'en serois bien fâché pour vous et pour
moi », lui répondit sur-le-champ le Roi; et cette
réponse fut suivie d'une nouvelle grâce qu'il lui
accorda. Le Roi se plaisoit à ces actes de générosité,
ainsi qu'à des choses ingénieuses quand il en trouvoit
1. Ce trait de Louis XIV, et quelques-uns de ceux qui sont
rapportés plus loin se trouvent également dans le Siècle de
Louis XIV; mais mademoiselle d'Aumale a pu en avoir connais-
sance de son côté, car ces anecdotes étaient courantes à Ver-
sailles, et se trouvent dans d'autres auteurs.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 239
l'occasion. Un prédicateur ayant eu la témérité de le
désigner à un sermon, ce qui n'est assurément jamais
permis à l'égard de personne, il lui dit en sortant de
l'église : « Mon père, j'aime bien à prendre ma part
d'un sermon, mais je n'aime pas qu'on me la fasse. »
Beaucoup de personnes ont prétendu qu'il aimoit
trop les louanges. Il est vrai qu'on lui en a donné
beaucoup; il est vrai en même temps qu'il en a
beaucoup mérité. Il peut bien avoir eu la foiblesse
de les aimer, mais soit qu'il en fût las, soit que sa
modestie en souffrît, il lui est arrivé plus d'une fois
de montrer du mécontentement de celles qu'on lui
donnoit. Un jour, entre autres, que l'Académie, qui lui
montroit ordinairement en avance le sujet de ses prix,
lui montra celui-ci : « De toutes les vertus du [loi
quelle est celle qui mérite la préférence? » Après avoir
lu ce titre, il dit à celui de ces messieurs qui lui pré-
sentoit qu'il ne vouloit pas absolument que ce sujet
fût traité, et en donna l'ordre si précis qu'effective-
ment l'Académie choisit un autre sujet'. Il aimoit
les ouvrages d'esprit et surtout les vers, et en disoit
franchement son avis, sans être humilié ni choqué
s'il voyoit que les connoisseurs n'en pensassent pas
1. Lorsque Racine lui eut récité un discours qu'il a\oit fait,
je ne sais pour quelle occasion, dans lequel il lui donnoit
beaucoup de louanges, le Roi lui dit : <> Je vous louerois davan-
tage, si vous ne m'aviez pas tant loué. » [Note du manuscrit.)
240 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
de même. Lisant un jour quelques vers que quelqu'un
avoil montrés, il dit qu'il les trouvoit fort beaux. Des-
préaux, qui éloit présent, ayant entendu la décision
du Roi dit, entre haut et bas, mais assez haut pour être
entendu : « Il ne s'y connoît pas. » Le Roi, qui l'en-
tendit, répondit sans s'en émouvoir davantage : « Il
a sûrement raison, car il s'y connoît mieux que moi. »
Si je voulois rapporter ici tous les traits de bonté
de générosité et de douceur que tant de personnes
ont éprouvés de sa part, et dont j'ai été moi-même
plusieurs fois témoin, je ne fmirois pas. Je me souviens
de quelque chose qui lui arriva une fois au jeu qui
prouve bien ce que j'avance de sa douceur. Jouant un
jour au tric-trac contre deux personnes, il y eut un coup
douteux : les joueurs et les spectateurs demeurèrent
en silence, dans la crainte d'être obligés de décider
contre le Roi. Le comte de Gramont arriva dans l'in-
tervalle. « Vous arrivez fort à propos, lui dit le Roi,
jugez nous. — Sire, répondit à l'instant le comte,
sans examiner le coup, c'est vous qui avez tort. —
Comment pouvez-vous me donner tort avant de
savoir de quoi il s'agit? lui dit le Roi. — Eh, ne
voyez-vous pas. Sire, répondit le comte, que pour
peu que la chose eût été douteuse, tous ces messieurs
vous auroient donné gain de cause ». 11 passa con-
damnation sans dire mot.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 241
Pendant les premières années de la paix', le Reine
s'étoit occupé qu'à réparer les pertes et remédier aux
maux qu'avoient dû immanquablement causer une si
longue guerre. Il avoit, en conséquence, commencé
comme je l'ai dit ci-devant, par diminuer beaucoup de
la dépense de sa maison, et ôter une quantité d'impôts
très à charge à ses peuples. Quand il eut fait sur cela
tout ce qu'il crut devoir et pouvoir faire, se voyant un
peu plus de relâche qu'il n'en avoit eu pendant la
guerre, il en profita, ainsi qu'on l'a vu, pour procurer
des amusements au duc et à la duchesse de Bourgogne
qu'il aimoit tendrement. Mais quelque application qu'il
eût à leur rendre sa cour agréable par les fêtes et les
plaisirs qu'il leur fournissoit, il ne perdoit point de vue
les soins qu'il devoit aux affaires de son royaume. Il
lenoit ses conseils très exactement, et presque jamais
rienneles dérangeoit. L'idée que tout le monde s'étoij
formée que madame de Maintenon entroit dans toutes
les affaires, et que c'étoit le canal le plus sûr pour
obtenir des grâces du Roi étoit cause que toutes les
personnes qui vouloient obtenir grâces, charges, ou
emplois s'adressoientjiresque toujours à elle. JNon seu-
lement tous les gens qui venoient à la Cour pour solli-
citer quelque chose alloient exactement lui faire leur
1. La paix de Ryswick, signée en 1697, qui mit fin à la guerre
de la Ligue d'Augsbourg.
T. II. 16
242 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
cour, et se recommander à elle, mais même elle recevoit
t ous les jours quantité de lettres par lesquelles on lui
demandoit toute sa protection. Enfin elle étoitj'e^ardée,
par la plus grande partie de la France, et même de
l'Europe, comme distribuant tous les bi^nfarts et déci-
dant, de toutes les grâce^quL(iépeûdoiejiLjiu_Roi.
Ceux d'entre les François qui ont eu cette façon de
penser sur son compte, et ceux qui, par une indigne
prévention, y persistent encore doivent donner une
aussi mauvaise idée de leur jugement, qu'ils font
peu d'honneur à un monarque pourvu de talent et de
capacité, et revêtu de toutes les qualités qui caracté-
risent un grand roi.
n s'en Jallûit^bien que madame de Maintenon
décidât de tout, ainsi que nornlife de gens mal
informés l'ont prétendu, et c'étoit bien à tort qu'on
imaginoit que les grâces dépendoient d'elle. Je ne
dirai pas qu'elle n'en ait jamais fait obtenir à per-
sonne, et qu'elle n'ait jamais rien demandé : ce
seroit avancer quelque chose de faux, et je scrois
démentie par nombre de familles qui sont des preu-
ves encore vivantes des services qu'elle a rendus
et des biens qu'elle a fait faire. Elle a secouru ses
\ / parents, protégé ses amis; elle a fait accorder aux
uns et aux autres ce qu'elle a pu; elle a demandé,
il est vrai, mais elle n'a jamais demandé que de
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 243
façon à ne point choquer le Roi, et de plus elle
n'insistoit presque jamais, voulant toujours, me disoit-
efle souvent à moTmême, lui laisser la liberté de le
refuser, et aimant mieux ne pas l'obtenir que de lui
causer le moindre déplaisir. Voilà comme elle étoit
maîtresse et distributrice des grâces, quand elle m'a
avoué plus d'une fois que, très souvent, elle lui
demandoit quelque chose pour quelqu'un, il la refu-
soit. Alors, très souvent aussi, elle se sentoit intérieu-
rement au désespoir de ce refus, mais, toujours dans
la crainte de lui faire peine, elle avoit grand soin de
retenir son chagrin en dedans et de n'en rien laisser
paroître devant lui.
Ce que je puis dire encore avec vérité de madame
de Maintenon c'est que, malgré la crainte continuelle \,
qu'elle avoit de chagriner le Roi, cela ne l'empêchoit
cependant pas, lorsqu'il s'agissoit du bien public, et
qu'elle avoit appris qu'on avoit formé quelque projet
qui pouvoit lui être préjudiciable, de lui dire quelque-
fois assez naturellement ce qu'elle pensoit, et alors, elle
employoit les expressions qu'elle savoit qui le choque-
roient le moins, et qu'elle jugeoit en même temps les
plus capables de lui faire impression. J'ai ouï dire par
exemple à quelqu'un qui étoit très à portée de le savoir
que, dans le temps que le Roi, pour remédier au
mauvais état des finances, réduisit les rentes de
244 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
l'Hôlel de Yille ', elle ne crut pas, quand elle fut ins-
truite de ce projet, n'en devoir pas dire son avis, si elle
en trouvoit Foccasion, ce qu'elle lit effectivement dans
les termes les plus persuasifs qu'elle put imaginer.
Voici ce qu'elle lui dit, et comment elle s'y prit. La
première fois qu'elle vit le Roi, le voyant se féliciter
beaucoup de ce qu'on lui avoit enseigné un moyen si
facile de payer ses dettes, et elle, se sentant^ outrée
de, ce qnV|n lui avnit donné unj;onseil si pernicieux à
une grande partiedeJajYance, ejle ne put s'empêcher
de lui dire : « Apparemment, Sire, que vous défendrez
aux Justes de votre royaume de procéder contre les
voleurs de grand chemin. » Mais le Roi, à qui on
avoit fait voir la beauté et l'excellence de ce projet,
lui répondit qu'il y étoit forcé par les besoins de l'État.
Elle fit néanmoins tout ce qu'elle put pour l'en
détourner, en lui représentant qu'avant de se résoudre
à manquer à un engagement aussi solennel, et qui
regardoit tant de monde, il falloit qu'il eût épuisé
toutes les ressources possibles. Telle estja façon
dont madame de JIaintenoiLSfi.jiiêloit des affaires de
JJuût^ÏÏ71îe^voitJes,chiisfis4a__pJu^^ temps
\. Ce n'était pas la première fois que le procédé était
employé. On connaît les vers de Boileaii :
Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier
A Taspect d'un arrêt qui retranche un quartier.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 245
que quand elles étoient faites '.| Quand elle savoit
quelque JTOJet forme qui pouvoit être nuisible et à
charge aux jeuples, elle employoit toute sa faveur et
sa protection pour tâcher d'en détourner. Elle étoit
tendre, bonne, compatissante, charitable. Malgré
toutes les bonnes qualités, que toutes les personnes
qui l'ont vue lui ont connues, et dont tant de gens
ont éprouvé les effets par les bienfaits qu'elle leur
a procurés, soit par jalousie de son élévation, soit
purement par mauvaise intention, soit par un désir
effréné de calomnier et de faire des satires, il est
inconcevable combien on a tenu^e mauvais propos
sur elle; épigrammes, sonnets, vers de toutes façons
étoient continuellement jetés dans le public, dans les-
quels on tournoit sa dévotion en ridicule. On la faisoit
passer pour pédante, hypocrite; il paroissoit tous les
jours quelques nouveaux vaudevilles, plus mordants et
plus méchants les uns (pie les autres. E^^jmjnûl, on
cherchoit tous les moyens imaginables de ternir sa
i.Dans sa correspondance avec madame des Ursini, madame
de Maintenon semble, en eiïet, se plaindre parfois d'être tenue
à l'écart de toutes choses. « Je n'ai nulle société avec personne,
écrivait-elle de xMarly, le 20 mai 170S; je passe les jours ici, et
les soirs avec le Roi. Quand je demeure à Versailles, c'est pour
madame la duchesse de Bourgogne; j'y passerois ma vie si je
pouvois espérer d'y faire quelque bien, d'y rendre quelque
service au Roi, ou d'être instruite de ce qui se passe qui peut
être considérable; mais la vérité ne règne pas à la Cour, et on
ne la porte pas à ceux qui y font un personnage... >- (t. 1, p. 239.)
246 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
réputation^ Elle n'ignoroit pas tout ce que le public
mal intentionné pensoit et disoit d'elle; elle en étoit
aftligée, mais, ne pouvant y remédier, elle se conten-
toit, sans en paroître affectée devant le monde, d'en
gémir souvent en secret avec quelques-unes de ses
amies, et se gardoit bien d'en faire entrevoir la
moindre chose au Roi, craignant de faire tort aux
auteurs de ces méchancetés qu'à coup sûr il auroit
voulu punir, s'il en eût été instruit *,
Dans le même temps qu'on se plaignoitavec raison
du délabrement des finances, madame de Maintenon
voyoit beaucoup de bâtiments qui s'élevoient avec
toute la magnificence possible. Je sais à n'en pas douter
qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour empêcher le Roi
de faire tant de dépenses pour la chapelle de Versailles.
Elle la regardoit d'autant plus inutile qu'elle étoit
persuadée que ce lieu ne seroit pas toujours la rési-
dence de nos Rois. Elle lui parla effectivement si sou-
vent sur l'inulilité de tous ces bâtiments, en lui mon-
1. Il y eut. en effet, un grand nombre de libelles contre
madame de Maintenon, imprimés généralement en Hollande.
Un des plus connus a pour titre : Le passe-temps royal de la
Cour ou les amours secrètes de madame de Maintenon (Cologne ,
1704). 11 a été réimprimé dans la dernière édition de V Histoire
amoureuse des Gaules. En 1694, un libraire nommé Chavance
l'ut mis à la torture, et deux garçons libraires furent pendus
pour avoir distril)ué quelques-uns de ces libelles. On trouve
aussi un grand nombre de couplets dirigés contre madame
de Maintenon dans le Chansonnier français.
\
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 247
trant les dépenses excessives qu'ils occasionnoient,
qu'à la fui elle l'en dégoûta tout à fait, ce qui fut cause
qu'il mit dans la suite tout son plaisir à embellir ses
jardins.
Elle lui faisoit souvent de ces espèces de représen-
tations, quand elle en trouvoit l'occasion, mais toujours
avec ménagement; mais elle ne les faisoit jamais que
lorsqu'il s'agissoit du bien de l'État ou de celui de
l'Église, et qu'elle imaginoit que ce qu'elle diroit
y feroit quelque chose, sans quoi elle ne disoit rie n
qu'on ne lui demandât son avis. Cependant il
lui arrivoit souvent qu'on venoit la remercier des
t^râces qu'on avoit obtenues. Dans ce temps-là, par
exemple, un ecclésiastique, je ne sais même si ce
n'étoit pas un évoque, qui venoit d'obtenir une
abbaye, vint en toute diligence lui en faire ses
remercîments. Elle lui répondit : « Je suis fort aise,
monsieur, que vous ayez cette abbaye; vous m'ap-
prenez que le Roi vous l'a donnée et je vous en
félicite , car je vous avoue que je n'y suis entrée
pour rien. »
L'auteur des iMémoires de madame de Maintenon
dit (p. 155, livre II, t. 3) qu'effectivement alors, elle
ne se mèloitde rien, mais que, vivement sollicitée par
l'évêque do Chartres et par l'archevêque de Paris
d'écarter les loups du bercail du Seigneur, elle devint
248 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
la femme d'affaires du clergé *. Il prétend que le clergé
alors l'engagea à mettre des bornes au crédit effrayant
du Père de la Chaise, confesseur du Roi, qui avoil dans
ce temps-là la feuille des bénéfices, et qui n'en faisoit
pas le bon usage qu'il en auroit pu faire; il ajoute
(c'est toujours le même auteur) qu'en conséquence de
l'avis qu'on en donna à madame deMaintenon, elle en
parla au Roi plusieurs fois, et fit tout ce qu'elle pût pour
diminuer le crédit du confesseur; qu'elle alla même
jusqu'à demander à l'archevêque de Paris une liste
des meilleurs sujets de son diocèse; que l'arche-
vêque et elle firent longtemps la guerre au Père de la
Chaise, qui, de son côté, fit tous ses efforts pour discré-
diter l'archevêque qu'il dépeignit au Roi comme jansé-
niste; il y réussit à un certain point; cela n'empêcha
pourtant pas l'archevêque d'être fait cardinal ".
Le même auteur dit encore que quelques personnes
ont prétendu que ce qui avoit indisposé madame de
1. Tout ce qui suit répond à un passage de La Beaumelle
cité presque textuellement.
2. Ce que je puis dire avec vérité, c'est que cet auteur a été
très mal instruit, par quelque manuscrit que ce fût, s'il a lu
que madame de Maintenon fut, comme il le dit, la femme
d'affaires du clergé. Jamais elle ne s'en mêla, et la seule part
qu'elle y prit jamais fut de faire ce que tout autre quelle
auroit fait, qui étoit, quand elle connoissoit quelque homme de
mérite qui lui étoit d'ailleurs recommandé, d'en parler au Roi
ou à celui qui avoit la feuille, en faisant entendre qu'elle pensoit
qu'un tel étoit digne qu'on pensât à lui. Ce qu'elle a fait, par
exemple, pour M. de Noailles, que tout le monde sait qu'elle
fit archevêque de Paris. {Noie du manuscrit.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 249
Maintenon contre le Père de la Chaise venoit d'un tour
qu'il lui avoit joué vis-à-vis du Roi. Madame de Main-
tenon, selon ce qu'il rapporte, ayant nommé au Père
de la Chaise un ecclésiastique pour qui elle désiroitun
bénéfice, il lui dit qu'il le nommeroit à propos au Roi;
mais au lieu d'en parler à Sa Majesté, comme il l'avoit
promis, et comme ilauroit dû le faire, il mit tout sim-
plement l'ecclésiastique en question à la tête de la
feuille. Le Roi, qui n'étoit pas prévenu, l'effaça; le con-
fesseur, d'un air de chagrin plus affecté que réel, dit au
Roi que cet ecclésiastique lui avoit été recommandé
par madame de Maintenon : « C'est à cause de cela
que je l'efface, répondit le Roi; je ne veux pas abso-
lument qu'elle s'en mêle. » Et l'ecclésiastique n'eut
point alors de bénéfice. Si ce fait étoit vrai, il prouve-
roit bien que madame de Maintenon ne se mêloit pas
de ce qui regardoit les bénétîces, et qu'il falloit qu'elle
eût bien des ménagements quand elle avoit dessein
d'obtenir quelque chose. 11 faut bien que je donne les
récits que je viens de faire comme quelque chose sur
quoi l'on puisse compter; j'ai cité mon auteur; il peut
avoir été bien instruit, mais il me permettra d'en
douter. D'ailleurs, quand même il seroit vrai que
madame de Maintenon ait demandé un bénéfice au
Père de la Chaise, et qu'il l'eût jouée comme on vient
de le voir, elle eùl eu lieu sans contredit d'en être
250 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'.AUMALE.
mécontente, mais elle avoit trop de grandeur, et étoit
trop au-dessus des misères pour qu'un pareil procédé,
quelque mauvais qu'il fût, lui inspirât un esprit de
vengeance contre celui dont il partoit. Sa religion et
sa vertu me répondent du contraire '.
J'ai bien ouï dire, je ne l'assure cependant pas
encore, que le luxe du confesseur du Roi faisoit
ombrage à madame de Mantenon. Elle trouvoit, dit-on,
que son équipage et la vie douce et aisée qu'il menoit
ne convenoit point à la modestie d'un religieux. On m'a
ajouté ({ue l'archevêque et elle, trouvant (ju'il ne con-
duisoit pas le Roi comme il le devoit, en gémissoient
1. On voit par là que ceux qui obteuoienL des grâces et ceux
qui en désiroienl croyoienl que tout dépendoit de madame de
Maintenon. mais c'éloit bien à tort qu'on pensoit ainsi sur son
comple. Je crois avoir ainsi prouvé, par ce que j'ai dit jus-
qu'ici de sa conduite vis-à-vis du Roi, qu'il s'en falloit liien
qu'elle décidât de tout, et ce que je puis ajouter avec vérité,
c'est que, vraiseaiblalïlement, l'auteur de ses Mémoires a été
très mal instruit, par quelque manuscrit que ce fût s'il a lu,
comme il le dit, qu'elle fut la femme d'affaires du clergé. Jamais
elle ne s'en mêla, et la seule part qu'elle y prit quelquefois
fut de faire ce que toute autre qu'elle auroit fait qui étoit,
quand elle connoissoit quelque homme de mérite, qui lui étoit
d'ailleurs recommandé, d'en parler au Roi ou à celui qui avoit
la feuille, en faisant entendre qu'elle croyoit qu'un tel étoit
digne qu'on pensât à lui, ce qu'elle a fait par exemple pour
M. de Noailles, pour qui elle avoit tant d'estime et d'amitié
qu'elle représentoit au Roi qu'il ne pouvoit mieux faire que de
le choisir pour archevêque de Paris. Peut-être a-t-elle fait
choisir quelques autres évéques auxquels elle s'intéressoit, ce
que j'ignore, mais quand, dans quelque occasion pareille, le
Roi s'en seroit rapporté à son choix, cela ne prouveroit pas
qu'elle se mêlât de tout, ni qu'elle fût la femme d'affaires du
clergé. {Note du manuscrit.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 251
l'un avec l'autre, et qu'ils tentèrent d'inspirer au Roi
de prendre un autre confesseur. De savoir comment ils
s'y prirent, et si effectivement ils entreprirent de le
faire congédier, c'est ce que j'ignore'.
Cependant le Roi étant, comme je l'ai dit, fort
occupé à remédier à l'épuisement de l'État, l'auteur
des Mémoires de madame de Maintenon prétend
qu'on lui conseilla pour lors de rappeler les huguenots,
lui montrant que leur retour seroit un moyen très
avantageux à cet objet. Je ne sais où il a puisé tout
ce qu'il dit sur cela; je n'en ai jamais entendu parler,
et je ne vois pas que les auteurs qui ont écrit sur l'his-
toire de Louis XIV en aient rien dit. Il a cependant
l'air de donner tous les récits qu'il en a faits comme
quelque chose d'authentique. Je vais rapporter tout ce
que dit cet auteur. « On présenta, dit-il, un Mémoire
au Roi pour le rappel des huguenots, lequel Mémoire
madame de Maintenon réfuta; on ne rappela pas,
continue-t-il, ceux qui avoient fui, mais on voulut du
1 Madame de Maintenon vivait en effet en assez mauvais
termes avec le Père de la Chaise. Le 31 janvier 1700, elle écrivait
au cardinal de Noailles avec lequel, en ce temps-là, elle était
en correspondance presque quotidienne : « Je vis dimanche le
Père Bourdaloae, qui me témoigna la peine de la Compagnie
sur ce que je parois ne la pas aimer, par l'éloignement qui est
entre le Père de la Chaise et moi. Je répondis que ce n'étoit
pas ma faute, et que j'étois prête à faire toutes les avances
avec lui. Je dois être dans ces sentiments, et j'y suis grâce à
Dieu; mais je n'espère rien de ce côté-là. » [Correspondance
générale, t. "iV, p. 310.j
232 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
moins garder ceux qui menacoient de les suivre. 11 y
eut plusieurs avis différents sur la façon dont on
devoit se conduire vis-à-vis d'eux; les uns étoient
d'avis de la violence, les autres de la douceur. Le Roi,
embarrassé de ces différents avis, écrivit à tous les
évèques pour leur demander leurs sentiments ; presque
tous, dit le même auteur, furent d'avis de les forcer à
croire et à communier. L'archevêque de Paris et le
Père le Tellier furent seuls d'un avis tout opposé'. Le
Roi, flottant entre tous ces différents conseils, renvoyoit
toujours la décision au lendemain, et madame de Main-
tenon ne savoit quel parti prendre %• il fut arrêté à la
fin qu'on soumettroit leurs mariages à la bénédiction
d'un prêtre, et en peu de temps, continue-t-il, les
églises furent remplies d'huguenots qui venoient se
marier, selon les lois qu'on leur imposoil, en faisant
1. On remarquera que, dans le temps où il place toute cette
airaire, il n'étoit pas encore question du Père le Tellier, que le
Père de la Chaise étoit encore pour lors confesseur du Roi et
que le Père le Tellier, qu'il prétend avoir fait un personnage
pour lors, ne vint à la Cour qu'au plus trois ou quatre ans
après; il est étonnant combien cet auteur est peu fidèle sur
les époques. {Note du manuscrit.)
'2. Qui croiroit qu'un auteur qui a de l'esprit prononceroit
une telle absurdité pour le seul plaisir de dire une chose ridi-
cule, car je ne puis imaginer qu'il ait assez peu de sens
commun pour croire que madame de Maintenon décida dans
une affaire de cette importance; d'ailleurs il s'est laissé
tromper tant de fois dans ce qu'on lui a dit d'elle qu'il seroit
impossible et dangereux pour la vérité de s'en rapporter tou-
jours à lui sur son compte. [Note du manuscrit.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 253
vœu de suivre la religion catholique, qu'ils juroienl
intérieurement d'abandonner aussitôt après leur
mariage. »
Tout ceci est un extrait de tout ce que j'ai lu dans
l'auteur que j'ai cité. Je ne le donne point comme
chose indubitable, et, sans vouloir essayer de contre-
dire plusieurs de ses citations à ce sujet qui en seroient
peut-être susceptibles, je dirai seulement qu'il s'est
laissé tromper dans ce qu'on lui a dit de madame de
Maintenon par rapport à cette affaire, comme par
rapport à beaucoup d'autres, il dit positivement que
le Mémoire qui fut présenté au Roi sur cet important
objet fut communiqué à madame de Maintenon et
réfuté par elle. « On a encore cet écrit de sa main,
ajoute-t-il; on y voit qu'elle a mal saisi l'état des
choses, qu'elle abhorroit l'intolérance, mais qu'elle
n'avoit pas approfondi le droit qu'avoient les hugue-
nots d'être tolérés. » Le fond de tout ce que je viens
de dire se trouve dans cet auteur, tome 111, aux
pages 166, 167 et 168, et ladite réfutation se trouve
en son entier dans le volume de ses pièces justitica-
tives. Il n'est pas absolument impossible que cette
réfutation soit vraie, quoique je regarde tout ce récit
comme très fabuleux, quand même il seroit possible
qu'il en fût quelque chose; mais je voudrois demander
à cet auteur si bien instruit de tout, et qui paroît si
254 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
sûr de tout ce qu'il avance, et qui prétend que celte
réfutation, qu'il donne comme certaine, est encore
écrite de la main de madame de Maintenon, 1" s'il
est bien sûr que ce manuscrit qu'il a entre les mains
n'a point été supposé; 2" s'il connoît assez bien
l'écriture de madame de Maintenon pour savoir posi-
tivement qu'il est de la sienne; 3° s'il croit réellement,
avec tout le discernement et l'expérience du monde
que je lui suppose, que madame de Maintenon, à qui
l'on ne pouvoit refuser beaucoup d'esprit et de pru-
dence, auroit pu' se déterminer à confier cet écrit,
surtout en original, à des personnes dont elle n'auroit
pas été bien sûre, et qu'elle auroit jamais souffert
qu'il passât en quelques mains étrangères, au risque
de devenir public. Ces réflexions me paroissenl
plausibles, et je pense que cet auteur a oublié de les
faire avant de conter son histoire".
1. Supposé toujours que cette réfutation peut être vraie.
(Note du 7nanusa-it.)
2. Ici c'est La Beaumelle qui a raison contre mademoiselle
d'Aumale ou peut-être contre son neveu, car, si elle a pu et dû
s'entretenir avec lui du rôle joué par madame de Maintenon,
dans toutes les affaires relatives aux huguenots, il est possible
que, du moins quant au texte précis, nous nous trouvions ici
en présence d'une interpolation. Il est certain qu'en 1698,
par l'intermédiaire du cardinal de Noailles, Louis XIV consulta
un certain nombre d'évèques sur la question de savoir quelle
conduite il convenait de tenir vis-à-vis des huguenots qui
étaient restés en France, et qui s'étaient convertis au moins
en apparence. On a retrouvé et publié récemment la réponse
des vingt-cinq principaux évéques qui furent consultés. Il n'est
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE. 2l5o
Je peux dire d'ailleurs, d'après plusieurs personnes
qui onl connu la conduite de madame de Mainlenon,
qu'elle ne s'est pas plus mêlée des affaires de l'Église
que de celles de l'État. Je sais d'elle-même qu'elle
auroit fort déplu au Roi si elle eût eu l'air d'y vou-
loir prendre part en rien, et je peux certifier, j'ose
assurer d'ailleurs que dans toutes les occasions où le
Roi ou quelque ministre lui a demandé son avis, elle
n'a jamais conseillé que des voies douces.
Dans le temps de la révocation de l'édit de Nantes,
lorsque le Roi ou quelque autre lui en pàrToît, elle
disoit toujours que, pour elle, son avis étoit qu'on agît
par voie d'insinuation, et loin d'approuver lesjMgueurs
et la violence qu'on employa pour lors, je sais à iL'eiL
pas douter qu'elle l'ignora longtemps, et que, dès
pas exact de dire, comme La Beaumelle, que tous, sauf Farche-
vêque de Paris et le Père le Tellier (qui n'était rien, alors), furent
d'avis de les forcer à croire et à communier. Les avis furent
au contraire très partagés à ce sujet, et les évoques du Nord,
en particulier, conseillèrent l'emploi de la douceur (voir la
puldication intitulée : Les évèques de France et les protestants).
Ces réponses des évèques furent probablement communiquées
à madame de Maintenon, et elle-même écrivit un Mémoire
dans lequel elle s'élève à la vérité contre l'idée de revenir
purement et simplement sur l'édit « qui révoqua celui de
Nantes », mais où elle conseille de continuer, comme on a
déjà commencé, « k adoucir la conduite des nouveaux convertis,
surtout à ne point les forcer à commettre de sacrilèges en
approchant des sacrements sans foi et sans disposition ••. Ce
mémoire, dont l'authenticité est indiscutable et que La Beau-
melle a publié le premier, se trouve au tome IV de la Corres-
pondance générale, p. 198 et dans Madame de Maintenon dhiprès
sa correspondance authentique, t. 1, p. 293.
25G MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
qu'elle Iqs sut, elle fit tout ce qu'elle put pour s'y
op^oseK Eljjjul_cajjse^^^ dans_ce tempsj]à,
de beaucoup de conversions, mais elle ne s'y prenoit
jamais autrement qu'en engageant des prêtres ins-
truits et éclairés à entreprendre cette bonne œuvre. Ils
alloient trouver les personnes en question, et soit par
insinuation, soit par des exhortations touchantes et
pathétiques, ils les amenoient souvent à la véritable
croyance. De son côté, quand elle avoit en vue quelques
personnes à qui elle étoit à portée de parler, elle leur
montroit si clairement l'avantage de la religion catho-
lique, et leur tenoit des discours si persuasifs qu'en
très peu de temps, elles devenoient ses prosélytes.
Souvent même, par les lettres qu'elle écrivoit, elle a
contribué à des conversions, mais, je ne puis trop le
répéter, toutes celles qu'elle fit ou fit faire, elle n'agit
jamais que par des voies de douceur et d'insinua-
tion.
Sans vouloir décider qu'il fût pour lors question ou
non de rappeler les huguenots, ce dont je doute fort, je
crois qu'il fut arrêté environ dans ce temps-là qu'on ne
pourroit entrer dans aucune charge de judicature, ni
même parvenir à certains honneurs mihtaires, sans
avoir au préalable présenté un certificat de catholicité
signé de son curé ou d'un prêtre le représentant, et
que ce fut peu de temps après que l'archevêque de
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 257
Paris, pour remédier aux abus qui naissoient tous les
jours de ces certificats, établit des billets de confes-
sion.
Outre l'intérêt que le Roi prenoit à la religion, il
observoit les décences en tout; il vouloit de plus qu'on
les observât'. Madame de Maintenon étoit enchantée
de trouver chez lui tant de régularité, et ne perdoit
aucune occasion de lui en faire voir tout l'avantage -.
Quoi(|ue assurément elle ne gouvernât point l'Église,
cependant elle s'intéressoit à son bien ; en conséquence,
comme elle voyoit que, depuis du temps, il y avoit beau-
coup d'évêques à la Cour, et qu'elle savoit d'ailleurs
1. Étant un jour dans la rue, il aperçut des lumières dans
la chambre d'un pauvre homme, et ayant appris qu'on lui
donnoit le saint Viatique, il se mit sur-le-champ à genoux par
terre, quoi qu'il fit fort crotté, et malgré la pluie qui tomboit
sur lui, y resta jusqu'à ce que le Saint-Sacrement sortit, le
reconduisit jusqu'à l'église, et envoya ensuite une aumône au
malade, recommandant qu'on en prit grand soin. {Note du
manuscrit.)
2. Madame de Maintenon aurait voulu cependant que le Roi
ne s'en tint pas aux pratiques extérieures. Le 31 janvier 1700,
elle écrivait à l'archevêque de Paris : ■• Le Roi a de la peine
sur les trois jours gras que vous voulez retrancher aux masca-
rades et aux bals, mais il finit toujours par dire qu'il veut être
soumis et vous laisser faire. Je crois, monseigneur, qu'il faut
accepter cette soumission, afin de l'accoutumer au bien, malgré
qu'il en ait. Je lui dis que ces trois jours-là retrancheroient
bien des péchés. La religion est peu connue à la Cour : on
veut l'accommoder à soi et non pas s'accommoder à elle; on
en veut toutes les pratiques extérieures, mais non pas l'esprit.
Le Roi ne manquera pas à une station ni à une abstinence;
mais il ne comprendra point qu'il faille s'humilier et prendre
l'esprit d'une vraie pénitence. » (Correspondance générale, t. IV,
p. 308.)
T. TI. 17
258 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
que la plupart des diocèses étoient fort mal gouvernés,
causant un jour avec le Roi, et lui faisant remarquer
le nombre d'évêques qu'il avoit vus dans sa journée :
« Apparemment, lui dit-elle, que ces messieurs ont des
grands vicaires dont ils sont sûrs comme d'eux-mêmes,
car ils ne seroient pas ici si souvent qu'ils y sont;
j'imagine cependant qu'ils feroient beaucoup mieux de
résider un peu plus souvent dans leurs diocèses. » Le
Roi trouva cette idée très bonne, et ne fut pas long-
temps à la mettre à profit, car, dès le lendemain, il
parla sur cela assez haut pour que plusieurs entendis-
sent qu'il trouvoit fort mauvais qu'ils quittassent si
souvent leurs diocèses. 11 n'en fallut pas davantage
pour en faire repartir un bon nombre, et quand, par
hasard, depuis, il en voyoit encore quelques-uns à son
lever, un seul coup d'œil de sa part leur montroit
qu'ils n'avoient rien de mieux à faire que de s'en
retourner. Madame de Maintenon disoit aussi quelque-
fois exprès dans la conversation : « Si les évoques qui
sont si souvent à la Cour savoient combien ils sont
méprisés par cette conduite, ils n'y paroîtroient
jamais. »
Le même esprit de régularité faisoit qu'il y avoit
certains jours dans l'année où le Roi défendoit tout
spectacle à la Cour. Le jour de l'anniversaire de la
Reine-Mère, par exemple, il ne vouloit pas qu'il y eut
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 259
ni bal, ni comédie, ni musique, ce qu'il observa toute
sa vie très exactement. 11 éloit aussi très exact pour
la sanctilication des dimanches et des jours de fêtes;
il ne permettoit pas qu'on fît rien que l'on pût soup-
çonner avoir l'air de travail, et avoit grand soin lui-
même de ne faire ces jours-là aucun arrangement
de chasses ou d'autres parties de plaisirs qui
pût mettre quelqu'un de ses gens dans le cas de
perdre la messe.
On a vu ci-devant que le Roi aimoit beaucoup le
duc de Bourgogne, ainsi que la duchesse; celte amitié
tendre qu'il avoit pour l'un et pour l'autre faisoit qu'il
ne leur refusoit rien de ce qu'ils lui demandoient, vu
que souvent môme il alloit au-devant de ce qu'ils
pouvoient désirer.
Le duc de Bourgogne aimoit assez le jeu et perdoit
très souvent. Après une partie qui lui avoit coûté
beaucoup, il vint trouver le Roi pour lui demander
de l'argent. Le Roi lui en donna plus qu'il ne lui
en avoit demandé , en lui disant qu'il lui savoit
le meilleur gré du monde de s'être adressé direc-
tement à lui , sans lui faire parler par personne.
11 lui ajouta qu'il lui feroit grand plaisir d'avoir
toujours la même confiance en lui , qu'il pouvoit
jouer sans inquiétude, qu'il n'avoit rien à craindre,
que l'argent ne lui manqueroit pas, et qu'il n'étoit
260 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
de nulle importance à des gens comme eux de perdre \
Le Roi avoit effectivement la bonne qualité d'être
charmé lorsqu'on s'adressoit à lui directement; il en a
donné des preuves dans cent occasions. Comme il
aimoit beaucoup tous ses enfants, quand il apprenoit
par exemple qu'ils avoient besoin d'argent ou pour
acheter quelque chose qui leur feroit grand plaisir ou pour
acquitter quelques dettes, il icurfaisoit souvent donner,
sans, pour ainsi dire, que personne lui demandât.
Madame la duchesse de Bourbon perdit un jour dix ou
douze mille pistoles de plus qu'elle n'avoit chez elle;
ne pouvant les payer, elle écrivit à madame de Main-
tenon son embarras. Madame de Maintenon montra
cette lettre au Roi qui, sur-le-champ, lit payer toutes
les dettes de la duchesse, et dit qu'il ne vouloit pas
absolument qu'elle l'en remerciât; il la fit cependant
exhorter à ne plus tant faire de dettes par la suite'.
1. Mademoiselle d'Aumale fait usage ici des notes qu'elle
avait prises sur le Journal de Dcmgeau, qu'elle cite presque
textuellement (t. VII, p. 309).
2. « Madame la Duchesse, dont le Roi avoit payé les dettes, il
n'y avoit pas longtemps, qui se montoienl fort haut à des mar-
chands et en toutes sortes de choses, n'avoit pas osé parler
de celles du jeu, qui alloient à de grosses sommes. Ces dettes
augmentoient encore; elle se trouvoit tout à fait dans l'impuis-
sance de les payer, et, par là même, dans le plus grand
embarras du monde. Ce qu'elle craignoit le plus étoit que
M. le Prince, et surtout M. le Duc, ne le sût. Dans cette extré-
mité, elle prit le parti de s'adresser à son ancienne gouver-
nante, et de lui exposer son état au naturel dans une lettre,
avec une confiance qui attirât sa toute-puissante protection.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 261
La grandeur d'âme, la complaisance et la bonté du
Roi s'étendoient sur toutes les personnes qui l'appro-
choient : il y a des traits de complaisance de sa part
qui sont singuliers et qu'à peine on croiroit. On l'a vu
plusieurs fois, par exemple, tenir deux conseils dans
un jour, parce que quelques-uns de ses ministres lui
avoient dit qu'ils avoient envie d'aller à leurs maisons
de campagne, et, pour leur en donner le temps à
l'aise et qu'ils pussent y passer quelques jours, il fai-
soit souvent en un jour ce qu'il n'auroit dû faire natu-
rellement qu'en plusieurs. Il éloit fâché "et chagrin
quand quelques-uns de ses courtisans donnoient dans
quelques travers, et alors il avoit la liberté de leur
dire lui-même quelques mots, et de leur faire avec
douceur quelques remontrances, en les avertissant
d'être une autre fois un peu plus sur leurs gardes.
En donnant une pension de cinquante pistoles par
mois au frère* du duc d'Albret' il lui dit : « Cette
Elle n'y fut pas trompée : madame de Maintenon eut pitié de
sa situation, et obtint que le Roi payât ses dettes, ne lui
fît point de réprimande, et lui gardcàt le secret. » [Saint-Simon,
Édit. Boislisle, t. VII, p. 68.)
1. Frédéric-Jules de la Tour, dont il est ici question, était
frère puîné du prince de Turenne et du duc d'Albret, plus
tard duc de Bouillon. Né le 2 mai 1672, il était entré dans la
marine et avait été fait chevalier de Malte. Il ne suivit pas le
conseil de Louis XIV, car il quitta plus tard la marine et
l'ordre de Malte pour épouser une aventurière anglaise. Sui-
vant Saint-Simon, ce serait lui qui aurait proposé au Régent
la création des bals de l'Opéra. (Voir Saint-Simon, Édit. Bois-
lisle, l. II, p. 128.) Il mourut le 28 juin 1733.
2. Emmanuel-ïhéodose de la Tour, duc d'Albret puis duc
262 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
pension ne durera qu'autant que aous serez sage. »
Il respectoit la religion et vouloit qu'on la respectât,
et qu'on ne fût à l'église qu'avec toute la décence con-
venable, et vêtu honnêtement*. Madame la duchesse
de Bourgogne devant un jour tenir un enfant sur les
fonts du baptême avec Monseigneur, vint entendre la
messe en habit de chasse : c'étoit après la messe que
devoit se faire la cérémonie ; le curé de Marly, où étoit
la Cour, ne trouva point qu'elle fût en habit décent; en
conséquence le baptême fut remis à une autre heure,
et le curé fut fort approuvé par le Roi d'avoir fait cette
difficulté -.
Comme le Roi aimoit beaucoup ses jardins, il n'avoit
rien ménagé pour les embellir ; effectivement ils étoient
alors très beaux. Le Nôtre, illustre dans la profession
pour les jardins, et qui étoit actuellement intendant des
bâtiments, vint à Versailles un mois avant de mourir,
et demanda à voir le Roi qui le reçut avec sa bouté
ordinaire. Comme il étoit pour lors âgé de qualre-vingt-
de Bouillon, grand chambellan de France. Il mourut le
17 mai 1730, à soixante-trois ans.
1. Étant encore fort jeune il avoit appris que des personnes
de la première qualité avoient été au masque sous des habits
religieux; il les fit chasser de la Cour dès le lendemain. {Noie
du manuscrit.)
2. Ce ne fut pas le curé de Marly, comme le dit mademoiselle
d'Aumale, mais le curé de Versailles qui renvoya ainsi la
duchesse de Bourgogne; il s'appelait l'abbé Hébert et fut fait
en 1712 évéque d'Agen.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 263
huit ans, le Roi le Ht mettre dans une chaise roulante
comme la sienne pour le faire promener dans ses
jardins. Le Nôtre, enchanté de la façon dont le Roi le
traitoit, et fort étonné de se trouver dans cette position
si près du Roi, ne put s'empêcher de s'écrier : « Ah!
mon pauvre père', si tu vivois encore, et que tu
puisses voir un pauvre jardinier comme ton tils se
promener dans une chaise à côté du plus grand Roi
du monde, rien ne manqueroit à ma joie^ «
1. Jean Le Nôtre avait été, avant son fils, jardinier et dessi-
nateur des Tuileries. ^ ^
2. Cette anecdote, qui se trouve dans Saint-Simon (Edit.
Boislisle, t. VU, p. 194j, a été textuellement empruntée par lui
au journal de Dangeau, t. VIT, p. 273. C'est encore aux notes
prises par elle sur le journal de Dangeau que mademoiselle
tl'Aumale l'aura empruntée.
LE SIÈGE DE TURIN. — L'ANNÉE 1709
ET LES CHARITÉS DE MADAME DE MAINTENON
Le manuscrit s étend assez longuement sur Vac-
ceptation de la couronne d'Espag72e par Louis XIV
au nom de son petit-fils le duc d^ Anjou, et sur les
événements politiques et militaires qui marquèrent
les preinières années de la guerre de la succession
d'Espagne.
Cette partie du manuscrit ne contient rien
d'inédit et offre p)eu d'intérêt. Du récit succinct des
op)érations militaires, nous croyons cependant
devoir extraire ce qui a trait au siège de Turin,
en raison du rôle qui est attribué à la duchesse de
Bourgogne et à madame de Maintenon.
Lorsqu*on fit revenir monsieur de Vendôme d'Italie
pour l'envoyer en Flandre \ voici comment le duc
d'Orléans fut envoyé à sa place. Depuis plusieurs
1. Ce fut à la suite du désastre de Ramillies (23 mai 1706)
que Vendôme fut rappelé d'Italie où il commandait depuis le
commencement de la guerre contre le duc de Savoie, pour
remplacer Villeroyà la tète de l'armée de Flandre.
26G MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
années que la guerre duroit, ce prince n'avoit point
encore été employé. En conséquence, il avoit tenu
beaucoup de propos à la Cour, et s'éloil plaint
amèrement de l'inaction dans laquelle le Roi le
laissoit. Quelques personnes prétendent même qu'il
en parla à madame de Maintenon, qui lui répondit
qu'elle avoit entendu dire au Roi que la vie scanda-
leuse qu'il menoit lui déplaisoit fort, et que c'étoit la
seule cause de la façon dont il agissoit avec lui; qu'à
cela le duc d'Orléans lui dit qu'il n'y avoit point de
passion qu'il ne sacrifiât à l'envie de servir Sa Majesté ;
que madame de Maintenon en conséquence lui proposa
de se défaire de mademoiselle de Séry ', connue publi-
quement pour sa maîtresse, que le prince, à cette
proposition, n'ayant dit ni oui ni non, et que madame
de Maintenon se flattant de son consentement, lui fit
écrire tout de suite un congé en bonne forme, qui fut
envoyé à l'instant à ladite demoiselle, laquelle se
retira dans un couvent. Ce ne fut, prétend-on,
qu'après cela que le Roi consentit à le nommer pour
commander en Italie ^
1. Marie-Louise-Madeleine-Victoire le Bel de la Boissière de
Séry, née à Rouen vers 1680, avait été nommée fille d'honneur
de Madame en mai IG96: elle s'appelait alors mademoiselle de
Chaumont.Le duc d'Orléansachela pour elle la terre d'Argenlon,
qu'il fit ériger en comté en février 1709. Elle épousa en 1713
le chevalier d'Oppède, devint veuve en 1717 et mourut le
4 mars 1748.
2. Mademoiselle d'Aumale se fait sans doute ici l'écho d'un
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 267
Quand il partit pour ce commandement, la
duchesse d'Orléans, qui avoit pour des sommes
immenses de pierreries, le pressa fort de les prendre
toutes avec lui. Mais le duc d'Orléans lui répondit
que s'il ne trouvoit pas près de ses amis tout l'argent
dont ii auroit besoin, il ne feroit alors nulle difficulté
de les accepter, sachant qu'elle les lui offroit de bon
cœur. On prétend encore que le Roi, jugeant que le
duc d'Orléans n'avoit pas une expérience suffisante
pour gouverner les opérations avec toute la prudence
nécessaire, lui lit le plan de toute la campagne, et l'as-
sujettit à ne s'en pas écarter. Ce prince étoit réelle-
ment brave, mais il n'étoit pas étonnant que le Roi,
qui prévoyoit ce que la fougue de sa jeunesse pourroit
lui faire entreprendre, cherchât à la modérer en lui
donnant des ordres les plus précis qu'il étoit possible.
bruit qui courut peut-être à la Cour, mais qui n'est pas exact.
Ce fui en elTet beaucoup plus tard que mademoiselle de Séry
se réfugia momentanément dans un couvent. En 1706, au con-
traire, elle profita du moment où le duc d'Orléans était en
faveur pour faire légitimer un fils qu'elle avait eu de lui en
n02, et qui, sous le nom de chevalier d'Orléans, devint grand-
prieur de France. Il est à remarquer que La Beaumelle rap-
porte la même anecdote presque dans les mêmes termes (Edit.
de Maestricht, t. V, p. 63). Il dit en note l'avoir tirée d'un
Mémoire de madame de Bouju. Or, madame de Bouju, qui
était une religieuse de Saint-Gyr, n'a pas laissé de Mémoire.
Il est infiniment probable que La Beaumelle aura trouvé dans
les papiers qui lui ont été communiqués par les dames de
Saint-Cyr, ce cahier de mademoiselle d'Aumale, et qu'il l'aura
attribué au hasard à madame de Bouju.
208 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
J'ai lu dans quelque historien que les ordres donnés,
quoiqu'en bonne intention, de la part du Roi, furent
cause que ce prince échoua dans presque toutes ses
entreprises. Cela peut être, mais ce que j'ai peine à
comprendre, c'est qu'un autre ait osé avancer que ces
ordres donnés par le Roi au duc d'Orléans, dans le
dessein simplement de modérer son courage, étoient
émanés de madame de Maintenon, par complaisance
pour la duchesse de Bourgogne qui voyoit la perte
de son père assurée si on laissoit un champ libre au
courage et à l'habileté du nouveau général. Il falloit
que cet auteur connût bien peu le caractère et la
droiture de madame de Maintenon pour la croire
capable d'un procédé aussi infâme. S'il eût été, comme
il devoit l'être, instruit de la façon de penser de cette
dame, et qu'il l'eût connue telle qu'elle étoit, il auroit
su que, dans tous les temps et dans toutes les circon-
stances, madame de Maintenon ne désira jamais rien
avec plus d'empressement que le succès des armes du
Roi, et qu'elle regarda toujours l'intérêt de sa gloire
comme une chose qui lui étoit pour ainsi dire person-
nelle. Un autre auteur, moins partial assurément, pré-
tend cependant qu'effectivement la duchesse de Bour-
gogne, voyant qu'on alloit achever de dépouiller son
père, désira fort trouver un moyen de faire lever le
siège de Turin aux François; il ajoute qu'elle vint à
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 269
bout de faire entrer madame de Maintenon dans ses
vues, laquelle, dit-il, voyant le Roi vieillir et croyant
qu elle pourroit dans la suite avoir besoin de la
duchesse de Bourgogne, la servit de tout son pouvoir.
Ce second auteur ne connoissoit pas plus madame de
Maintenon que le premier; d'ailleurs il ne savoit pas,
comme le savent les personnes qui l'ont connue, que
le désintéressement était une de ses principales vertus.
Cet auteur dit ensuite, en faveur de la duchesse de
Bourgogne, que cette princesse ne prévoyoit pas sans
doute les suites fâcheuses que la levée du siège de
Turin pourroit avoir et qu'elle eut en effet'.
Ce qu'il y a de vrai, c'est que la présence du duc
d'Orléans en Italie n'empêcha point toutes les pertes
que nous y fîmes dans le courant de cette année. Ce
prince se retira à Versailles après ces désastres, et fut
accueilli du Roi comme s'il eût été vainqueur. Tout le
mon.de cherchoit à le voir; il se plaignoit hautement
des ministres et de la duchesse de Bourgogne, et il
n'y eut que de madame de Maintenon dont il ne se
plaignit pas. L'historien qui lui attribua ces ordres
4. L'auteur auquel mademoiselle d'Aumale entreprend ici
de répondre paraît être un ex-jésuite, du nom de la Molle, qui,
chaïé de Jn ordre et réfugié en Angleterre sous le nom de
L Hodde, nt paraître à Londres en 1136 =/« -J/^^^f ;; [^f^
d'Orléans, petit-fils de France, par Mr. L. M. D.M. Cet auteur
ne s'exprime cependant pas d'une façon aussi positive que
le dit ici mademoiselle d'Aumale.
270 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
mal intentionnés ne savoit donc pas, quand il écrivoit,
la façon de penser du duc d'Orléans sur son compte *.
11 est bien vrai que madame la duchesse de Bour-
gogne prit des précautions pour éviter que monsieur
le duc de Savoie son père ne fût pas entièrement
dépouillé de ses États, mais ce qu'elle fit pour cela ne
ressemble en rien à ce que les deux auteurs dont je
viens de parler en ont rapporté. Voici comme la chose
se passa, et je peux dire qu'on peut compter sur la
vérité de mon récit. Madame la duchesse de Bour-
gogne auroit inutilement tenté de séduire madame de
Maintenon et de se faire instruire par elle des secrets
de l'État, supposé qu'elle les sût : ce ne fut point là la
route qu'elle prit, mais ce que je sais d'une personne
qui le tient de monsieur de la Feuillade - même, c'est que
monsieur de la Feuillade, nommé pour l'expédition du
1. Il ne semble pas en eiïet que l'afTaire de Turin ait altéré les
relations de madame de Maintenon et du duc d'Orléans.
Le 25 septembre 1706, elle lui écrivait une longue lettre où
elle lui disait : <■ Il est certain que je meurs d'envie d'adoucir
vos peines; mais il est encore plus vrai que tout ce qui se
passe en ce pays-ci sur votre sujet est encore plus glorieux
que je ne puis l'exprimer. » Le duc d'Orléans, en lui répondant,
la remerciait de ses bontés : " J'en suis touché vivement,
écrivait-il, je m'eslime heureux d'y avoir part. Il n'y a rien.
Madame, que je ne veuille faire pour me les conserver. »
{Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique,
t. II, p. 95 et 97. Voir notre tome I", p. 134.)
2. Louis, d'abord vicomte d'Aubusson puis comte de la
Feuillade et duc de la Feuillade-Rouannez, né le 30 mai 1673,
maréchal de France le 2 février 1724. II mourut à Marly le
2'J janvier 1725.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 271
siège de Turin ', avoit envie de plaire à la duchesse de
Bourgogne, et avant de partir pour l'armée, étant venu
prendre congé d'elle, ses charmes qu'elle redoubla
par les manières les plus flatteuses firent prendre à ce
seigneur le dessein de ne la pas chagriner en dépouil-
lant le duc de Savoie. « Ne poussez pas mon père à
bout, » lui dit-elle entre haut et bas. Ce peu de paroles,
prononcées avec un air touchant, firent tout l'effet
qu'elle désiroit. Monsieur delà Feuillade partit, mit le
siège devant Turin, attaqua romanesquement la cita-
delle de Turin (ayant été résolu de commencer par le
siège de la citadelle), ne la prit point, fut au contraire
forcé de lever ce siège, pendant lequel il disoit en
lui-même : si l'on réussit ce sera double gloire, et ce
ne sera pas manque d'avoir fait tout ce qu'il falloit
pour ne pas réussir. Il avoit pris la précaution, avant
de partir, de parler à monsieur de Chamillart, son
beau-père -, et lui avoit très bien montré combien il
seroit désagréable à madame la duchesse de Bourgogne
qu'on prît Turin pour assurer le succès de l'expédition.
1. La version de mademoiselle d'Aumnle n'est pas exacte,
au moins sur ce point. La Feuillade ne fut pas « nommé pour
l'expédition du siège de Turin », car il avait été envoyé en
Italie l'année d'auparavant. Quanta l'attaque par la citadelle,
elle était contraire à l'avis de la Feuillade et avait été conseillée
par Vendôme et Vauban.
2. Le maréchal de la Feuillade avait épousé, le 24 novem-
bre l'Ol, Marie-Thérèse Chamillart; elle était née le 22 sep-
tembre 1084, et mourut le 3 septembre 1116.
272 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
Ce furent là les seuls ressorts qui servirent la tendresse
de madame la duchesse de Bourgogne pour son père,
et sa vanité pour ne le pas voir rabaissé par la
France '...
Après quelques pages de nouveau consacrées au
récit des opéralions militaires, le manuscrit en
arrive à Vannée 1709, qui fut, on le sait, marquée
jKir un hiver rigoureux et par une épouvantable
famine. Les souffrances auxquelles le peuple était
alors en proie sont pour mademoiselle d' Aumale une
occasion d'insister sur les habitudes charitables de
madame de Maintenon. Bien que cette partie de ses
nouveaux cahiers fasse un peu double emploi avec
la jjartie de son premier Mémoire à laquelle elle-
même avait donné pour titre : Sur les Pauvres [t. P\
p. i5'"J), cependant nous avons cru devoir publier
ce fragment qui entre dans des détails plus précis
sur sa vie intime et sur celle de Louis XIV. A^ous
1. Le rôle joLié par la duchesse de Bourgogne ayant donné
lieu à beaucoup de controverses, nous croyons devoir rap-
porter ici l'opinion exprimée par Voltaire, dans son Siècle de
Louis XIV : « Presque tous les historiens ont assuré que le duc
de la Feuillade ne voulait point prendre Turin; ils prétendent
qu'il avait juré à madame la duchesse de Bourgogne de res-
pecter la capitale de son père; ils débitent que cette princesse
engagea madame de Maintenon à faire prendre toutes les me-
sures qui furent le salut de cette ville. Il est vrai que presque
tous les officiers de cette armée en ont été longtemps persuadés,
mais c'était un de ces bruits populaires qui décréditent le
jugement des nouvellistes et qui déshonorent les histoires. »
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 273
avons seulement supprimé les passages qui sont
une répétition pure et simple du premier Mémoire.
Cette année 1709 fut pour le royaume de France
une année mémorable; jamais on ne s'étoit trouvé
dans une position si triste et si désagréable. Outre
les dépenses excessives que la durée de la guerre
avoit occasionnées, la France se vit réduite à une
très grande misère causée par la durée et la rigueur
de l'hiver qui fut si considérable que les blés,
les seigles, et tous autres grains propres à la nourri-
ture furent entièrement consumés par le froid dans
plusieurs parties de l'Europe et particulièrement en
France*; il en fut de même de tous les fruits. Le prix
du blé et des autres denrées fut bientôt quadruplé. Ce
qui n'auroit valu que dix livres dans un temps ordinaire
en valut jusqu'à cinquante, et le tout à proportion. Il
falloit d'un côté trouver de quoi fournir aux frais de
la guerre que le Roi se voyoit forcé de continuer, et
de l'autre s'opposer à la famine dont tout le royaume
1. Trente mille personnes périrent, dit-on, cette année de
froid et de misère. Le froid fut également très vif en Espagne;
la princesse des Ursins écrivait à madame de Maintenon le
14 janvier 1709 : •• Nous avons, madame, une neige et une gelée
si grande en ce pays-ci depuis quelques jours, qu'on ne se
souvient pas d'en avoir vu de pareille. » {Lettres inédites de
madame de Maintenon et de La -princesse des Ursins, t. IV,
p. 199.)
T. n. 18
274 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
étoit menacé \ Il n'y avoit presque plus moyen d'aug-
menter les impôts ; presque toutes les autres ressources
étoient épuisées. La paix eut été le secours le plus
solide et le plus sûr; mais la guerre étoit malheureuse-
ment plus allumée que jamais...
Le peuple souffroit et commençoit à ne plus souffrir
patiemment; il rejetoit sur madame de Maintenon,
malgré ses excessives libéralités, une partie de ses
malheurs-. On disoit d'elle, que, comptant la perte
du Roi comme le plus grand malheur qui pourroit
arriver non seulement pour l'État, mais plus parti-
culièrement pour elle-même, et craignant d'altérer la
santé de Sa Majesté par le récit des mauvaises nou-
1. - Marseille étoit à rextrémité pour le blé quand il est arrivé
une flotte qui leur en a apporté pour trois mois et qui
retourne encore en chercher. On va découvrir la châsse de
sainte Geneviève et faire des prières publiques. Employez vos
saints auprès de Dieu, madame, pour apaiser sa colère contre
nous qui peut-être nous veut sauver par toutes ces épreuves,
dans le temps que nous nous plaignons de lui. Il afflige pré-
sentement trois rois qui sont bien pieux. •• {Lettres inédites de
madame de Mamtenon et de la princesse des Ursins, t. I, p. 445.)
■2. La misère était si grande que madame de Maintenon
redoutait les soulèvements populaires; le 1" mai 1709 elle écri-
vait de Saint-Cyr à madame de la Viefville, abbesse de Gomerfon-
taine:« Vous allez être bien fâchée de n'avoir point mademoiselle
d'Aumale; mais il nous a pris une crainte à elle et à moi
de quelque rencontre sur le grand chemin qui ne seroit pas
agréable. La crainte de la famine met le peuple dans un mou-
vement auquel il ne faut pas s'exposer. Cet état-ci est si vio-
lent qu'il ne peut durer. J'espère que les soins que le Roi
prend pour faire trouver du blé remettront la tranquillité, et
alors mademoiselle d'Aumale ira vous faire sa visite. « {Madame
de Maintenon d'après sa correspondance authentique, t. II, p. 205.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 275
velles qui venoient coup sur coup, de concert avec
les ministres, elle lui cachoit la plus grande partie
des fâcheux événements, et qu'en conséquence le Roi,
mal instruit de l'accablement de ses peuples, ne
faisoit pas tout ce qu'il auroit pu faire pour les sou-
lager et leur procurer la paix \ Ces bruits répandus
partout, même à la Cour, étoient mal fondés^.
Quand on Tauroit voulu, on n'auroit pu cacher au Roi
1. L'impopularité de madame de Maintenon était devenue
telle qu'un auteur dramatique aujourd'hui oublié, l'abbé
Augustin Nadal, de l'Académie des inscriptions, ayant fait repré-
senter une pièce appelée Ilérocle où se trouvaient ces deux
vers :
Esclave d'une femme indigne do ta foi,
Jamais la vérité ne parvint jusqu'à toi,
les ennemis de madame de Maintenon s'efforcèrent de faire
un succès à cette pièce fort médiocre qui n'eut toutefois que
neuf représentations.
2. Madame de Maintenon sentait au contraire la nécessité et,
pour elle, la difficulté de connaître la vérité. En cette même
année 1709 elle écrivait de Versailles, le 12 août, •< au comte
d'Aubigné, colonel du régiment royal, armée de Flandre, » une
lettre -que nous croyons inédite : « Je suis contente de vos let-
tres, monsieur, et j'en aprouverois bien la sagesse à tout autre
qu'à moi, car il faut toujours s'en tenir aux matières générales
et n'escrire que ce qu'on voudroit bien qui fût su de tout le
monde; mais je voudrois bien quelquefois être e.cceptée de
cette règle, et savoir des nouvelles plus particulières, comme
par exemple, du manque de subsistance et de la désertion;
on est toujours exposé en ce pays ici à ne savoir jamais la
vérité; les uns ne songent qu'à plaire, en disant des choses
agréables; les autres ont l'esprit aigri, et exagèrent le mal;
je croirois ce que vous m'en manderiez, et je ne vous commet-
trois pas; ce que je vous dis là ne seroit que pour une fois en
passant, car du reste j'approuve tout à fait votre prudence, et
je vous exhorte d'en user ainsi toute votre vie.... •> (Commu-
niquée par les héritiers de Lavallée.)
276 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
ni la prise des villes ni la perte des batailles; il ne
pouvoit rien ignorer de ce qui se passoit; il travailloit
tous les jours avec ses ministres, et régloit tout lui-
même. Il étoit instruit de la disette et de la misère
des peuples, il eu étoit touché; il répandoit des
aumônes abondantes; il faisoit venir des blés tant
qu'il pouvoit. Plusieurs personnes se faisoient un
mérite de lui dire l'état naturel des choses. Le propos
que monsieur de Harlay, premier président*, lui tint
en est une preuve. Le Roi lui demandant, par conver-
sation, s'il n'y avoit rien de nouveau à Paris, cet
illustre magistrat lui répondit en style plus laconique
que politique : « Sire, les pauvres meurent, mais les
riches prennent leurs places et deviennent pauvres. »
Le soupçon qu'on a formé si mal à propos sur madame
de Maintenon n'eut d'autres fondements que le dépit
des peuples oppressés, qui, respectant encore leur
roi, font tomber leurs souprons et leurs murmures
sur ceux qui en approchent de plus près. La conduite
que le Roi eut pour lors, les offres qu'il fit faire pour
avoir la paix, sont des preuves du désir qu'il avoit de
remédier aux maux que ses peuples souffroient, et
l'on sait que ce ne fut que l'impossibilité dans laquelle
1. Achille m de Harlay, premier président du parlement de
Paris, qui a été l'objet de si vives attaques de la part de Saint-
Simon, s'était démis de sa place en 1707. Il mourut le 23 juil-
let 1712, âgé de soixante-treize ans.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 277
il fut d'accepter les propositions qui lui furent faites,
qui l'obligea de continuer la guerre*. Ce fut alors que
ce prince, aussi grand dans l'adversité que dans les
succès les plus éclatants et les plus flatteurs pour sa
gloire, répondit à un de ses ministres (monsieur de
Chamillart) qui lui représentoit que, s'il n'acceptoit
les conditions proposées, l'ennemi seroit bientôt aux
portes de sa capitale. « Eh bien ! j'irai à la tête de ma
noblesse, disputer les débris de mon royaume; je me
retrancherai de ruisseau en ruisseau, et de ville en
ville plutôt que de me rendre, et nous verrons ce qui
en arrivera... »
Cependant, à Paris et dans toute la France, la misère
étoit toujours excessive. Tandis que le Roi faisoit tous
ses efforts pour imaginer les moyens d'y remédier,
madame de Maintenon, de son côté, n'étoit occupée
qu'à soulager tous les malheureux qu'elle connois-
soit; son zèle la portoit jusqu'à chercher ceux
qui avoient peine à se faire connoître. Elle fit des
biens infinis pendant cette malheureuse année. Je vais
dire tout ce que j'en sais, et j'y ajouterai toui de suite
le récit de tout ce que je lui ai vu faire pendant tout
1. Durant toute l'année 1709 des négociations se poursuivi-
rent en effet à La Haye, où Louis XIV avait envoyé d'abord le
président Rouillé et ensuite Torcy lui-même; les exigences
des ennemis de Louis XIV et en particulier l'arrogance des
Hollandais en empêchèrent le succès.
278 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
le temps que j'ai eu l'honneur de passer avec elle,
pour éviter ou de me répéter ou d'oublier de dire
tout ce dont j'ai été témoin.
Ses aumônes annuelles étoient très considérables;
j'en ai arrêté les comptes plus d'une fois; ce qu'elle
donnoit par an, sur ses seuls revenus, montoit à
bli 000 ou 60 000 livres, sans compter tout ce qu'elle
obtenoit du Roi, des princes et de tous les seigneurs
de la Cour quand elle le pouvoit. Vu le malheur des
temps, elle augmenta cette année ses charités de plus
du double; elle nourrit un grand nombre de familles;
elle entretint plusieurs couvents de filles qui, sans
ses secours, se seroient vues contraintes ou de mourir
de faim ou de sortir de leurs maisons pour mendier
leur pain K II lui étoit arrivé plusieurs fois, quand
elle n'avoit plus d'argent à donner, de vendre quel-
ques meubles pour être en état de soulager quelques
malheureux avec qui elle venoit de faire connoissance;
elle vendit un jour en pareil cas une bague de prix et
1. C'est une erreur très répandue de croire que, sous l'an-
cien régime, tous les couvents étaient riches. On voit qu'il
y en avait de fort pauvres. Dans les temps de calamité
publique, les religieuses qui les habitaient n'échappaient pas
à la misère générale et se voyaient contraintes pour vivre
d'avoir recours aux mêmes procédés qu'aujourd'hui. C'est ainsi
que madame de Maintenon remerciait, dans une lettre que
nous croyons inédile, M. de Caumartin de sa charité « pour
la pauvre maison de Moret; elles veulent aussi une loterie,
ajoule-t-elle, mais il n'y a pas moyen d'en solliciter deux à la
fois ». (Communiquée par les héritiers de Lavallée.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 279
un attelage de chevaux. Outre tout l'argent extraordi-
naire qu'elle donnoit cette année, elle faisoit distri-
buer aux pauvres du pain, de la soupe, des couver-
tures, des chemises et des hardes de toute espèce;
souvent elle alloit elle-même faire ces distributions.
Celte même année elle retrancha une grande partie
des étrennes de ses domestiques, en leur disant que
les pauvres en avoient besoin. Elle prit un soin par-
ticulier de seize pauvres familles de Versailles; elle
alloit les voir très souvent; quand quelques-uns
étoient malades, elle leur portoit tout ce qui leur
étoit nécessaire, bouillons, potages, remèdes, linges \
Puis elle les recommandoit au curé, et toutes les fois
qu'elle revenoit de ces visites, elle me disoit : « Que
je suis contente! je ne trouve pas à beaucoup près
tant de plaisir au milieu des grandeurs de la Cour. »
Quelques pauvres lui ayant dit en passant : « Madame
nous n'avons pas de quoi avoir du sel », elle en fit
acheter sur-le-champ et le leur distribua elle-même.
Elle se reprochoit toutes les dépenses qu'elle fai-
1. «' Elle (madame de Mainlenon) a été dans six pauvres
ménages de paysannes, toutes plus mal les unes que les autres,
et a donné aux uns de quoi avoir du blé, aux autres pour
acheter du pain, pour habiller leurs enfants, et pour payer
leurs tailles; enfin le dernier où elle a été, elle a donné bien du
linge à une pauvre femme. >• Mademoiselle d'Aumale à madame
du Pérou, le lii juillet 1708. {Lettres historiques et édifiantes,
t. II, p. 428.)
280 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
soit pour elle; elle attendoit souvent à l'extrémité
pour se donner une robe, en disant : « Je pourrois m'en
passer et j'ôte cet argent aux pauvres. » En un mot il
est étonnant tout ce qu'elle donna et tout le bien
qu'elle fit dans le courant de cette année. Il est vrai
qu'elle étoit extrêmement charitable, et je puis dire
que, pendant tout le temps que j'ai eu l'honneur de
passer auprès d'elle, connoissant son revenu, comme
je le connoissois, j'étois moi-même surprise de toutes
les charités que je lui voyois faire.
Toutes les fois qu'elle faisoit quelques voyages avec
le Roi, elle faisoit mettre de la monnoie dans son car-
rosse pour distribuer en chemin.
Quand le Roi alloit à Fontainebleau, il avoit cou-
tume aussi de faire mettre une centaine de louis dans
son carrosse pour avoir de quoi donner pendant la
route, et comme, souvent, en arrivant, il n'avoitpastout
donné, madame de Maintenon avoit grand soin de lui
demander ce qui lui restoit. Il lui donnoit, et dès
qu'elle l'avoit, elle me le montroit avec un air de jubi-
lation, en me disant : « Nous allons faire plaisir encore
à bien des pauvres gens. » Elle faisoit la même chose
au retour de Fontainebleau.
Lorsqu'elle alloit visiter les pauvres, elle se cachoit
le plus qu'elle pouvoit. Je me souviens qu'un jour,
étant obligée de passer en fort mauvais chemin pour
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 281
gagner quelque maison de pauvres gens, son carrosse
fut sur le point de verser; j'eus grand'peur^ mais
je n'en dis rien, et dès que le moment du péril fut
passé, elle me dit que tout ce qui l'avoit inquiétée
dans ce moment c'étoit que, s'il fût arrivé un accident,
on n'auroit pas pu s'empêcher de la voir et de la
reconnoître, ce qui l'auroit beaucoup fâchée, parce
qu'elle désiroit fort qu'on ne sût pas que ce fût elle
qui étoit dans le carrosse.
Quand quelques raisons l'empêchoient d'aller elle-
même, elle m'envoyoit souvent visiter des pauvres ou
leur porter quelque chose ; mais elle me défendoit
très expressément de donner le moindre soupçon que
ce fut de sa part, et elle me disoit avec chagrin :
« Malgré toutes les précautions que je prends, je suis
assez malheureuse pour que le peu de bien que je
fais soit su de tout le monde. »
Elle étoit on ne peut plus sensible à la misère des
pauvres et surtout de la pauvre noblesse". Je l'ai vue
quelquefois, après quelques récils de malheurs, pleurer
à chaudes larmes. Si j'ai eu le bonheur de lui plaire je
1, Mademoiselle d'Aumale était en effet fort poltronne. Dans
une de ses lettres, madame de Maintenon l'appelle : un lièvre.^
Elle-même écrivait à mademoiselle de la Jonchapt : ■> ... J'ai
bien crié ce malin en venant ici : le chemin est elTroyable,
et j'ai cm cinq ou six fois être à bas. » {Lettres historiques et
édifiantes, t. II, p. 234.)
2. Parfois madame de Maintenon, lorsqu'elle craignait d'être
282 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
puis dire que cela fut fondé sur ce qu'elle me vit un
jour touchée jusqu'aux larmes de la ruine d'un pauvre
gentilhomme qui avoit sa fille à Saint-Cyr; elle jugea
par là de la sensibilité de mon cœur, et de ce moment me
prit en affection ; elle me disoit souvent : « La noblesse *
devroit bien m'aimer, car je l'aime bien, et je souffre
extrêmement de la voir réduite où elle est. »
J'ai vu, pendant du temps, à Versailles, plusieurs
femmes de condition qui, n'ayant rien du tout, y étoient
venues exprès pour se faire connoître de madame de
Maintenon et tirer d'elle quelques secours. Leurs démar-
ches n'avoient point été inutiles ; madame de Maintenon
avoit été bientôt touchée de leur malheureuse situa-
rebutée dans ses demandes charitables, s'adressait à des inter-
médiaires qu'elle croyait mieux placés qu'elle-même pour
réussir. C'est ainsi que, le 30 mai 1714, elle écrivait à une
femme haut placée dont il ne nous est pas possible de dire le
nom, la lettre inédite étant sans suscription : <■ Quoi que
vous ne fassiez pas la dévote, j'ai cru voir en bien des occasions
que vous êtes charitable. C'est ce qui m'oblige à vous présenter
cette occasion icy qui me paroit Ijien pitoyable. Voyez donc, je
vous en conjure, si vous pouvez démesler parl'êvèque, par cet
abbé de la Pause et par les trésoriers de la marine, la vérité
de ce qui est dans la lettre, et si nous pourrions faire cette
bonne œuvre. Vous pouvez, madame, vous servir de mon nom
auprès ces messieurs, mais pour vous, qui n'êtes pas née dans
les subalternes, vous aimez peut-être mieux aller tout droit à
M. de Pontchartrain qu'aux trésoriers de la marine; Je crain-
drois pourtant que vous ne le trouvassiez pas trop bien dis-
posé pour moi; il me semble qu'il me fait froid, mais tout est
bien entre vos mains... » (Communiquée par les héritiers de
Lavallée.)
1. La Beaumelle, dans ses Mémoires (Édit. de Maëstricht, t. V,
p. 114), en citant cette phrase, a mis : « le peuple ».
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 283
tien, et avoil bientôt cherché les moyens de la sou-
lager. J'ai été témoin de l'intérêt vif qu'elle prenoit à
de pauvres femmes ; elle les appeloit en badinant ses
dames du palais; elle étoit sans cesse occupée à ima-
giner quelle espèce de bien elle pourroit leur faire;
elle prenoit soin de leurs maris, de leurs enfants;
elle alloit les voir très souvent, et leur portoit toujours
quelques secours; elle emmenoit ces femmes, l'une
après l'autre, avec elle à Saint-Cyr pour qu'elles
passassent quelques journées agréables, et qu'elles
fussent bien nourries. Quelquefois il y en avoit qu'elle
alloit voir, sans qu'elles sussent que c'étoit elle;
quand cela arrivoit, elle étoit enchantée; elle me
chargeoit à Versailles de les faire manger de temps
en temps chez elle, ainsi que de les aller voir et
de les consoler, quand elle ne pouvoit pas y aller
elle-môme\..
Elle a fondé plusieurs écoles dans beaucoup de
villages; elle en a établi deux à Avon, village près de
1. Mademoiselle d'Aumale continua après la mort de madame
de Mainlenon son ministère charitable. Le 6 décembre 1719, la
duchesse de Ventadour, gouvernante de Louis XV, lui écrivait:
" Je suis si accablée de misérables de tous côtés, et le Missls-
sipi ne m'ayant pas mise à mon aise, que je ne peux vous
envoyer que cinquante francs pour la personne que vous me
recommandez; j'en suis bien honteuse, mais je me trouve
ruinée par les rentes que l'on ôte. .le souhaiterois que ce qu'on
vous a donné ou remboursé eût été là, car personne ne vous
souhaite plus de bonheur. Mademoiselle, que votre très obéis-
sante servante. •■ (Communiquée par les héritiers de Lavallée.)
284 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
Fontainebleau, une pour les garçons et une pour les
filles; j'ai été témoin de la façon dont elle s'y prit
pour venir à bout de cet établissement. Voici comment
elle se gouverna dans celte occasion. Avant de rien
arranger, elle demanda à monsieur le Curé son appro-
bation, lequel la lui donna sans peine; après quoi,
entre les femmes les plus raisonnables du village,
elle en choisit un certain nombre, dans lequel nombre
elle fit élire, à la pluralité des voix, une supérieure de
l'école ou de la Charité, une trésorière des pauvres,
et une garde-meuble; elle donna elle-même sa voix
pour cette élection; elle choisit ensuite un maître
d'école pour les garçons '. Quand tous ces choix furent
faits, elle vint elle-même apprendre au maître et à la
maîtresse d'école comment il falloit qu'ils fissent le
catéchisme. Pour commencer cette Charité, elle donna
un petit fonds au curé, et à la garde-meuble des lits,
des draps, des robes d'enfants, des layettes.
Quand ce petit établissement eut commencé à pren-
dre forme, madame de Maintenon, toutes les fois que la
Cour étoità Fontainebleau, alloit très souvent à Avon -,
1. Ce maître d'école s'appelait Mathurin Ilocli. Madame de
Maintenon eut même quelques désagréments avec lui : « Il ne
peut, disait-elle assez plaisamment, s'accoutumer à mon igno-
rance, ni moi à son savoir. » {Lettres historiques et édifiantes,
t. II, p. 273.)
2. Mademoiselle d'Aumale trouvait même que madame de
Maintenon y allait trop souvent. Le 9 juillet 1708 elle écrivait
à madame du Pérou : <■ ... Madame continue toujours sa vie
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 285
et quand elle ne pouvoil y aller elle-même, elle m'y
envoyoit pour voir ses pauvres, et lui en dire des nou-
velles. Quand elle pouvoit se dérober une matinée, elle
y alloit elle-même faire le catéchisme; je l'y ai vue
plusieurs fois deux heures de suite sans se lasser, et
quand elle en sortoit, elle me disoit : « Il me semble qu'il
n'y a qu'un moment que j'y suis. » Pour encourager les
petites filles à bien répondre, elle donnoit de l'argent
à celles qui apprenoient le mieux; dans le nombre
elle en choisit six des plus habiles qu'elle nommoit ses
filles ; elle en prit un soin encore plus particulier, et
après les avoir bien instruites, elle les envoyoit ins-
truire les autres'; elle en fit de même pour l'école
des garçons ; souvent même, après avoir bien expliqué
le catéchisme à ses six favorites, elle leur disoit de
d'apôtre : elle catéchise où elle peut; elle fut encore l'autre jour
dans une école de petits garçons, et retourna à Avon dans celle
des niles. Je crains bien que ce dernier endroit ne le dispute
avec Saint-Cyr. Je suis bien aise, ma mère, de vous donner avis
pour que vous y mettiez ordre, car l'école d'Avon est bien au
cœur de Madame. » {Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 241.)
1... Madame se porte bien; elle a été à la messe à sept heures
et demie, à neuf heures à l'école d'Avon jusqu'à près de
midi; elle a passé tout ce temps-là à faire le catéchisme avec
une patience admirable, ne se rebutant point du peu de com-
préhension de ces petites paysannes qui lui faisoient dire plus
de vingt fois la même chose, et qui, après tout, ne disoient
mot. Il y en a quatre que madame affectionne, à qui elle
parle en général en particulier, pour que, dans son absence,
elles puissent instruire les autres; les pièces de dix sous sont
toujours distribuées après le catéchisme. » (Mademoiselle d'Au-
male à madame du Pérou, le 11 juillet 1708. Lettres historiques
et édifiantes, t. II, p. 246.)
286 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
venir encore la trouver à Fontainebleau, afin que, si
elle pouvoit avoir un moment, elle l'employât à les
instruire. Elle ne vouloit pas que Ton maltraitât les
écoliers et écolières s'ils n'apprenoient pas bien,
disant que ces gens-là n'avoient pas naturellement
beaucoup de facilité, et que c'étoit une injustice de leur
demander autant qu'à d'autres; elle leur montroit avec
une patience excessive, et jamais je ne l'ai vue en
gronder, ni en rebuter aucun.
Quand elle étoit dans l'école, et qu'elle y faisoit le
catéchisme, elle se laissoit entourer de tous ces enfants
qui, dans les commencements surtout, étoient la plu-
part malpropres, fort dégoûtants et très souvent pleins
de poux; je l'ai vue plusieurs fois être obligée de
changer de tout, en sortant d'avec eux. Pour moi, je
n'y manquois pas toutes les fois que j'en revenois. Il
m'est arrivé même plus d'une fois d'en rapporter des
poux; et après m'ètre rhabillée je le disois à madame
de Maintenon qui m'en faisoit son compliment en riant.
Cependant, pour éviter ces inconvénients, par la suite
elle les fit tous raser.
De même qu'elle avoit choisi six filles dans l'école
des filles, elle choisit aussi six garçons dans celle
des garçons qu'elle instruisit elle-même afin qu'ils
pussent aider le maître d'école.
Quand elle vit que cet établissement prenoit forme,
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 287
et qu'il réussissoit, alors elle fit habiller les garçons et
les filles pour l'hiver ; elle ajouta aux habits qu'elle
leur donna un peu d'argent qu'elle remit entre les
mains du curé, le chargeant de le distribuer à propos;
elle faisoit toujours, quand elle le pouvoit, passer ses
charités par les mains du curé, afin de soutenir son
autorité, et cela dans toutes les paroisses qu'elle assis-
toit.
Quand quelque incommodité ou quelque affaire l'em-
pêchoient d'aller visiter son école, elle m'y envoyoit,
et je faisois le catéchisme aux filles et aux garçons,
ce que j'ai fait toutes les fois qu'elle n'a pu le faire
elle-même; mais il falloit qu'elle eût de bien bonnes
raisons pour s'en dispenser. Quand quelqu'un de la
Cour lui parloit de son école et de ses pauvres, elle
répondoit : « J'aime tout à fait leurs maisons; elles me
paroissent nettes; il n'y sent point mauvais; d'ailleurs
la conversation de ces g'ens-là est délicieuse. Avec peu
de chose on les soulage et on les ravit; cela ne vaut-il
pas mieux, ajoula-t-elle, que de perdre son temps
avec toutes ces bonnes dames de la Cour. » Madame
de Maintenon ne bornoit point ses visites à des pauvres
à Avon; elle alloil souvent dans les villages des envi-
rons, et, partout, elle instruisoit et faisoit l'aumône;
comme elle me menoit dans tous ces endroits avec
elle, ou qu'elle m'y envoyoit quand elle ne pouvoit
288 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
pas y aller, j'étois si connue dans tous les villages
que, quand je passois en carrosse, dans tous les champs
j'entendois des troupes de petits garçons et de petites
filles qui crioient de toutes leurs forces : « Bonjour,
mademoiselle d'Aumale. »
L'école d'Avon étoit composée d'une cinquantaine
de petits garçons et h peu près autant de petites
liUes. Dans ce nombre de garçons et de filles, madame
de Maintenon avoit pris six garçons et six filles qu'elle
instruisoit elle-même, et qu'elle faisoit venir chez elle
les jours qu'elle ne pouvoit y aller. J'avois aussi
trois garçons et deux filles que j'instruisois, et sou-
vent il arrivoit que madame de Maintenon me chargeoit
des siens, les jours où elle ne pouvoit s'en occuper.
Outre ces écoles, madame de Maintenon avoit établi à
Avon une Charité pour les pauvres malades, et elle y
envoyoit souvent des secours, tant en argent qu'en
couvertures, habits, etc. Elle aimoit passionnément à
causer avec ces pauvres gens, et les metloit si fort à
l'aise que, sans jamais manquer au respect et à la
reconnoissance qu'ils lui dévoient, ils s'entretenoient
avec elle aussi librement et aussi bonnement qu'avec
leurs égaux. Une pauvre femme, qu'elle avoit été voir
dans une grande maladie, étant venue pour la remer-
cier, lui dit : « Ah! Madame, que j'ai de pardons à
vous demander ! car vous avez fait bien des humilités
MEMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 289
envers moi quand vous m'êtes venue voir pendant
que j'étois malade. » Et la fille qui étoit avec sa mère
dit à madame de Maintenon : « Je suis bien fâchée,
madame, de n'avoir pu vous montrer ma vache, cette
vache que vous m'avez donnée il y a un an; elle est
si jolie; c'est la plus aimable vache du monde. —
Je voudrois bien aussi l'avoir vue, lui dit bonnement
madame de Maintenon ; a-t-elle bien du lait? Mais com-
ment vit votre mari? On dit qu'il est ivrogne. —
Non, dit la jeune femme; il ne s'est enivré qu'une
fois, et je n'appelle pas cela être ivrogne. — Non,
dit madame de Maintenon, mais il ne travaille point.
— Cela est vrai, répondit-elle, et j'ai bien de la peine
à gagner assez pour moi et pour mes enfants; mais
c'est son seul défaut, il faut bien prendre patience. —
Dites-lui, ajouta madame de Maintenon, qu'à chaque
aune de toile qu'il fera, je lui donnerai quelque chose
au-delà du prix qu'on lui paye. » Telle étoit la façon
dont elle s'entretenoit avec les pauvres gens; elle
alloit elle-même visiter les malades, et leur donnoit
souvent de sa main un bouillon ou autre chose ; elle
s'informoitdes vieillards, et, quand on lui en montroit
hors d'état de travailler, elle les faisoit secourir de
façon qu'ils ne manqueroient de rien. Au moindre
petit besoin, ces pauvres gens venoient la trouver chez
elle, et la porte leur étoit toujours ouverte, et, pen-
T. II. 19
290 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
dant son séjour à Fontainebleau, je voyois très sou-
vent sortir de son appartement tantôt un prince du
sang, tantôt un pauvre homme, un maréchal de France,
une vieille femme, un archevêque, de petits garçons,
et il arrivoit très ordinairement qu'on lui annoncoit
monsieur le duc du Maine et le bonhomme Navier, ou
quelque autre en même temps. En un mot, ils venoient
si librement lui rendre visite au château qu'elle fut
contrainte de leur dire de ne plus venir qu'à sa maison
de la ville. Quand on lui annoncoit quelque pauvre,
fût-elle en train d'écrire une lettre pressante, elle
quittoit à l'instant pour le recevoir et l'écouler. Le
jour que la Cour quittoit Fontainebleau, les pauvres
d'Avon assiégeoient le château, et il en parvenoit un
grand nombre jusque dans l'antichambre de madame
de Main tenon où ils se trouvoient pêle-mêle avec les
princes, les cardinaux et les grands seigneurs*. Elle
y ajoutoit la bonté à la charité. Je me souviens que
quelques-unes des principales paysannes d'Avon lui
dirent un jour qu'elles désireroient beaucoup de faire
1. 11 en était de même à Versailles. « On l'atlendolt, dit
Saint-Simon, à Versailles à sortir de chez elle ou à y rentrer,
quand on avoit un mot à lui dire : gens de peu, et même
pauvres gens, et personnes considérables. On n'avoit là qu'un
instant et c'étoit à qui le saisiroit... Les matinées qu'elle com-
mençoit de fort l)onne heure étoient remplies par des audiences
obscures de charité et de gouvernement spirituel, très rare-
ment par quelques généraux d'armée. » {Saint-Simon, Edit.
Chéruel de 1857, t. XIII, p. 35.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 291
une fois bonne chère; elle leur dit qu'elle y penseroit;
effectivement elle les fit venir un jour chez elle au
nombre de sept ou huit et leur fit donner un fort beau
dîner, ce qui lui fit grand plaisir...
Le public me blâmera peut-être d'interrompre si
longtemps le fil de l'histoire, mais comme mon but en
écrivant étoit principalement de dire tout ce que je
savois de la vie de madame dcMaintenon, j'ai dit les
choses à mesure que je m'en suis souvenue. J'ai fait un
long détail des charités qu'elle faisoit. Si ces récits on^
ennuyé mes lecteurs, j'en suis fâchée, mais dans la
crainte que plusieurs traits qui la regardent person-
nellement et que ma mémoire me fournit encore ne
m'échappent, au risque de causer encore un peu
d'ennui, je vais continuer à dire ce que je sais des
biens qu'elle faisoit et de la vie qu'elle menoit.
Dans les temps d'affliction, elle n'oublioit jamais
de faire des bonnes œuvres à l'ordinaire, et je me
souviens à merveille que souvent, soit lorsqu'on avoit
fait quelques pertes considérables à la guerre, soit
lorsqu'on perdoit quelque prince dont la mort affli-
geoit tout le monde, elle me disoit : « Quoique nous
soyons bien affligés, il ne faut pas pour cela oublier
les pauvres; notre douleur ne doit pas nous empêcher
de les soulager dans leurs besoins; donnons-leur le
plus que nous pouvons. »
292 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
Elle se reprochoit toutes les dépenses qu'elle fai-
soit, quand ce n'étoitpas la charité qui les gouvernoit.
Elle étoit, par exemple, obligée souvent de jouer à
cause de madame la duchesse de Bourgogne et du monde
qui venoit chez elle; mais quand elle perdoit, elle
regrettoit fort l'argent qu'il lui en coûtoit, et elle me
disoit : « Mon Dieu, que ce qu'on perd au jeu est un
argent mal employé! Combien de pauvres à qui j'au-
rois fait plaisir si je leur avois donné cette somme! »
Réflexion bien simple, mais en même temps bien
rare! car combien de gens, dans le siècle où nous
vivons, soit parce que le jeu les amuse, soit par esprit
de société, motif qui apparemment prévaut chez eux
au devoir commun à chaque membre de cette même
société de faire l'aumône, se mettent dans l'impossi-
bilité de la faire, et ne réfléchissent pas une seule
fois qu'ils feroient bien des heureux avec l'argent
qu'ils perdent.
Quoiqu'elle fût obligée de jouer assez gros jeu, elle
jouoit si peu malheureusement que ses plus grosses
pertes n'alloient pas à plus de quatre à cinq cents
francs par an. Souvent même elle les regagnoit, et dès
qu'elle les avoit regagnés, elle mettoit cet argent de
côté pour les pauvres. Elle avoit quelquefois des
veines de bonheur, et alors elle se faisoit un plaisir
d'entretenir quelqu'un de son gain.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 293
Je l'ai vue souvent se plaindre d'une robe ou quel-
que autre chose dont elle avoit besoin, et quand elle
l'avoit achetée, elle me disoit : « Je suis toujours
fâchée de me donner ce bien-être, pendant que tant
de gens manquent du nécessaire, mais je me donne-
rois un ridicule, et cela ne seroit pas bien'. » Les
voyages de Marly ne lui plaisoient pas comme ceux de
Fontainebleau, parce qu'elle ne trouvoit pas le moyen
d'y faire les mêmes biens-.
Elle portoit si loin son scrupule sur les dépenses
inutiles qu'elle alla même jusqu'à m'en rendre un peu
la victime. Elle avoit commencé à me faire apprendre
à jouer du clavecin. Gomme je savois très bien la
musique, j'apprenois assez facilement, et j'avois lieu
d'espérer qu'en continuant à prendre des leçons régu-
lièrement, j'en saurois jouer un jour assez passable-
ment. L'année 1709 arrivée, comme l'argent devenoit
fort rare, et que le nombre des pauvres augmentoit
tous les jours, elle me dit : « Il faut tînir votre clavecin ;
1. Saint-Simon lui-même convient que madame de Maintenon
s'habillait avec goût : « Toujours très bien mise, noblement,
proprement, de lion goût, mais très modestement et plus
vieillement que son âge. Depuis qu'elle ne parut plus en
public, on ne voyoil que coilTes et écharpe noire, quand par
hasard on l'apercevoit. - (Saint-Simon, Édit. Ghéruel de 1857,
t. XIII, p. 38.)
2. En 1706, madame de Maintenon écrivait de Marly : «... Je
me porte fort bien, et j'ai grand regret du temps que je donne
ici... » {Lettres sui- l'éducation, p. 266.)
294 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
j'ai scrupule de mettre de l'argent à cela pendant que
les pauvres manquent de tout. » Je fus fort fâchée
qu'elle m'ôtàt mon maître, mais en même temps je
l'admirois dans sa façon de penser, et qui ne l'eut
admirée s'il eût été à portée de voir comme moi
qu'elle n'étoit occupée que de bonnes œuvres, et que
tout ce qui ne pouvoit pas faire du bien à quelqu'un,
elle le regardoit comme inutile...
Pendant trenle-huit ans elle a soutenu les bénédic-
tines de Moret; elle en a de plus secouru beaucoup
d'autres à qui elle donnoit des pensions, et quand il
y avoit dans les couvents où elle envoyoit de l'argent
quelques religieuses qui avoient été élevées à Sainl-
Cyr, elle avoit soin de mander au couvent que l'ar-
gent qu'elle envoyoit éloit en partie pour suppléer
aux pensions de celles-là, ne voulant pas que les
demoiselles de Saint-Cyr fussent à charge nulle part,
voulant au contraire qu'elles fussent considérées par-
tout où elles éloient.
Soit dans le temps des étrennes, soit dans d'autres
occasions, il étoit d'usage, ainsi qu'il est encore à la
Cour et parmi tous les gens d'un certain monde, de se
faire réciproquement quelques présents. Elle en rece-
voit quelquefois soit du Roi, soit des princes, ou de
quelques seigneurs de la Cour. Quand ces présents
étoient quelque chose dont elle pouvoit se servir pour
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D"aUMALE. 295
les pauvres elle en étoit fort aise; mais comme elle
n'avoit besoin de rien pour elle, elle se soucioit fort
peu qu'on lui donnât des bijoux ou quelque autre
chose pareille...
Elle joignoil à toutes les aumônes qu'elle faisoit
une discrétion et une humilité qui montrent qu'elle
faisoit le bien simplement pour le plaisir de le faire.
Quand, par exemple, elle envoyoit de Targent à quel-
qu'un, surtout à de pauvres noblesses, c'étoit tou-
jours à condition qu'on ne la remercierolt pas; sou-
vent même elle ne vouloit pas qu'on la nommât. « Je
suis, me disoil-elle, honteuse du peu que je fais, et au
désespoir de voir ces gens-là avoir besoin. » En un
mot, elle aimoit à donner et donnoit généralement
tout ce qu'elle pouvoit donner...
Aux heures où elle ne recevoit personne chez elle, si
on lui annonçoit quelqu'un dans le besoin, elle le faisoit
entrer-. J'ai été témoin qu'un jour, ayant beaucoup
d'affaires, et prête à partir pour un voyage, elle refusa
sa porte à tout le monde; mais une paysanne avec sa
fille ayant demandé à la voir et à lui parler, elle les tit
entrer, s'entretint avec elles quelque temps, et leur dit
en les quittant : « Votre visite m'a fait plus de plaisir que
celle des gens de la Cour que je vais retrouver... »
Comme elle a toujours beaucoup aimé les enfants,
elle en a presque toujours eu avec elle, qu'elle faisoit
296 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
élever. Mademoiselle de Penchrech a été élevée chez
elle dès l'âge de trois ans; elle en prit toujours soin
comme de sa tille, et la maria à monsieur d'Auxy.
Outre le goût qu'elle avoit pour les enfants, on peut
dire qu'elle avoit un talent tout particulier pour l'édu-
cation, et que presque toutes les personnes qu'elle
s'est donné la peine d'élever ont également bien
réussi du côté de la religion et du côté du monde.
Mademoiselle d'Aubigné, sa nièce, qu'elle aimoit ten-
drement, qu'elle avoit prise toute jeune et élevée
auprès d'elle en fut un bel exemple'. Devenue
duchesse de Noailles, après avoir brillé plusieurs
années à la Cour, elle s'est retirée pour mener une vie
vraiment chrétienne, et cela dans un âge où elle pou-
voit jouir encore longtemps des agréments de la Cour
et de la place qu'elle y occupoit...
Tous les jours entre six et sept heures, madame
1. Madame de Maintenon ne laissait pas que d'être assez
sévère, à l'occasion, pour cette nièce dont elle avait entrepris
l'éducation. « Je ne suis pas fâchée contre vous, ma chère nièce,
écrivait-elle à mademoiselle d'Aubigné, alors que celle-ci était
encore à Saint-Cyr, mais je suis affligée de vous voir si mal
répondre a votre éducation. On admire combien vous êtes ins-
truite, et ce que les hommes admirent sera votre condamna-
tion devant Dieu. Vous savez l'Évangile par cœur, et vous ne
vous conduisez point par ses maximes; c'est de quoi vous ren-
drez un terrible compte si vous ne changez. J'espère que vous
vous examinerez devant Dieu, et que, pour lui plaire, v^ous
deviendrez humble et sincère. Regardez-vous comme la dernière
de toutes les demoiselles avec qui vous êtes... » [Lettres stir
l'éducation, p. 73.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 297
de Mainlenon alloit à la messe d'abord, reveiioit
ensuite chez elle, où, après avoir fait sa toilette et
quelques bonnes lectures, elle passoit le reste de sa
matinée à travailler.
Pendant qu'elle travailloit, je lui faisois ordinaire-
ment la lecture dans quelques livres d'histoire. Je me
souviens que, lui lisant un jour la vie du chevalier
Bayard, quand j'en fus à l'endroit où il se fait dire sa
bonne aventure', et où on lui prédit qu'il sera aussi
élevé en estime et en considération de son prince
qu'il est possible pour un mortel, mais que pour les
biens temporels il sera toujours dans la médiocrité,
madame de Maintenon me dit : « Il me ressemble. »
Ayant lu devant elle les Mémoires du cardinal de
Retz, elle me fit remarquer les portraits qu'il fait, à
la fin de son ouvrage, de quelques notables de ce
temps-là, et me dit : « Vous voyez par la lecture de ces
portraits, qui vous a sûrement intéressée, combien il
1. Madame de Maintenon s'était fait dire également la bonne
aventure alors qu'elle était encore madame Scarron, par un
nommé Barbé, architecte suivant les uns, simple maçon suivant
les autres, qui se mêlait d'astrologie. Il aurait prédit à madame
de Maintenon son élévation future, mais en ajoutant que cette
élévation prendrait fin peu de temps après sa mort à lui.
Madame de Maintenon l'aurait fait, suivant Segrais, rechercher
plus tard, « et aurait été un peu alarmée, ajoute Segrais, quand
elle apprit qu'il étoit mort; mais un nombre d'années s'est
déjà écoulé depuis qu'il n'est plus, et madame de Maintenon se
porte bien dans l'état de splendeur où elle est ». {Œuvres de
Segrais, Paris, 1755, t. II, p. 9.)
298 MEMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
est utile, dans la conversation même, soit qu'on veuille
faire quelque portrait, soit qu'on veuille faire le récit
de quelque histoire, de savoir narrer avec simplicité,
clarté et avec précision, « et sur-le-champ, pour me
donner une idée de la façon dont il falloit raconter,
elle me fit, de mémoire, les portraits suivants que
j'écrivis pour ne les point oublier \.. »
Pour en revenir au règlement de vie de madame
de Maintenon, lorsqu'elle avoit dîné, elle se remettoit
assez promptement à travailler, et, ordinairement, pen-
dant ce temps-là, elle se faisoit encore lire quelques
livres d'histoire jusques vers les cinq heures. Alors
elle faisoit une lecture de piété, ou, lorsque ses yeux
étoient trop las, elle se la faisoit faire par quelqu'un
jusqu'à ce que le Roi vînt chez elle. Il y venoit régu-
lièrement tous les jours sur les cinq heures et demie
ou six heures du soir, quelquefois plus tôt ou plus
tard, suivant que sa promenade ou ses conseils finis-
soient, et il y demeuroit jus(|u'à dix heures, ({ui éloit
l'heure de son souper. Le Roi, dans les dernières
années de sa vie, dînoit chez madame de Maintenon
deux fois la semaine avec quelques dames. Les jours
qu'il prenoit médecine ou ([u'il se faisoit saigner,
madame de Maintenon alloit chez lui ; les princes et
1. Ces portraits ayant été publiés par nous, t. I, p. 190, nous
ne croyons pas devoir les reproduire ici.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 299
princesses y alloicnt aussi ces jours-là. Quand on étoit
à Versailles, le Roi n'alloit pas chez madame de
Maintenon le matin, pour ne pas interrompre sa
journée, et lui laisser la liberté d'aller à Saint-Cyr les
jours quelle vouloit. A Marly et à Trianon, où il n'y
avoit pas de conseils, il alloit chez elle le matin après
sa messe jusqu'à son dîner, et souvent se promenoil
avec elle. A Fontainebleau il y venoit aussi presque
tous les matins, après la messe, avant d'entrer au
conseil, et tous les jours, après dîner, quand il n'y
avoit pas de conseils...
On a vu, par ce que j'ai dit ci-devant, un extrait
des charités que faisoit madame de Maintenon ainsi
que le zèle et le plaisir avec lequel elle s'y prêtoit. Il
est aisé de juger qu'avec un goût si décidé pour le
bien elle étoit sans doute toute occupée de sa religion
et de ce qui pouvoit plaire à Dieu; aussi peut-on dire
avec .vérité que, malgré ce degré de grandeur où la
Providence l'avoit placée, elle donnoit l'exemple de
la piété la plus parfaite et la plus éclairée. Elle appro-
choit souvent des sacrements; elle alloit tous les
jours passer un certain temps dans l'église; elle y res-
toit quelquefois deux heures et demie de suite, sans
avoir eu Tidée d'en sortir. Je me suis vue souvent
obligée de l'avertir qu'il étoit l'heure de retourner
chez elle, soit pour y recevoir le Roi, soit pour se
300 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
rendre à quelque autre devoir de société; car quoi
qu'elle fut extrêmement pieuse, elle savoit si bien
allier toutes les convenances de son état et de sa
place avec sa dévotion qu'il eut été impossible de lui
trouver le moindre blâme à sa conduite. Si elle étoit
avec le Roi, elle n'étoit occupée que du soin de
l'amuser et d'écarter tout ce qui auroit pu, tant soit
peu, lui déplaire. Avec les seigneurs et dames de la
Cour, elle y prenoit un ton de décence et de modestie
qui la faisoit admirer et respecter; avec les dames de
sa société, elle étoit la plus aimable et la plus enjouée
de la compagnie : en un mot elle se faisoit toute à tous,
et, malgré cela, elle ne parloit jamais mal de per-
sonne, ne faisoit pas la moindre plaisanterie qui pût
choquer, et elle savoit si bien en imposer que jamais
personne n'osoit tenir devant elle le moindre mauvais
propos.
Elle ajoutoit à toutes ces bonnes qualités un éloi-
gnement décidé pour toute espèce de mollesse. On
lui portoit un carreau à l'église suivant l'usage, mais
elle ne s'en servoit jamais pendant la messe, à moins
qu'elle ne fût malade : elle se privoit d'ailleurs très
souvent de beaucoup d'aisances et de petites commo-
dités, en disant que cela ne lui étoit point nécessaire.
Lorsque la France avoit essuyé quel({ue perte
considérable ou ({uebiue grand malheur, elle avoit
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 301
toujours recours à la prière, et employoit tous les
moments qu'elle avait de libres à aller à la chapelle
prier Dieu dans la petite tribune que le Roi avoit
fait arranger pour elle.
Elle soutenoit la constance du Roi dans ses
malheurs ; elle prenoit sur elle une partie de sa dou-
leur, elle lui répétoit souvent ces belles paroles de
Saint- Augustin : « Si nous savions ce que Dieu sait,
nous voudrions tout ce qu'il veut... Dans tout ce que
nous voyons, ajoutoit-elle, nous ne voyons pas si
évidemment le bien qui doit résulter de ce qui se passe ;
mais nous devons croire qu'il y en a de grands dans
les desseins de Dieu, puisque rien ne se fait sans son
ordre et sans sa permission, et qu'il est vrai qu'en
tout il fait bien toutes choses '. »
1. Le goût public a tellement changé en matière d'histoire
que les passages où mademoiselle d'Aumale entre dans des
détails sur la vie intime de madame de Maintenon et sur ses
rapports avec le Roi sont ceux qui excitent le plus la verve et
les dédains de l'abbé Garrigues de Froment. Ce passage en par-
ticulier lui inspire des notes marginales dans le genre des sui-
vantes. « De deux choses l'une : ou c'est un panégyrique à la
Capucine qu'on veut faire de madame de Maintenon, et alors
la narration est infiniment trop interrompue; ou ce sont des
mémoires raisonnables, et dès lors tout ce fatras-là devient
puéril... >' Et dans un autre endroit : '■ C'est dégoûtant à force
d'être dépourvu d'intérêt; c'est puéril, étant tant et tant de
fois répété qu'en conscience les demoiselles (de Saint-Cyr)
bâilleront comme tous les autres lecteurs. » Il nous semble au
contraire que le témoignage direct d'une femme qui a vécu
dans l'intimité de madame de Maintenon et de Louis XIV fait
l'intérêt principal de ces Méinoires.
MORT DE LA DUCHESSE
ET DU DUC DE BOURGOGNE
Après un récit succinct des derniers événements
militaires qui marqiièrent la guerre de la Succession
d'Espagne, et des négociations entamées en vue
d'arriver à la conclusion de la paix, le manuscrit en
arrive aux deux morts tragiques qui attristèrent
Vannée 171 ''2.
Comme Louis XIV touchoit au moment de jouir
d'une paix qu'il avoit si longtemps désirée pour sa
tranquillité personnelle et plus encore pour le bonheur
de ses sujets, il essuya le plus grand des malheurs et
le chagrin le plus sensible par la perte de madame la
dauphine Marie-Adélaïde de Savoie, ci-devant du-
chesse de Bourgogne, qui mourut à Versailles, le
12 février, dans la vingt-sixième année de son âge.
Monsieur le Dauphin son mari ne lui survécut que de
six jours, et mourut à Marly le 18 du même mois; le
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'. VU M A LE. 303
duc de Bretagne \ l'aîné des deux princes leurs enfants,
mourut à Versailles le huitième du mois suivant, et
dans le même temps, le duc d'Anjou (Louis XV) - fut
aussi très dangereusement malade.
On peut juger de la douleur que le Roi ressentit de
tous ces tristes événements par la tendresse qu'il
avoit pour tous ses enfants. 11 ne fallut pas moins
effectivement que toute sa religion et sa parfaite rési-
gnation aux ordres de la Providence pour l'aider à
soutenir des malheurs aussi sensibles. Madame de
Maintenon, pénétrée de la plus vive douleur, ne con-
tribua pas peu, par ses propos aussi édifiants que per-
suasifs, à aider le Roi à porter le poids d'une douleur
aussi juste qu'excessive. Ce fut quelques jours après
toutes ces perles que, s'entretenant de ses malheurs
avec le maréchal de Villars ^, il lui dit : « Dieu m'afflige,
monsieur le maréchal ; je l'ai bien mérité ; mais j'espère
que puisqu'il me punit en cette vie, il me pardonnera
dans l'autre. »
1. Louis de France, duc de Bretagne, né à Versailles le 8 jan-
vier n07, mort à Versailles le 8 mars 1712. Il était le second
enfant de la duchesse de Bourgogne. Elle avait eu, le 24 juin 1704,
un fils qui mourut le 13 avril 1705 sans avoir été nommé.
2. Louis de France, duc d'Anjou, puis duc de Bourgogne, né
à Versailles le 15 février 1710, porta le titre de Dauphin depuis
la mort de son frère (S mars 1712) jusqu'à son avènement au
trône (1" septembre 1715).
3. Louis-Hector duc de Villars, né en 1659, maréchal de France
en 1702, mort en 1734.
304 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
Toutes ces morts si précipitées et si inattendues
firent un effet surprenant sur tous les esprits. Outre
l'affliction générale qu'elles causèrent, elles firent
naître des idées et des soupçons auxquels la charité
nous défend d'ajouter foi \ Cependant, comme j'ai été
presque témoin de toutes ces morts et qu'elles ont
fait l'édification de toute la Cour, je ne puis me refuser
d'en dire ici les particularités qui m'ont frappée; après
quoi je reviendrai aux affaires de la guerre.
Madame la Dauphine tomba malade le 6 février-, et
1. Ces soupçons cependant existèrent dans l'esprit du Roi
comme dans l'esprit des particuliers. Après la mort de mon-
sieur le Dauphin, duc de Bourgogne, le Roi voulut visiter sa
cassette. Or une preuve qu"il avoit alors des soupçons sur la
mort de ce prince c'est que, m'ayant fait venir seule dans une
chambre avec madame de Main tenon et lui, il me chargea
d'ouvrir celte cassette et d'en tirer les papiers l'un après
l'autre, et de les lui donner après les avoir tous présentés au
feu. Sans en savoir la raison, je fis ce qu'il exigeoit; je pris
tous les papiers l'un après l'autre, je les passois au feu, et je les
remettois ensuite. Je sus après que cette précaution n'avoit
été prise que dans la crainte qu'il n'y eut du poison dans
cette cassette. Je n'ai pas fait d'autres informations depuis. Je
sais que le public a tenu beaucoup de propos à ce sujet; il ne
me convient pas de chercher à en démêler le vrai ou le faux.
[Note du ?)ianuscrit.)
2. Tout ce passage semblait peu intéressant à l'abbé Garri-
gues. « Il est contre toutes les règles, dit-il dans une de ses notes,
et ce n'est qu'à mon cœur défendant que je vais rédiger ce
qui suit. On ne dit rien du mari ou de l'homme qui intéresse-
roit le plus l'État, qu'on estimoit déjà à son âge comme un fort
grand prince, et on va beaucoup insister sur les détails des
derniers moments d'une femme que personne n'aima jamais, et
qu'on n'aimera pas davantage dans mille ans. Madame de
Maintenon y étoit; voilà l'histoire et voilà de quoi tout décré-
diter : n'importe, puisqu'on le veut. »
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 305
dès le lendemain elle dit à quelqu'une de ses dames :
« J'ai dans l'esprit que la paix se fera, et que je
mourrai sans la voir^ » La nuit du 8 au 9 la fièvre
redoubla, ainsi que la douleur de tête qui devint des
plus violentes. En conséquence, on la saigna deux fois
sans beaucoup de succès. Dès lors sa maladie fut
regardée comme très dangereuse. Madame de Main-
tenon, qui ne la quitta point depuis le premier moment
de sa maladie, lui proposa de se confesser; la Prin-
cesse y consentit sans répugnance. Le Père de la Rue,
jésuite -, son confesseur, lui offrit d'en voir quelque autre
que lui, ce qu'elle accepta. Elle demanda un récollet
qu'elle connoissoit^; on l'alla chercher; pendant ce
temps-là, elle pria madame de Maintenon de l'aider à
se disposer, parce qu'elle étoit fort accablée. Le
récollet arrivé, elle se confessa avec toute l'exactitude
1. Ce propos que mademoiselle d'Aumale prête à la duchesse
de Bourgogne, ainsi que quelques autres qu'on trouvera plus
loin, est également rapporté par La Beaumelle (Edit. de Maès-
tricht, t. V, p. 176) qui ajoute en note : « Tout ce récit est tiré
des papiers de madame de Maintenon .» 11 est probable que
parmi les papiers qui lui ont été en effet communiqués par les
dames de Sainl-Gyr se trouvait ce cahier de mademoiselle
d'Aumale, dont il se sera servi.
2. Charles de la Rue, né à Paris le 2 août 1643, entra dans la
société de Jésus en 1659, il devint en 1705 confesseur de la
duchesse de Bourgogne et, en 1712, du duc de Berry ; il mourut
au collège Louis-le-Grand le 27 mai 1725. La duchesse de Bour-
gogne avait eu avant le Père de la Rue plusieurs confesseurs,
entre autres le Père le Comte, le Père Paumier, le Père Gravé.
Elle aimait assez à en changer.
3. Ce récollet s'appelait le Père Noël.
T. II. 20
306 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
et la religion imaginables; après quoi, se reprochant
de s'être adressée à un autre confesseur que le sien,
elle dit à madame de Maintenon : « N'ai-je pas mal fait,
ma tante, d'avoir pris un autre confesseur que le
mien? — Non! lui répondit-elle, cela est très permis,
et il faut une grande liberté de conscience. » On lui
donna l'émétique le 10, qui la soulagea pour bien
peu de temps. La nuit du 10 au 11 fut très mauvaise;
la princesse fut très agitée, et depuis ce moment-là
le mal ne fit qu'augmenter continuellement, sans
qu'on y pût trouver aucun remède. Le 11 on exposa
le très Saint Sacrement à Versailles; à Paris on
découvrit la châsse de sainte Geneviève, et partout
l'on fit des prières pour la précieuse conservation de
cette princesse.
Le même jour, on proposa à madame la Dauphine
de recevoir le Saint Viatique ; elle y acquiesça sans
peine. Sur les onze heures du malin, on alla prendre
le Saint Sacrement à la chapelle; le Roi l'accompagna
fondant en larmes; madame la Dauphine communia
avec une piélé et une dévotion sans exemple; elle
reçut aussi l'Extrême-Onction, après quoi elle passa
quelque temps en silence, puis elle dit à madame de
Maintenon : <( Ma tante, je me sens toute autre; il
me semble que je suis toute changée. — C'est, lui
dit madame de Maintenon, que vous vous êtes appro-
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 307
chée de Dieu, et qu'il vous coûsole présentement.
— Je n'ai de douleur, dit la Princesse, que d'avoir
offensé Dieu. — Cette douleur, reprit madame de
Maintenon, suffit pour obtenir le pardon de vos péchés,
pourvu que vous y joigniez une ferme résolution de ne
les plus commettre si Dieu vous rend la santé. —
Oui, dit la Princesse, mais je crains de ne pas faire
assez pénitence, si j'en reviens. » A quoi elle ajouta :
« Je n'ai, ma tante, qu'une seule inquiétude, c'est
sur mes dettes. » Madame de Maintenon lui dit :
« Vous avez eu jus({u'ici tant de confiance en moi;
n'auriez-vous pas celle de me les confier. — Mon-
sieur le Dauphin les sait, reprit-elle; je voudrois le
voir. — Cela n'est pas possible, lui dit madame de
Mainlenon, parce que vous avez la rougeole, mais
dites-les-moi; je vous promets, si vous guérissez,
qu'il n'en sera jamais question. » Alors madame la
Dauphine fit apporter sa cassette qu'elle ouvrit elle-
même, et toucha quelques papiers pour chercher ceux
qui regardoient ses dettes; mais les forces lui man-
quant, elle la referma aussitôt, et la fit mettre au
pied de son lit. Elle demanda encore à voir monsieur
le Dauphin, en disant qu'il savoit ses dettes, mais
comme le Roi avoit expressément défendu à ce prince
d' entrer dans sa chambre, de peur du mauvais air,
madame de Maintenon tâcha de détourner madame
308 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
la Daiiphine du désir qu'elle avait de le voir, et elle
jui dit : « Si monsieur le Dauphin sait vos dettes,
madame, vous devez être tranquille et bien persuadée
que son amitié pour vous l'engagera à les acquitter au
plus tôt », ce qui parut calmer la Princesse. Elle étoit
toute occupée de Dieu et de son salut; elle demanda
plusieurs fois dans cette même journée le prêtre à qui
elle s'étoit confessée afin qu'il lui parlât de Dieu; elle
recommanda qu'on priât pour elle, qu'on eût soin de
ses dettes, et qu'on récompensât ses domestiques qui
l'avoient si bien servie. Quand elle n'avoit pas son
confesseur dans sa chambre, madame deMaintenon lui
parloit souvent ; la Princesse répondoit à tout, et entroit
dans tous les sentiments de piété qu'elle vouloit lui
inspirer, mais s'étant aperçue que madame de Main tenon
pleuroit beaucoup, elle lui dit : « Oh ma tante! vous
m'attendrissez. » Elle demanda plusieurs de ses dames
pour leur dire adieu, surtout madame la duchesse de
Guiche, à qui elle dit : « Ma belle duchesse, je vas
mourir. — Non, non, lui répondit la duchesse, Dieu
vous rendra aux prières de monsieur le Dauphin. —
Et moi, dit la Princesse, je pense le contraire, et que,
parce qu'il est agréable à Dieu, il lui enverra cette
affliction. » Après cela, elle dit à quelques autres per-
sonnes qui étoient auprès de son lit : « Aujourd'hui
princesse, et demain rien. »
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'ATJMALE. 309
Les médecins, voyant que la maladie alloit toujours
en augmentant, risquèrent encore une saignée du pied
qui ne donna aucun soulagement, et n'empêcha point
que la nuit du 11 au 12 ne fût des plus mauvaises.
Le Roi ne passoit presque pas d'heure de la journée
sans être dans la chambre de madame la Dauphine;
quoi qu'elle le vît très souvent auprès d'elle, elle ne lui
disoit rien. Quelqu'un lui demanda pourquoi elle ne
disoit rien au Roi; elle répondit : « Je crains de
m'altendrir. »
Jusque-là cette princesse avoit pris tout ce qu'on
lui avoit présenté avec toute la complaisance et la
douceur imaginable. Elle entra en agonie et perdit
connoissance le 12, vers les six heures du soir.
Madame de Maintenon, malgré la sensibilité et la dou-
leur que lui causoit son état, ne l'avoit pas quittée un
instant jusqu'à ce moment; alors elle sortit de sa
chambre pour assister au salut qu'on alloit chanter
pour la Princesse. Pendant ce temps-là, un seigneur
apporta une poudre qu'on disoit être admirable.
Comme toutétoit désespéré, les médecins dirent qu'on
pouvoit risquer de lui faire prendre ; effectivement
cette poudre la ranima, et lui rendit la connoissance.
Elle en eut assez pour dire : « Ah ! que cela est amer! »
Madame de Maintenon, à qui on avoit été dire que la
connoissance étoit revenue, arriva à l'instant; on dit à
310 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
madame la Daiiphine : « Voilà madame de Maintenon;
la connoissez-vous? — Oui», répondit elle. Madame
de Maintenon lui dit : « Madame, vous allez à Dieu. »
La Princesse répondit : « Oui, ma lante. » Ce furent
ses dernières paroles. Madame de Maintenon voyant
qu'elle ne pouvoit plus lui être utile, l'embrassa pour
la dernière fois, et se retira pour pleurer avec plus de
liberté cette charmante princesse qu'elle avoit élevée
avec tant de soin, et qu'elle aimoit avec une tendresse
extrême. Monseigneur le cardinal de Noailles demeura
auprès de madame la Dauphine jusqu'à ce qu'elle fût
tout à fait morte, et il revint ensuite assurer le Roi que
quoi qu'elle ne parût pas avoir de connoissance sur la
fin, elle en avoit donné des marques jusqu'au dernier
moment par l'air qu'elle avoit et les signes qu'elle fai-
soit quand on lui disoit quelques mots de Dieu. Elle
mourut le 12, sur les huit heures du soir, et le Roi
partit aussitôt pour Marly.
Monsieur le Dauphin avoit passé presque tout le
temps de la maladie de madame la Dauphine en
prières. Lorsqu'on vint lui apprendre sa mort, il s'écria :
« Domine salvum facregem. » Un instant après, sur le
point de monter en carrosse avec le Roi, il se trouva
fort mal, ce qui l'empêcha de partir pour lors; il alla
rejoindre Sa Majesté le lendemain à Marly. Monsieur
le Dauphin avoit eu pendant la maladie de madame la
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 311
Daiiphine une petite fièvre qu'on avoit attribuée au
chagrin et à l'inquiétude. Le 15 février au soir, il fut
pris de la rougeole, mais comme la fièvre étoit peu
considérable, et qu'il ne paroissoit aucun mauvais
symptôme, on ne jugea pas à propos de lui faire des
remèdes, dans la crainte d'en avoir 'peut-être trop fait
à madame la Dauphine. La journée du 16 se passa
très bien; le 17, le prince prit des mesures pour faire
ses dévotions le lendemain. Il fut arrêté qu'on diroit
la messe à minuit dans sa chambre; sur le soir il lui
prit un petit frissonnement qu'il crut venir de s'être
remué dans son lit. Comme on ne trouva pas son pouls
mauvais, on ne s'en inquiéta pas; le Roi, qui ne croyoit
pas la maladie dangereuse, se coucha tranquillement.
Sur les onze heures du soir, monsieur le Dauphin se
sentit fort mal, et demanda qu'on lui donnât le Saint
Viatique. Toutes les personnes qui l'environnoieut,
fort surprises, lui dirent que rien ne pressoit, que dans
une heure on diroit la messe dans sa chambre où il
pourroit communier. 11 persista à demander qu'on allât
quérir le Saint Sacrement tout de suite à la paroisse, en
disant que, si l'on attendoit, on n'en seroit pas à l'offer-
toire de la messe qu'il seroit mort. Cependant on
attendit; on ne savoit à quoi attribuer ce discours, sa
maladie ne paroissant pas violente. Minuit arrivé, le
prêtre commença la messe; le prince l'entendit avec
312 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
une piété merveilleuse; il y communia avec sa ferveur
ordinaire, après quoi il demeura assez longtemps en
silence et dans une grande tranquillité.
Sur les deux ou trois heures du matin il se trouva
dans une agitation violente; il demanda l'Extrême-
Onction avec empressement; son confesseur lui dit
qu'il n'étoit pas assez mal pour cela, mais il répon-
dit : « Si vous différez, je la recevrai sans connois-
sance. » Cependant on ne lui donna pas tout de suite,
Monsieur le Dauphin sentoit pour lors une très grande
chaleur en dedans ; aussi disoit-il souvent : « Je brûle,
mais, ajoutoit-il, ce sera bien pis en purgatoire. »
Vers les six heures du matin il tourna tout à fait à
la mort; le transport lui prit; on lui donna pour lors
l'Extrême Onction; il la reçut, ainsi qu'il l'avoit dit,
sans connoissance, et il n'en eut plus un seul instant
jusqu'à sa mort.
Dans son transport il ne parloit que de Dieu, et un
moment avant de mourir, il prononça le nom de Jésus
Christ. 11 mourut le 18 à huit heures et demie du
matin; dès le même soir son corps fui porté auprès de
celui de madame la Dauphine.
Ces deux morts furent bientôt suivies de celle de
monsieur le duc de Bretagne, leur fils aîné. Huit jours
après la mort de monseigneur le Dauphin, ce jeune
prince, âgé de cinq ans, eut un accès de fièvre accom-
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 313
pagné de grandes sueurs, qui dura seize heures con-
sécutives; l'accès passé, il n'en revint point d'autres;
mais il ne se portoit pas bien, et souvent, dans la
journée, il demandoit qu'on le couchât. Les premiers
jours de mars, la rougeole parut. Monsieur le duc
d'Anjou, son frère, l'eut en même temps'. Le Roi
alors fit suppléer aux cérémonies du baptême que ces
deux princes n'avoient pas reçu. L'état de monsieur
le duc de Bretagne devint bientôt dangereux; la rou-
geole ne sortoit point, et la fièvre étoit des plus
ardentes, accompagnée d'une grande altération. On
lui fit une saignée, quoiqu'on n'en prévît pas un
grand avantage; le sang qu'on lui tira étoit extrême-
ment épais.
Ce petit prince souffroit beaucoup, et, se sentant
sans doute très malade, dit à madame de Ventadour ' :
« Maman, le voyage de Saint-Denis n'est pas un joli
voyage. » 11 lui avoit dit aussi peu de jours avant sa
maladie : « Maman, j'ai rêvé cette nuit que j'étois en
paradis, que j'y avois trop chaud, mais que tous les
petits anges battoient des ailes autour de moi pour
1. Ce ne fut qu'aux soins excessifs de madame la duchesse
de Ventadour que la France fut redevable de sa conservation.
{Note du manuscrit.)
2. Charlotte-Éléonore de la Mothe-lloudancourt avait d'abord
été nommée dame d'honneur de Madame; elle épousa, le
14 mars 1671, Louis-Charles de Lévis, duc de Ventadour, et
mourut le 31 décembre 1744.
314 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
me rafraîchir. « Cependant la fièvre augmenta tous
les jours; les accidents se multiplièrent, et le mal
alla si fort en empirant qu'il mourut le 7 mars, à dix
heures du soir'.
Le Roi, au milieu des malheurs qu'il avoit essuyés
et de ceux qu'il essuyoit encore tous les jours, n'en
éprouva point de plus sensibles que la mort précipitée
de ces trois princes; mais la piété que madame de
Maintenon avoit cultivée dans son cœur le soutint au
milieu de tant de chagrins. Sa foi l'eût encore rendu
susceptible de joie, si le cardinal de Noailles eût voulu
alors se rendre aux sollicitations qu'on lui faisoit de
toutes parts d'abandonner le livre de Quesnel *. C'est à
quoi madame de Maintenon l'exhortoit, et ce que le
Roi demandoit de lui. Ce prélat vint à Marly manjuer
au Roi la part qu'il prenoit à sa douleur. Ce prince,
1. Voici en quels termes madame de Maintenon parlait à la
princesse des Ursins, quelques années auparavant, du jeune
prince qui mourut si prématurément : <• ...En arrivant hier au
soir de Marly, je trouvai monsieur le duc de Bretagne dans ma
chambre, nullement beau, mais charmant dans toutes ses ma-
nières; il est grand, bien fait, marche joliment, et a toutes les
marques d'une bonne santé... » (Lettre du 24 mai 1708, 1. 1, p. 257.)
2. Le Père Quesnel, qui appartenait à l'Oratoire, mais qui
s'était réfugié en Belgique auprès d'Arnauld, avait écrit en 1694
un livre intitulé : Réflexions morales sur le Souvenu Testament,
que le cardinal de Noailles avait approuvé alors qu'il était
encore évoque de Chàlons. Ce livre avait été condamné par Clé-
ment IX en 1708, mais le cardinal n'avait pas voulu retirer
son approbation. Né à Paris en 1634, Quesnel mourut en
Hollande en 1719.
I
I
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 315
quoique mécontent de lui, le reçut avec bonté; il lui
dit même : « Quoi! ne voulez-vous rien sacritier pour
adoucir ma douleur? » Le Cardinal ne se tira d'une
prière si touchante qu'en alléguant sa conscience.
Madame de Mainlenon lui faisoit des reproches, mais
elle ne rompit cependant pas avec lui; il la voyoit
quelquefois; elle lui écrivoit souvent, et espéroit tou-
jours que les conseils qu'elle lui donnoit leporteroicnt
enfin à la paix.
Tous ces tristes événements firent, ainsi que je l'ai
déjà dit, une très grande impression * sur tous les
esprits et sur tous les cœurs. Madame la Dauphine fut
extraordinairement regrettée; monsieur le Dauphin le
fut encore davantage, et par plus de raisons. Sa piété,
son zèle pour la justice, son amour pour les peuples,
sa piété, sa charité et toutes ses autres vertus le fai-
soient aimer et respecter; il étoil le meilleur des
princes; il eût été le plus juste et le plus grand des
Rois. Il avoit tout le respect imaginable pour tout ce
1. Le Roi et toute la France furent plongés clans la plus vive
douleur; la même maladie enleva ces trois princes en moins
de huit jours les uns des autres; la même pompe funèbre fut
pour tous les trois. Madame de Maintenon fut plus particuliè-
rement affligée de la perte du prince et de l'aimable princesse
son élève; elle ne la quitta point durant sa maladie; elle lui
inspira toutes les vertus si nécessaires dans ces derniers
moments. Ceux de cette princesse parurent en effet remplis
de tous les sentiments de piété et de religion. Son mari, digne
du trône comme de l'amour de ses sujets, mourut comme un
saint. [Note du manuscrU.)
316 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
qui avoit quelque rapport à la religion. Il ne se contenta
pas de paroître chrétien; les dernières années de sa vie
il s'étoit mis dans la grande dévotion, et la réserve où
cette dévotion le faisoit paroître en plusieurs occasions
lui faisoit essuyer souvent beaucoup de railleries, mais
ne rabattoit rien de son exactitude. Il a été visible à
tout le monde que sa grande piété lui avoit changé
l'humeur, et qu'il étoit devenu un autre homme. Il
n'avoit jamais été d'une vivacité trop forte, mais
quand il eut pris tout à fait le parti de la dévotion, il
porta si loin l'attention à réprimer tout ce qu'il pouvoit
y avoir de défectueux dans ses actions ou dans ses
propos que, s'il sentoit quelque petite émotion de
colère ou d'impatience, il quiltoit tout d'un coup la
compagnie, et sortoit de la chambre jusqu'à ce que ce
mouvement fût passé. Il renonça au jeu, sentant qu'il
y étoit trop vif et que c'étoit par intérêt '.
Sa dévotion n'étoit point une dévotion d'humeur et
de fantaisie; elle étoit droite et éclairée. Il n'avoit en
vue que le bien; il ne parloit mal de personne; il
1. Il jouoit cependant dans certaines occasions, quand, par
exemple, il manquoit un joueur à madame la Dauphine, ou
quand cela lui paroissoit nécessaire pour amuser plus innocem-
ment la compagnie; mais alors il ne risquoit que de très petites
sommes, ainsi qu'il se l'étoit imposé. EfTectivement j'en ai vu
la preuve sur tous ses mémoires que je visitai devant le Roi
après sa mort. 11 y avoit des articles pour son jeu de 40 sols,
30 sols, au plus 6 livres. (Note du manuscrit.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 317
souhaitoit le bien de tout le monde, et prenoit tant
de part à la joie et à la peine d'autrui que madame la
Dauphine ayant laissé paroître un petit mouvement
de joie à la nouvelle de la mort de l'Empereur \ il en
fut fort fâché, et lui dit qu'il ne falloit pas se réjouir
des maux de nos ennemis mêmes.
Il donnoit à toute la Cour l'exemple de la plus par-
faite régularité, soit par la façon recueillie avec
laquelle il étoit à l'église, soit par son exactitude à
observer la loi du jeûne et de l'abstinence, et tous les
autres préceptes auxquels il ne lui arrivoit jamais de
se soustraire. 11 joignoit à toutes ces rares vertus une
charité à toute épreuve, n'avoit rien à lui quand il
savoit quelqu'un dans le besoin. Il donnoit à pleines
mains, et se refusoit toute dépense quand elle n'alloit
pas à soulager quelqu'un. S'il avoit destiné quelque
argent pour mettre un nouveau meuble dans son
appartement, souvent il en restoit au projet, et chan-
geoit cette destination en bonne œuvre. Quelque
temps avant sa mort, il avoit destiné 500 livres pour
faire un bureau pour mettre dans son cabinet ; mais il
apprit qu'il y avoit un pauvre ofticier qui avoit
besoin de pareille somme pour pouvoir se maintenir
i. Joseph I" né en 1G78, d'abord roi des Romains, succéda à
Léopold P' en 1705. Il mourut en 1711. Sa mort rendait plus
facile la conclusion de la paix.
318 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
dans le service; il lui lit donner sur-le-champ les
500 livres qu'il avoit en réserve, et décommanda son
bureau '. Quelque ajustement qu'il ait eu envie de
faire dans son appartement, il en suspendit l'exécu-
tion, en disant : « 11 vaut mieux donner aux pauvres;
les temps sont trop mauvais; il faut attendre que
l'argent soit moins rare. »
Après la mort de monseigneur le Dauphin son
père, dans le partage que l'on fit entre le Roi d'Es-
pagne et lui de tout ce qui pouvoit leur revenir en
bijoux ou autres effets, il fit mettre dans le lot du Roi
d'Espagne tous les bijoux, cristaux et autres choses
de cette nature, aimant mieux se réserver pour lui
des choses qu'il pourroit donner ou vendre pour en
faire de bonnes œuvres.
S'il étoit à la chasse et qu'il rencontrât quelqu'un
qu'il pût soupçonner être dans le besoin, il s'arrètoit
pour lui parler, et ne le quittoit pas qu'il ne lui eût
donné quelque soulagement. Dans les bois de Trappes,
il rencontra un jour le curé de cette paroisse; il le
questionna sur les pauvres de son village, lui parla
avec beaucoup de bonté, et lui donna de l'argent.
Un pauvre gentilhomme l'aborda un jour au milieu
1. Ce Irait du duc de Bourgogne est également rapporté dans
Saint-Shnon, Édit. Chéruel de 1857, t. X, p. 100, et dans Proyart,
Vie du Dauphin, père de Louis XV, t. II, p. 243.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 319
(l'une course de chasse; le Prince s'arrêta pour l'en-
tendre, lui donnant tout le temps dont il avoit besoin
pour lui conter ses malheurs; il le consola, et lui
promit de faire ce qu'il pourroit pour lui.
Outre ses charités extraordinaires il avoit des cha-
rités réglées. Il nourrissoit quatre cents pauvres tous
les jours du carême et de l'avent, et, dans le carême,
il en habilloit quatre par semaine. Il avoit dit au curé
de Versailles d'avoir soin de l'avertir, quand il con-
noîtroit de vrais besoins, afin qu'il pût y remédier,
et que, s'il manquoit de l'avertir, il en seroit respon-
sable. Effectivement ce prince n'a jamais manqué de
donner les sommes dont on avoit besoin pour les
pauvres de Versailles; souvent même il donnoit plus
qu'on ne lui avoit demandé. Monsieur Duchesne, son
premier valet de chambre \ et en qui il avoit beau-
coup de confiance, m'a dit qu'on ne lui proposoit
jamais- une bonne œuvre qu'il n'y entrât, et qu'il
suffisoit pour cela qu'il fût assuré d'un vrai besoin et
d'une juste application ".
Lorsqu'il apprenoit que quelques gens de sa
1. Micliel Colin, sieur du Chesne en Touraine, d'abord maître
d'hôtel de la Dauphine, fut nommé, en 1693, premier valet de
chambre du duc de Berry qui le passa au duc de Bourgogne
en 1707. 11 succédait à Moreau.
2. Il donnoit tant et si souvent qu'on ne trouva dans sa
cassette après sa mort que 775 francs pour toute chose. {Note
du manuscrit.)
320 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
maison vouloient se faire exempter de quelques taxes,
ou de quelques autres droits à payer, il s'y opposoit
et avertissoit madame la Dauphine d'en faire autant,
ce qu'elle auroit fait d'elle-même, en disant que cette
somme, que ses gens ne payeroient pas, retomberoit
sur beaucoup de gens qui étoient moins en état de
payer qu'eux, et qu'un artisan ou un pauvre vigneron
n'avoit pas besoin de surcroît d'impôts. Telle étoit sa
façon de penser et d'agir dans toutes les occasions; le
bien général des peuples étoit son objet, et il préféroit
toujours le bien public au bien particulier. Quand
madame la Dauphine lui demandoit de l'argent pour
son jeu, il lui en donnoit, et lui disoit : « Je vous en
donne de bon cœur, mais je ne puis m'empêcher de
vous représenter qu'il seroit bien mieux employé si
vous le mettiez à faire quelques charités; cependant
il est juste que vous vous amusiez, et je serois fort
fâché de m'y opposer. » 11 étoit d'une douceur
extrême soit dans la société, soit vis-à-vis de toutes
les personnes qui avoient affaire à lui; mais il étoit
sévère et austère pour lui-même. Il n'étoit occupé que
de bien employer son temps; il prioit, travailloit,
lisoit, et se reprochoit souvent les plaisirs les plus
innocents et les plus permis. Il n'alloit jamais au
spectacle quand il pouvoit faire autrement; il savoit
combien ils étoient dangereux, et il ne cachoit jamais
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 321
son sentiment sur cela quand l'occasion s'en présen-
toit. Quelqu'un lui demanda un jour ce qu'il feroit
s'il étoit un jour le maître du Royaume, et s'il aboli-
roit entièrement les spectacles. Il répondit qu'alors il
examineroit les inconvénients pour ou contre*.
Madame de Maintenon aimoit tendrement monsieur
le Dauphin, mais en revanche il avoit pour madame
de Maintenon une estime, un respect, et une consi-
dération qu'on ne peut exprimer. Il savoit faire un
juste discernement de son caractère et de son esprit.
En parlant d'elle, il disoit qu'elle alloit en tout au vrai
bien, qu'on sentoit en elle une vérité qui ne se trou-
voit presque point ailleurs : « En un mot, disoit-il,
c'est une femme vraie. » Il étoit lui-même si vrai que
madame de Maintenon lui ayant un jour demandé
quelque chose, il lui répondit autrement qu'elle ne s'y
attendoit; sur quoi madame de Maintenon lui dit, en
riant, qu'elle ne croyoit pas la réponse bien sincère.
En effet, le lendemain matin, monsieur le Dauphin
vint lui dire : « Madame, je vous demande pardon de
ne vous avoir pas dit hier la vérité; la chose n'étoit
pas comme vous la croyez; mais elle n'étoit pas non
■1. C'est madame de Maintenon elle-même qui fit cette ques-
tion au duc de Bourgogne; il lui répondit : •■ Je pèserois mûre-
ment le pour et le contre; j'examinerois tous les inconvé-
nients qu'il peut y avoir de part et d'autre, et je m'en tiendrois
au parti qui en auroit le moins. [Lettres historiques et édifiantes,
t. II, p. 367.)
T. II. 21
322 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
plus comme je vous la disois, et je n'ai pas dormi en
repos, ayant ce détour à me reprocher, et surtout vis-
à-vis de vous, »
Tel étoit ce prince si regretté et si digne de l'être.
Il eût fait régner la justice et la paix; il eût fait le
bonheur des peuples. Dieu nous l'a retiré, mais nous
retrouverons dans son fds tout ce que nous avons
regretté dans le père'.
l. Nous avons quelque peine à croire qu'au moment où
s'étalait la faveur scandaleuse de madame de Pompadour un
éloge aussi complet de Louis XV se soit trouvé sous la plume
de celle que La Beaumelle appelait : la dévote mademoiselle
d'Aumale. Il nous parait probable que nous sommes ici en
présence d'une interpolation qu'en vue de la publication, son
neveu avait jugé prudent d'ajouter.
MORT DE LOUIS XIV
Api'ès un court résumé des événements historiques
qui ont marqué les années 1713 en 1714 vient une
longue dissertation sur les troubles apportés dans
C Église par l'affaire de la Bulle Unigenitus et sur
les démêlés du cardinal de Noailles avec Louis XIV.
Cette dissertation, assez peu attrayante, se ten?iine
ainsi : « Comme après la mort du Roi je quittai la
Cour, Je 7ie sus plus ni ne fus plus à portée de
savoir ce qui se passa : ainsi je reviens au récit de
la mort du Roi. » C'est ce récit que nous publions.
Il y a plusieurs ï^écits contemporains de la mort
de Louis XIV. Celui de Dangeau {t. XVI p. 109
et suiv.), celui de Saint-Simon [Édition Chéruel
de 1857 , t. XII, p. 370 et suiv.), qui est calqué en
grande j)artie sur celui de Dangeau; enfin celui du
Mercure d'octobre 1715, qui a pour auteur Lefèvre
de Fontenay, et qui est semblable ])our le fond si-
324 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
non pour la forme à celui de Dangeau dont Lefèvre
avait eu connaissance. Mais aucun des auteurs de
ces trois récits na assisté aux scènes qu'il raconte,
pas même Dangeau, qui entra seulement à de rares
moments dans la chambre du mourant. Il nen est
pas de même de mademoiselle d'Aumale, dont la
présence aux côtés de madame de Maintenon est
attestée, comme nous f avons déjà dit, par Languet
de Gergy (Mémoires sur Madame de Maintenon,
p. 460). Le récit de mademoiselle d'Aumale con-
firme celui de Dangeau ; mais il y ajoute certaines
particularilés que sa présence assidue au chevet du
Boi lui a permis de connaître. Vabhé Garrigues,
dans une de ces notes sarcastiques dont nous avons
parlé, dit, à un certain endroit : « Tout ceci et
ce qui suit est fait d'après un modèle envoyé à
mademoiselle d'Aumale par quelque carmélite
chargée d'envoyer à nos chères Sœu7^s la vie et
tous les détails de la mort de quelque révérende
7nère. » Mademoiselle d'Aumale insiste en effet
tout particulièrement sur les marques de piété
données par Louis XIV à ses derniers moments.
Bien que ce récit fasse en certains passages double
emploi avec celui qui se trouve dans le premier Mé-
moire, cependant, commue il est beaucoup plusdétaillé,
nous avons cru devoir le reproduire en entier.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 325
Dans le courant de l'été de cette année 1715 on
commençoit à s'apercevoir que la santé du Roi
n'étoit pas aussi forte qu'elle l'avoit été jusqu'ici.
Dans le mois d'août, plusieurs personnes prétendirent
qu'il maigrissoit beaucoup; d'autres, l'ayant examiné,
furent obligés d'en convenir, ce qui commença tout de
bon à faire craindre pour lui. De plus, il se plaignoit
depuis du temps d'une douleur à la jambe et à la
cuisse qu'on avoit jusque-là traitée de sciatique. La
veille de Saint-Louis', après son souper, il sentit ses
douleurs augmenter considérablement. Comme on
voyoit qu'il s'affoiblissoit de jour en jour, cette
augmentation de douleurs redoubla les inquiétudes.
Les chirurgiens l'examinèrent, et reconnurent qu'il
avait la gangrène à la jambe. Lui-même, s'en étant
aperçu, jugea que son mal alloit devenir sérieux; en
conséquence, comme il avoit toute confiance en madame
de Maintenon, il ordonna, dès le jour même que les
médecins eurent jugé que sa maladie étoit dangereuse,
qu'on accommodât une chambre tout près de la sienne,
pour qu'elle pût plus aisément passer la nuit auprès de
lui, quand elle voudroil. J'étois toujours avec madame
de Maintenon dans sa chambre, soit dans celle du
1. Ce jour-là, 24 août, après avoir dîné en public, bien qu'il
souffrît beaucoup, Louis XIV tint encore le Conseil des Finances
et travailla avec le Chancelier. Ce fut après le souper que son
état s'aggrava brusquement.
326 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
Roi; elle passa presque toutes les nuits auprès de lui,
je les passois avec elle; elle alloit quelquefois le
matin se coucher deux ou trois heures, ainsi que moi,
et revenoil passer le reste de la journée auprès de lui.
Ce fut elle qui pensa la première à lui faire recevoir
ses sacrements; quand elle lui en eut parlé, il lui dit
qu'il lui sembloit qu'il étoit encore de bonne heure,
qu'il ne se sentoit point absolument mal, mais qu'au
reste c'étoit une chose qui étoit toujours très bonne
à faire. Dès ce moment, il s'y prépara; elle l'aida elle-
même à s'examiner, en le faisant ressouvenir de plu-
sieurs fautes qu'elle lui avoit vu faire, afin qu'il s'en
humiliât et qu'il en demandât pardon à Dieu. Le Père
le Tellier le confessa, et après qu'il l'eut confessé, il
ne le quitta presque plus.
Dès l'instant qu'il eut fini sa confession, il fit s'ap-
procher madame de Maintenon et lui dit : « Madame,
je suis un peu plus en paix; je me suis confessé de
mon mieux; mon confesseur m'a dit qu'il faut que
j'aie une grande confiance dans la miséricorde de
Dieu, vous me le dites aussi », et en pleurant, il ajouta
tout haut : « Mais je ne me consolerai jamais de
l'avoir offensé. » Envisageant la mort avec les senti-
ments d'un vrai chrétien, il reçut le Saint Viatique de
la main du cardinal de Rohan, grand aumônier de
France, ainsi que l'Extrême-Onction qu'on lui donna
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 327
en même temps '. Pendant qu'on lui administroit ses
sacrements, il n'étoit occupé qu'à penser à Dieu et à
son salut; il prononçoit des actes et des prières par
cœur, et répondoit lui-même à presque toutes les
prières de l'Église. Quand il eut reçu ses sacrements,
on examina ses jambes de nouveau, et il fut décidé
qu'il falloit y faire des incisions pour essayer de
découvrir la source du mal. Celte opération fut des
plus vives et des plus douloureuses, les chirurgiens
étant obligés d'enfoncer jusqu'à l'os; il supporta néan-
moins toutes ces douleurs avec une fermeté inconce-
vable. Ces incisions ne firent rien découvrir, et tirent
juger au contraire que le sang étoit entièrement gan-
grené, d'oij l'on conclut que la maladie étoit incurable.
Après cette opération, on dit au Roi en lui présen-
tant des cordiaux : « On veut, Sire, vous rappeler à
la vie. — La vie ou la mort, répondit-il, tout ce qui
plaira à Dieu. »
Le 26 août, qui n'étoit que le surlendemain que
1. Le 25, jour de la Sainl-Louis, qui était sa fête, Louis XIV
voulut que les musiciens vinssentcomme de coutume luidonner
une aubade à son réveil; il dîna encore en public, et vingt-
quatre violons jouèrent dans l'antichambre pendant son
diner. Mais son état s'étant aggravé le soir, « le Viatique et les
saintes huiles lui furent apportés, dit Dangeau, un peu avant
huit heures, par le degré dérobé par lequel on entre dans les
cabinets de S. M., et cela s'est fait avec tant de précipitation,
que cette pieuse et triste fonction devoit être faite avec plus
de décoration pour le moindre citoyen ». {Dangeau, t. XVI,
p. 119.)
328 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
son mal avoit été absolument déclaré dangereux, ce
monarque, aussi grand et aussi admirable dans le
triste état où il se trouvoit réduit que dans le phis
brillant éclat de son règne, jugeant, tant sur les
propos des médecins que par ce qu'il voyoit de ses
propres yeux qu'il ne reviendroit point de cette
maladie, et que peut-être il ne lui restoit que très peu
de jours à vivre, pensa tout de bon à donner tous ses
derniers ordres, et à faire toutes les dispositions
nécessaires après lui; le tout avec ce même courage,
cette même fermeté et cette même présence d'esprit
qu'on lui reconnut toute la vie. 11 fit venir monsieur
le Chancelier, travailla deux heures avec lui ce jour-
là et autant le jour suivant'; devant lui, il mit ordre
1. On sait que Louis XIV ajouta à son testament, qui porte
la date du 2 août 1714, et qui avait été déposé au Parlement,
deux codicilles. Par le premier de ces codicilles, il donnait au
duc de Villeroy, que son testamenlnommaitgouverneur du jeune
Roi, autorité sur les officiers et les troupes composant la maison
du Roi; par le second, il nommait l'abbé Fleury, ancien
évêque de Fréjus, précepteur, et le Père le Tellier, confesseur
du jeune roi. i.e premier de ces codicilles est daté du 13 août,
le second du 2o. 11 n'est donc pas exact, comme le dit Saint-
Simon, que Louis XIV ait dicté au chancelier le 25 août,
« madame de Maintenon présente » un codicille par lequel il
soumettait toute la maison civile et militaire du Roi au duc du
Maine et, sous ses ordres, au maréchal de Villeroy. La dispo-
sition qui confiait au duc du Maine la personne du Roi est
dans le testament même; celle qui concerne Villeroy est du
13 août. Le codicille du -25 ne concerne que Fleury et le Tel-
lier. Testament et codicilles furent au reste cassés par le Par-
lement, le 2 septembre, c'est-à-dire le lendemain même de la
mort du Roi.
1
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 329
ensuite à sa cassette de papiers. Madame de Mainte-
non, qui étoit auprès de lui, ainsi que moi, l'aidoit à
les visiter, et quand il en fut à certains écrits qui
pouvoient brouiller deux ministres, il dit à madame
de Maintenon : « Brûlons ceux-ci avec grand soin : il
ne faut pas qu'un tel en ait connoissance. » Il regar-
doit d'autres papiers en souriant, comme des listes
de Marly, de Fontainebleau, etc., et disoit : « Nous
pouvons brûler tout cela ».
Quand il eut fini la visite de ses papiers, monsieur le
Chancelier se retira; alors, restant seul avec madame
de Maintenon et moi, il pria madame de Maintenon
de lui donner ses poches; il y fouilla lui-même, et
chercha tout ce qu'il y avoit à en ôter; y ayant trouvé
son chapelet, il le donna à madame de Maintenon en
lui disant : « Ce n'est pas comme relique, mais pour
souvenir. » 11 y trouva aussi sa boîte à bonbons, et il
me la -donna'.
Lorsqu'il eut fini la visite de ses poches, il parla à
madame de Maintenon d'une manière et dans des
termes qui prouvoient bien toute l'estime et toute la
confiance qu'il avoit toujours eues en elle. J'entendis
1. Cette boîte n'est autre chose qu'une petite boite d'écaillé
ronde, toute des plus simples. (\ote du mmniscrit.) Nous avons
pu voir celte boite précieusement conservée dans la famille
d'Aumale. Elle correspond exactement à la description qui en
est faite. Elle est seulement cerclée d'or.
330 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d' AU MALE.
presque tout ce qu'il lui dit'. Madame de Maintenon,
sensible, comme elle devoit rètre, à toutes ses
paroles, les recueillit précieusement, et on les a trou-
vées écrites de sa main dans son testament.
11 lui ûl ses adieux trois fois, en deux jours diffé-
rents. La première fois, il lui dit qu'il navoit de
regret en mourant que celui de la quitter, mais qu'il
espéroit que si Dieu lui faisoit miséricorde, il larejoin-
droil un jour dans l'autre monde. Madame de Main-
tenon lui dit, pour toute réponse, qu'elle le prioit de
ne plus penser qu'à Dieu, qu'il devoit actuellement ne
s'occuper que de lui seul.
La deuxième fois, il lui demanda pardon de n'avoir
pas assez bien vécu avec elle, qu'il regrettoit de ne
l'avoir pas rendue heureuse, mais qu'il l'avoit tou-
jours aimée et estimée également. A ces dernières
paroles, il ne put retenir ses larmes; il lui demanda
s'il n'y avoit personne dans sa chambre; elle lui
dit que non. « Au reste, ajoula-t-il , quand ou
verroit que je m'attendris avec vous, personne n'en
seroit surpris. » Madame de Maintenon, cepen-
dant, sortit quelques moments de sa chambre, dans
1. « Mademoiselle d'Aumale n'avoit en écrivant qu'elle et
madame de Maintenon en tête... et toujours elle, c'est fasti-
dieux. >. Telle est l'observalion que ce passage avait suggéré à
l'abbé Garrigues. C'est cependant le témoignage personnel de
mademoiselle d'Aumale qui fait l'intérêt du récit.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aLMALE. 331
la crainte qu'il ne se fît mai, s'il continuait de pleurer.
La troisième fois, il lui dit avec un ton de tendresse
et d'attendrissement : « Qu'allez-vous devenir. Ma-
dame? car vous n'avez rien. » Elle lui répondit : « Je
suis un rien; ne vous occupez que de Dieu, » et
elle le quitta. Mais quand elle eut fait deux pas,
réfléchissant sur l'incertitude où elle étoit du traite-
ment que lui feroient les princes, elle revint auprès
du Roi et le pria de demander seulement à monsieur
le duc d'Orléans d'avoir de la considération pour elle;
il lui promit et le fit effectivement, comme on le verra
à la fin du petit discours qu'il fit à ce prince, et auquel
on peut ajouter foi, car ce fut lui qui le publia, dès
qu'il fut hors de la chambre du Roi.
Quelque attendrie que fût madame de Maintenon
de toutes les choses que le Roi lui disoit, elle avoit
grand soin de ne point pleurer devant lui, et s'éloi-
gnoit quand elle voyoit qu'elle ne pouvoit plus retenir
ses larmes. Le jour même qu'il avoit été administré,
il fit venir le Dauphin, amené par madame de Venta-
dour, et il lui dit ' : « Mon enfant, vous allez être un
grand Roi. Ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu
1. Il y a plusieurs versions, semblables par le fond, un
peu dilTérenles par la forme des célèbres paroles de Louis XIV
à son héritier. Le texte que donne mademoiselle d'Aumale
n'est pas tout à fait conforme à celui de Saint-Simon ni à celui
de Dangeau. Le texte du Mercure est le même que celui de
332 MEMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
pour la guerre. Songez toujours à rapporter à Dieu
toutes vos actions; faites-le honorer par vos sujets.
Je suis au désespoir de les laisser dans l'état oîi ils
sont. Suivez toujours les bons conseils; aimez vos
peuples; je vous donne le Père le ïellier pour
confesseur; n'oubliez jamais la reconnaissance que
vous devez à madame la duchesse de Ventadour. Je
ne puis trop vous marquer la mienne. » Après quoi il
embrassa le Dauphin deux fois de suite, lui donna sa
bénédiction, et, comme il s'en alloit, il leva les mains
au ciel et fit une petite prière en le regardant. 11
avoit écrit quelque temps avant une lettre qu'il adres-
soit au Dauphin, et qu'il confia au maréchal de Ville-
roy, pour la remettre à ce jeune prince lorsqu'il
auroit atteint l'âge de dix-sept ans. Cette lettre, dans
laquelle on trouvera tout ce que le zèle, la reli-
gion, le bon sens et la tendresse paternelle ont
de plus persuasif et de plus touchant, étoit écrite
tout entière de sa main. La copie que j'en ai est des
plus authentiques, ayant été faite sur l'original même.
On la trouvera à la fin de ce livre *.
Dangeau, sans la phrase relative au Père le Tellier que le
Mercure supprime, probablement parce que le Régent avait
ôté à Louis XV le Père le Tellier comme confesseur. M. Leroi
(Curiosités historiques, p. 206) a publié une troisième version
qui parait la plus authentique.
1. Cette lettre termine en effet le manuscrit; nous la publions
en appendice.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 333
Le lendemain, après que le Roi eut reçu ses
sacrements, après avoir entendu la messe qu'on lui
dit dans sa chambre tant que dura sa maladie, il fît
approcher les cardinaux de Rohan et de Bissy*, et leur
dit, en présence d'un grand nombre de courtisans, qu'il
étoit satisfait du zèle et de l'application qu'ils avoient
fait paroitre pour la défense de la bonne cause;
qu'il les exhortoit à avoir la môme conduite après
sa mort, et qu'il avoit donné de bons ordres pour
les soutenir. Il ajouta que Dieu connoissoit ses bonnes
intentions et le désir ardent qu'il avoit eu d'établir la
paix dans l'église de France; qu'il s'étoit flatté de la
procurer, cette paix si désirée, mais que Dieu n'avoit
pas voulu qu'il eût cette satisfaction; que peut-être
cette grande affaire tlniroit plus promptement et plus
heureusement dans d'autres mains que dans les
siennes; que, quelque droite qu'eût été sa conduite,
on avoit peut-être cru qu'il n'avoit agi que par pré-
vention, et qu'il avoit porté son autorité trop loin.
Enfin, après avoir encore fortement exhorté ces deux
cardinaux à soutenir la vérité avec la même ferveur
qu'ils avoient fait paroître jusqu'à présent, il leur
déclara qu'il vouloit mourir comme il avoit vécu.
1. Ces deux cardinaux avaient joué un grand rôle dans
l'afTaire de la Bulle Unigenitus, et s'étaient prononcés pour son
adoption.
334 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
dans la religion catholique, apostolique et romaine,
et qu'il aimoit mieux perdre mille vies que ces sen-
timents. Ce discours dura assez longtemps, et il
le fit en termes si nobles, si touchants et avec
tant de force, quoiqu'il fût déjà très mal, qu'il
étoit aisé de connoître qu'il étoit pénétré de ce qu'il
disoit.
Le même jour, le Roi fit approcher tous les princes,
ducs et seigneurs qui étoient dans sa chambre, et leur
dit : « Messieurs, je vous demande pardon du mau-
vais exemple que je vous ai donné. J'ai bien à vous
remercier de la manière dont vous m'avez tous servi,
de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez
tous montrés; je suis bien fâché de n'avoir pas fait
pour vous tout ce que j'aurois bien voulu; je vous
demande pour mon petit-fils la même application
et la même fidélité que vous avez eues pour moi.
J'espère que vous contribuerez tous à entretenir
l'union, et que, si quelqu'un s'en écartoit, vous aide-
riez à le ramener. Je sens que je m'attendris, que je
vous attendris aussi; je vous en demande pardon.
Adieu, Messieurs, je compte que vous vous souvien-
drez quelquefois de moi. »
Il dit ensuite au maréchal de Villeroy : « Monsieur
le Maréchal, je vous donne en mourant une nouvelle
marque de mon amitié et de ma coniiance. Je vous
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 335
fais gouverneur du Dauphin, ce qui est l'emploi le
plus important que je puisse vous donner à remplir
après ma mort. Vous saurez par mon testament ce
que vous devez faire, à l'égard du duc du Maine. Je
ne doute pas que vous ne me serviez avec la même
fidélité après ma mort que vous l'avez fait pendant
ma vie. J'espère que mon neveu (le duc d'Orléans)
vivra avec vous, avec la considération et la confiance
qu'il doit avoir pour un homme que j'ai toujours
aimé. Adieu, monsieur le Maréchal; souvenez-vous
quelquefois de moi. »
Le Roi fit entrer ensuite toutes les princesses pour
leur dire adieu, et comme la plupart pleuroient, et
que plusieurs même sanglotoient fort haut, il leur
dit en riant : « Il ne faut pas pleurer comme ça. »
H les fit toutes approcher de son lit, et dit à cha-
cune d'entre elles ce qui lui convenoit; ensuite il en
exhorta deux, qui étoient fort mal ensemble, à bien
vivre entre elles dorénavant, et à se raccommoder,
ce qu'elles firent sur-le-champ*.
Après quoi, tout le monde s'étant retiré, il parla
au duc d'Orléans en particulier et lui dit (c'est le duc
d'Orléans même qui, en sortant de l'appartement du
1. Ces deux princesses étaient la duchesse d'Orléans et sa
fille la duchesse de Berry. L'origine de la brouille était un
collier de perles que la duchesse d'Orléans avait refusé de
donner à sa fille.
336 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
Roi, répéta ce qu'il lai avoit dit) qu'il l'avoit tou-
jours aimé, qu'il ne lui faisoit point de tort, et qu'il le
verroit par les dispositions qu'il avoit faites; il lui
recommanda sur toutes choses d'avoir de la religion,
en lui disant qu'il n'y avoit que cela de bon et de
solide. Ensuite il lui parla de madame de Maintcnon,
en lui disant (ce sont ses propres paroles) : « Mon
neveu, je vous recommande madame de Maintenon;
vous savez la considération et l'estime que j'ai
toujours eues pour elle; elle ne m'a donné que de
bons conseils, j'aurois bien fait de les suivre; elle
m'a été utile en tout, mais surtout pour mon salut;
faites tout ce qu'elle vous demandera pour elle,
pour ses parents, ses alliés, ses amis; elle n'abusera
pas de votre bonne volonté; qu'elle s'adresse direc-
tement à vous pour tout ce qu'elle voudra. » Après
quoi, il l'embrassa deux fois fort tendrement, et lui dit
adieu.
Il recommanda à Monsieur le Duc ' et à Monsieur le
prince de Conti - de contribuer à l'union qu'il dési-
1, Louis-Henri de Bourbon, duc de Bourbon, prince de
Condé, né à Versailles le 18 août 1692, mort à Chantilly le
27 janvier 1740. Il avait épousé, le 9 juillet 1713, Marie-Anne
de Bourbon.
2. Louis-Arinand de Bourbon, né à Paris le 10 novem-
bre 1695, nommé d'abord comte de la Marche, prince de Coati
après la mort de son père le 22 février 1709, marié le
9 juillet 1713 à Louise-Elisabeth de Bourbon, dite mademoi-
selle de Charolais, mort en 1727.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 337
roit qui fût entre les princes, et ajouta au prince de
Conti de ne pas suivre l'exemple de ses ancêtres sur
la guerre. Il parla aussi à monsieur le duc du Maine
et à monsieur le comte de Toulouse, et leur dit à
chacun ce qu'il crut leur convenir.
Il recommanda les finances à monsieur Desmarets *
et les affaires étrangères à monsieur de Torcy '.
Il avoit eu la présence d'esprit, dès qu'il sut que
sa maladie étoit mortelle, d'ordonner qu'aussitôt après
sa mort, on menât le Dauphin à Vincennes, et se
souvenant que le grand maréchal des logis ^ n'avoit
jamais arrangé de logement dans ce château, parce
que la Cour n'y avoit pas été depuis cinquante ans, il
donna ordre qu'on allât prendre le plan qu'il savoit
être serré dans un endroit qu'il indiqua, et qu'on le
1. Nicolas Desmarets, né le 19 septembre 1648, était neveu
de Colbert. Il fut nommé conseiller au Parlement en 1672, et
contrôleur des finances en 1708. Disgracié après la mort de
Louis XIV, il mourut à Paris le 4 mai 1721.
2. Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy et de Sablé, né
le 14 septemljre 1665, avait été chargé des Affaires étrangères
depuis la mort de son père, Colbert de Groissy. Il mourut le
2 septembre 1746. Il a laissé des Mémoires publiés dans la
collection Petitot et un Journal publié par M. Masson.
3. Louis d'Oger, marquis de Gavoie, s'était distingué au pas-
sage du Rhin.
Lasalle, Beringhen, Nogent, d'Ambre, Cavoie.
Fendent les flots tremblants sous un si noble poids.
dit Boileau dans sa célèbre épître. Il fut nommé maréchal
général des logis en 1677, et mourut le 3 février 1716, âgé de
soixante-seize ans environ.
T. II. 22
338 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
portât au maréchal des logis, pour lui faciliter le
logement qu'il devoit faire.
Cependant les approches de la mort du Roi met-
toient en toute la Cour en grand mouvement. Le contenu
de son testament, qu'il avoit ci-devant déposé entre
les mains du Parlement, avoit transpiré, et éloit venu
à la connoissance du duc d'Orléans qui, ne trouvant
pas dans les dispositions du Roi qu'il fût traité
comme il le méritoit, ni comme il le déslroit, avoit
déjà pris des mesures pour s'assurer la part qu'il
croyoit lui être due dans le gouvernement ', Dès que
la maladie du Roi avoit été déclarée mortelle, il avoit
travaillé plus sérieusement à venir à bout de son
dessein; en conséquence, il avoit traité secrètement
avec plusieurs seigneurs qu'il s'ctoit attachés. Ses
menées ne transpirèrent pas d'abord; mais les der-
niers jours de la vie du Roi, on s'aperçut bien que le
Duc n'étoit occupé que de ses intérêts, et tout le
monde en raisonnoit tout bas.
Madame de Maintenon, comme je l'ai déjà dit, ne
quittoit presque pas le Roi, ni le jour ni la nuit, et
lui parloit toujours de Dieu. 11 lui dit une fois : « J'ai
1. Par son testament, Louis XIV enlevait en effet toute auto-
rité au duc d'Orléans qu'il nommait seulement chef d'un Con-
seil de Régence dont tous les memiires étaient désignés par le
testament, et sans l'avis duquel il ne pouvait prendre aucune
mesure importante. Le chancelier Voysin a été accusé d'avoir
livré au duc d'Orléans le secret du testament de Louis XIV.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 339
beaucoup offensé Dieu, Madame, mais il est bien
bon; il me fera peut-être miséricorde: on me dit
même que je dois l'espérer; je vous avoue que je
commence à croire qu'il n'est pas si difficile de
mourir qu'on se l'imagine. — Cela n'est pas aisé
à tout le monde, lui dit-elle; quand il faut com-
mencer par le catéchisme auprès d'un mourant qui
a été impie toute sa vie, qui tient à des attachements,
qui a la haine dans le cœur, des restitutions à
faire. — • Ah! dit le Roi, je n'en ai à faire à per-
sonne comme particulier, mais pour ce qui regarde
le Royaume, je n'ai d'autre ressource que d'espérer
en la miséricorde de Dieu*. »
Le quatrième ou cinquième jour de sa maladie,
tout étant désespéré, un empirique, nommé Brun"-,
1. Les Mémoires des clames de Saint-Gyr, dont le manuscrit
original est au Grand Séminaire à Versailles, contiennent un
récit de la mort de Louis XIV qui offre des ressemblances frap-
pantes, comme nous l'avons déjà dit, avec celui que nous
publions ici. Le texte des paroles adressées par le Roi au petit
Dauphin, à Villeroy, aux Princesses et à madame de Maintenon
est exactement le même. 11 n'y a pour nous aucun doute que
madame du Pérou, à qui on attribue généralement la rédaction
de ces Mémoires, n'ait eu entre les mains ce cahier de made-
moiselle d'Aumale et ne l'ait copié presque textuellement.
2. « Une espèce de manant provençal, fort grossier, apprit
l'extrémité du Roi en chemin de Marseille à Paris, et vint le
matin à Versailles avec un remède qui, disait-il, guérissait la
gangrène. Le Pioi étoit si mal, et les médecins tellement à
bout, qu'ils consentirent sans difliculté, en présence de madame
de Maintenon et du duc du Maine. Fagon voulut dire quelque
chose; ce manant, qui se nommoit Le Brun, le malmena fort
brutalement. >'(Sa;H^^'^mo«, Edit.Ghéruel de 18î:9, t. Xli, p. 377.)
340 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
proposa un élixir qu'il lui croyoit propre et conve-
nable. Les médecins ne s'y opposèrent pas : le Roi
en prit quelques gouttes qui le ranimèrent un peu
et lui donnèrent même de l'appétit; il en prit encore
le lendemain, ce qui fit encore un assez bon effet;
mais, petit à petit, la gangrène gagna, et ce remède ne
fît plus rien. Quelques personnes ont prétendu que
pendant ces deux jours que le Roi fit usage de cet
élixir, comme il parut se trouver beaucoup mieux',
les partisans du duc d'Orléans l'abandonnèrent, que
le Duc s'en aperçut, et qu'il ne put s'empêcher de dire
à un de ses favoris : « Si le Roi mange encore une
fois, je n'aurai plus personne. » 11 peut bien avoir
tenu ce propos; on me l'a dit, mais je ne lui ai point
entendu tenir.
La nuit du 27 au 28 août, il fut fort agité, et à
tout moment on l'entendoit prier Dieu et faire toutes
les prières qu'il faisoit ordinairement dans son lit,
frappant sa poitrine au Confiteor, et nommant, entre
haut et bas, toutes les personnes pour qui il prioit,
1. Après avoir pris plusieurs doses de la drogue de Brun,
Louis XIV avait semblé, en effet, reprendre des forces, en
particulier dans la matinée du 29. « Il a paru ce matin que cet
élixir spiritueux ranimoit le Roi, et lui donnoit plus de force
qu'il n'en avoit eu la veille; et comme la plupart des gens
sont extrêmes en tout, et surtout les dames, elles vouloient
que Brun fut une espèce d'ange envoyé du ciel pour guérir le
Roi, et qu'on jetât tous les médecins de la Cour et de la ville
dans la rivière. » (Journal de Dangeau, t. XVI, p. 133.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 341
comme : « Le Roi mon père, la Reine ma mère. »
Quoique, dans les derniers jours de sa vie, il eût
souvent la tête embarrassée, quand on lui parloit de
Dieu, il paroissoit toujours revenir à lui, et répondoit
exactement à tout ce qu'on lui disoit. On l'entendoit
presque toujours parler entre ses dents, et quand on
approchoit pour voir ce qu'il disoit, on n'entendoit
que des prières.
Le 28 août au matin, on lui proposa un bouillon;
il répondit : « Ce n'est pas ce qu'il me faut; appelez
mon confesseur. » Ce jour-là, ayant perdu connois-
sance pendant quelque temps, quand elle lui fut
revenue, il dit au Père le Tellier : « Mon père,
donnez-moi encore une absolution générale de tous
mes péchés. » Dans un autre moment, il dit : « J'es-
père que Dieu me fera miséricorde. » Et il ajouta :
« Il est bien vrai que nous n'avons qu'une chose
à faire qui est notre salut, mais nous y travail-
lons toujours trop tard. » Madame de Maintenon
lui demanda s'il souffroit beaucoup : « Non, lui dit-il,
c'est ce qui m'afflige. » Et il dit aux médecms qui
avoient l'air tristes et affligés : « M'aviez-vous donc
cru immortel? Pour moi, je ne me l'étois pas cru'. »
1. Suivant Saint-Simon et Dangeau, ce ne serait pas à ses
médecins, mais à deux garçons bleus, c'est-à-dire à deux
garçons de sa cliambre, que Louis XIV aurait tenu ce propos
bien connu.
342 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
Comme j'élois presque toujours dans sa chambre
avec madame de Maintenon, je fus chargée par le
maréchal de Noailles de lui parler un peu du cardi-
nal, son frère, et de tâcher qu'il consentît à le voir.
Je lui en parlai effectivement; je hii demandai s'il
n'avoit rien contre monsieur le cardinal de Noailles :
« Non, me répondit-il, je n'ai rien de personnel contre
lui, et s'il veut venir tout à l'heure, je l'embrasserai
de tout mon cœur, s'il veut se soumettre au Pape.
Car je veux mourir comme j'ai vécu, catholique,
apostolique et romain. » J'allai porter cette réponse
à monsieur le Cardinal qui me dit : a En ce cas-là,
j'ai du regret, à cette heure, que vous lui en ayez
parlé. » 11 n'en fut plus question depuis, et le Roi ne
le vit point '.
La nuit du 28 au 29 ne fut pas meilleure que les
1. Suivant Saint-Simon, ce seraient Fagon et Maréchal qui
se seraient demandé « entre haut et bas » si on laisserait mourir
le Roi sans voir son archevêque. Le Roi aurait déclaré d'abord
que non seulement il ne s'y sentait point de répugnance,
mais qu'il le désirait. Madame de Maintenon aurait trouvé la
chose dangereuse, et après un conciliabule qui se tint, dans
la fenêtre, entre elle, le Père le Tellier et les cardinaux de
Rohan et de Rissy, les deux cardinaux auraient suggéré au Roi
de faire écrire au cardinal de Noailles par le chancelier, « qu'il
le verrait, à la condition qu'il accepterait la Constitution et
qu'il en donnerait sa parole ». (Saint-SiiJion, Édit. Chéruel
de 18o9, t. XII, p. 3T1.) Il est possible que cette réponse ait
été suggérée au Roi; mais l'intervention de mademoiselle
d'Aumale montre que madame de Maintenon y fut étrangère.
Madame de Maintenon était demeurée attachée au cardinal,
bien que celui-ci fût en disgrâce, à cause de son opposition à
la Rulle Uiiigenitus. Dangeau ne dit mot de l'incident.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 343
autres; chaque fois qu'il avoit la lête un peu libre, il
faisoit toujours quelque prière; on l'entendit cette
nuit-là se recommander à Dieu, en disant : « 0 mon
Dieu, quand me ferez-vous la grâce de me délivrer
de cette misérable vie? Je vous le demande de tout
mon cœur. » Madame de Maintenon lui parloit dès
qu'elle en trouvoit l'occasion; elle lui demandoit de
temps en temps s'il s'occupoit de Dieu; il lui répon-
doit chaque fois : « Oui, madame, j'y pense de tout
mon cœur. »
Toutes les fois qu'on a dit la messe dans sa
chambre, on lui a toujours donné son chapelet; il
s'en servoit comme à l'ordinaire, et il le dit encore le
28 août.
Le 29, il commençoit à être fort affoibli. Cependant,
malgré son peu de forces et son anéantissement, il
faisoit de même beaucoup de prières, et on l'entendoit
dire souvent : « 0 mon Dieu! ayez pitié de moi; j'en
ai besoin de toutes façons. »
Le curé de Versailles, qui le venoit voir très sou-
vent, lui dit que tout le monde faisoit des vœux pour
sa conservation. « Il n'est pas question de ma vie,
lui répondit-il, mais de mon salut, et je vous prie de
le bien demander à Dieu car j'ai confiance en vos
prières. »
Un des derniers jours de sa maladie, en donnant
344 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
quelques ordres il s'échappa à prononcer lui-même : le
jeune Roi. Les personnes qui étoient présentes ayant
fait une espèce de frémissement, il s'en aperçut et
leur dit : « Eh ! pourquoi cela vous fait-il cette impres-
sion, cela ne me fait point de peine. » Il appela ensuite
monsieur de Pontcharlrain, d'un ton de voix très
ferme, et lui dit : « INe manquez pas, dès que je serai
mort, d'expédier un brevet pareil à celui du feu roi
mon père, sans y rien changer, pour que mon cœur
soit porté aux Jésuites. »
Le 30 août, ses forces étoient si considérablement
diminuées, et lui-même étoit dans un affaissement si
prodigieux, qu'il fut assoupi presque toute la journée
ainsi que le jour suivant. Dans le commencement de
cet assoupissement, que les médecins regardèrent
comme un sommeil léthargique, j'étois, ainsi que j'ai
presque toujours été pendant toute sa maladie, dans
la ruelle de son lit, du côté opposé à celui où étoit
madame de Maintenon. Je cherchois ainsi qu'elle à le
réveiller un peu, en tachant de le faire parler. Il
avoit une chienne qu'il aimoit beaucoup, et qui, quoi
qu'il fût malade, passoit tous les jours plusieurs
heures, ou sur le pied de son lit, ou dans la ruelle,
et il lui donnoit de temps en temps quelques bon-
bons. Dans un moment où je vis qu'il se donnoit un
peu de mouvement, je pris une dragée, et, pour tâcher
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 345
de le ranimer, je lui présentai, en lui disant de la
donner à sa chienne ' ; mais il me répondit : « Donnez-
lui Yous-même » ; et je ne pus rien en tirer davan-
tage.
Les deux derniers jours de sa vie, n'ayant plus la
force de prononcer toujours des prières, je le voyois
élevant très souvent les mains au ciel en priant inté-
rieurement.
Un de ces deux jours le Père le Tellier, dans
l'exhortation qu'il lui faisoit, lui expliqua les der-
nières paroles de fAve Maria : mine et in hora
mortis nostrse; et depuis ce temps-là, toutes les fois
qu'il avoit la force de prononcer quelques mots, il les
répétoit, et il dit à madame de Main tenon avec un ton
de quelqu'un qui sent réellement sa mort approcher :
« Cela veut dire : maintenant, présentement, et à
l'heure de ma mort. »
Après être revenu d'une grande foiblesse, et
quelques moments avant d'entrer tout à fait en agonie,
il dit à madame de Maintenon qu'il vit encore auprès
de lui : « Il faut, madame, que vous ayez bien du cou-
rage et bien de l'amitié pour moi, pour demeurer là
si longtemps, » et un moment après, il lui dit encore :
1. '< Il vouloit des chiennes couchantes excellentes, dit Saint-
Simon. Il en avoit toujours sept ou huit dans ses cabinets, et
se plaisoit à leur donner lui-même à manger pour s'en faire
connoîlre. » (Saint-Simon, éd. Ghéruel de 1S57, t. XII, p. 464.)
34C MÉ.NKMRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
« Ne vous tenez plus là, madame; c'est un spectacle
trop triste, mais j'espère qu'il finira bientôt. »
Il entra en agonie dans la journée du 31, et en y
entrant il dit ces dernières paroles. « Priez pour moi
maintenant et à l'heure de la mort; mon Dieu, faites-
moi miséricorde, venez à mon aide, hâtez-vous de
me secourir. » Peu de temps après, il perdit connois-
sance; madame de Maintenon s'en aperçut bientôt,
alors, voyant qu'il ne la demandoit plus, et qu'on
n'avoit plus rien à attendre que le moment de sa
mort, elle sortit de chez lui et se prépara à partir
pour Saint-Cyr \ Cependant, avant de partir, elle
1. Le dépari précipité de madame de Maintenon, étant un
des actes de sa vie qui lui ont été le plus reprochés, il importe
d'établir les faits avec exactitude, d'autant plus que le récit,
un peu confus, de mademoiselle d'Aumale n'est pas tout à fait
conforme à la réalité. D'après ce récit, il semblerait que
madame de Maintenon n'eût quitté le Roi que le 31 août. S'il
en était ainsi, on ne s'expliquerait pas comment elle aurait
pu, ainsi que mademoiselle d'Aumale va le dire quelques
lignes plus loin, revenir le lendemain, rappelée par le maré-
chal de Yilleroy, pendant un intervalle de connaissance du
Roi, puisque le l\oi mourut le 1" septembre, à. huit heures un
quart. 11 est bien vrai qu'elle partit, revint, et repartit; mais
c'est à Dangeau qu'il faut demander la date exacte de ces
allées et venues. Ce fut le 28 août, à sept heures du soir,
qu'ayant trouvé le Roi fort assoupi, elle partit pour la pre-
mière fois pour aller coucher à Saint-Cyr et y faire ses dévo-
tions, avec l'intention de revenir, si la vie du Roi se soutenait.
Le lendemain malin, une nouvelle dose de la drogue de Brun
(et non point, comme le dira tout à l'heure mademoiselle
d'Aumale, d'un second empirique) lui ayant été administrée,
il reprit un peu connaissance, et madame de Maintenon. pré-
venue sans doute, comme le dit mademoiselle d'Aumale, par le
maréchal de Yilleroy, s'empressa de revenir. Elle passa à son
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 347
voulut que monsieur Briderey, supérieur des laza-
ristes missionnaires, qui étoit alors son confesseur,
vit le Roi, et l'assurât qu'elle n'avoit plus rien à faire
auprès de lui. En conséquence elle me dit de mener
monsieur Briderey dans la ruelle du Roi. Je l'y
menai effectivement; il le vit et revint dire à madame
de Maintenon : « Vous pouvez partir; vous ne lui
êtes plus nécessaire. » Sur cette assurance, elle partit,
et moi avec elle. Elle quitta Versailles avant que le
Roi fût mort, parce qu'elle appréhendoit extrêmement,
quelque soumise qu'elle fût à la volonté de Dieu, de
n'être pas maîtresse d'elle dans ce triste moment.
Elle avoit encore une autre appréhension, c'étoit
d'être insultée en chemin; car, ayant une grande
expérience et une très mauvaise opinion d'elle-même,
elle pensoit qu'on pourroit la traiter comme on a
souvent traité d'autres personnes en faveur, quand
elles ont eu tout perdu. C'est ce qui lui avoit fait
prendre le parti de me dire en avance d'avoir soin
de lui faire venir un autre carrosse que le sien, quand
chevet toute la journée du 29 et celle du 30. Ce fut le 30, à
cinq heures du soir, que le l^oi « ayant été toute la journée,
dit Dangeau, dans un assoupissement presque continuel et
n'ayant quasi plus que la connoissance animale », madame de
Maintenon s'en alla à SaintCyr, pour n'en sortir plus jamais.
Madame elle-même, si peu favoral)le qu'elle fut à madame de
Maintenon, dit dans sa Correspondance. (Édit. Brunet, 1. 1, p. 189) :
" Tout le monde croyait le Roi mort lorsque madame de
Maintenon s'est retirée. »
348 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
il seroit temps qu'elle partît pour Saint-Gyr. Effecti-
vement, je lui fis venir celui du maréchal de Villeroy
dont les gens l'escortèrent aussi ; outre cela, le maré-
chal de Villeroy avoit fait placer des gardes de dis-
tance en distance tout le long du chemin de Saint-Cyr.
Je crois pourtant qu'elle auroit pu se passer de toutes
ces précautions.
Quand elle fut montée en carrosse, elle me dit,
fondant en larmes : « Ma douleur est grande, mais
elle est assez tranquille; je pleurerai souvent, mais
ce seront des larmes de regret et de tendresse.
D'ailleurs, les sentiments de piété du Roi et sa mort
chrétienne sont de grands motifs de consolation pour
moi. » Elle m'ajouta: « Je n'ai jamais demandé sa vie,
depuis qu'il est malade, mais son salut. » Quelques
moments après, elle me dit : « Nous allons le pleurer
et travailler pour sa gloire par nos prières, après
quoi nous ne songerons plus qu'à notre salut et à faire
de bonnes œuvres. »
En me parlant de Saint-Cyr, elle me dit : « Cette
maison perd son père et sa mère ; car je vais lui être
bien inutile, après avoir eu tout pouvoir pour elle,
auprès de celui que nous pleurons. » En entrant à
Saint-Cyr, ses sanglots redoublèrent, et elle me dit :
« Je ne veux plus m'occuper que de Dieu et de mes
enfants. »
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 349
Le Roi n'éloit pas encore mort quand nous arri-
vâmes à Saint-Cyr. A tous les quarts d'heure, mon-
sieur le maréchal de Villeroy nous envoyoit un cour-
rier pour nous mander où il en éloit pendant la durée
de son agonie. Un second empirique lui donna une
potion qui le ranima; la connoissance lui revint; le
maréchal de Villeroy envoya sur-le-champ quérir
madame de Main tenon. Nous partîmes à l'instant; elle
entra dans la chambre du Roi qui la reconnut; peu
de moments après, il retomba sans connoissance;
alors, elle ne put plus tenir, elle sortit de sa chambre;
quelques minutes après, elle m'envoya voir si la
connoissance ne revenoit pas. J'y fus; j'entrai dans la
ruelle de son lit; je revins dire à madame de Main-
tenon qu'il étoit comme elle l'avoit laissé et nous
repartîmes. Enfin, le premier de septembre, un cour-
rier arriva à huit heures et demie du matin', qui
apporta la nouvelle de la mort. Toute la maison de
Saint-Cyr se rendit sur-le-champ à l'église pour
prier Dieu. Pour apprendre à madame de Maintenon
qu'il étoit mort, j'allai lui dire tout simplement :
« Madame, toute la maison est en prières à l'église. »
Je n'eus pas besoin de lui en dire davantage; elle
\. Le Roi est mort ce malin à huit heures un quart et demi;
il a rendu l'àme, sans aucun effort, comme une chandelle qui
s'éteint. (Dangeau, t. XVI, p. 136.)
3oO MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
comprit ce que cela vouloit dire; elle redoubla ses
prières, assista dès ce jour même à tout l'office des
morts, et le lendemain au service; après quoi elle
vint pleurer avec la communauté. Sentant bien que la
vue des demoiselles l'altendriroit, elle voulut les voir
toutes dès le jour même de la mort du Roi, afin que
tous les sujets qui pourroient redoubler sa douleur
fussent réunis en ce triste jour. Effectivement, elles
passèrent toutes devant elle, et ce défilé fut un fort
triste spectacle; madame de Maintenon fondoit en
larmes; les sanglots des demoiselles et même des
enfants l'attendrissoient encore. Elle fut très contente
de voir en eux cette sensibilité, et elle leur dit :
« J'espère, mes enfants, que je vous verrai sans atten-
drissement dans la suite; mais il n'y a pas moyen
aujourd'hui. » Et quelques heures après, elle dit :
« 11 faudra employer le reste de notre vie à leur
inspirer cette piété solide qu'avoit celui que nous
pleurons... »
Le Roi, après avoir été dans l'agonie toute la
journée du 31 et toute la nuit suivante, mourut enfin
le 1" septembre à huit heures du matin, dans la
soixante-dix-septième année de son âge, étant né le
5 septembre 1638. 11 avoit régné soixante-treize ans,
son règne ayant commencé le 14 mai 16/i3. Pendant
sa maladie, monsieur le duc d'Orléans avoit si bien su
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d' AU M A LE. 351
prendre toutes ses mesures pour empêcher l'exécu-
tion du testament du Roi que, dès le lendemain de
sa mort, il fut au Parlement, accompagné du comte
de Charolols \ du prince de Conti et du duc du Maine,
du prince de Bombes- et du comte de Toulouse, et il
y fut déclaré tout d'une voix régent du royaume pen-
dant la minorité de Louis XV.
On n'avoit point encore vu dans l'Europe un règne
plus long que celui de Louis XIV, et malgré tous les
propos que la calomnie a pu imaginer contre le règne
de ce monarque, il seroit difficile en France d'en
trouver un plus glorieux. Quel est, en effet, depuis
l'établissement de la monarchie, le roi de France qui
réunit comme lui dans sa personne tant de si belles
et si grandes qualités. Ce prince, grand et bien fait,
joignoit à une beauté mâle et majestueuse un air
de dignité qui brilloit dans toutes ses actions. Cette
même dignité se faisoit sentir jusque dans tous ses
propos, dans lesquels il employoit toujours le style le
plus correct et le plus exact.
Aussi brave guerrier qu'excellent politique, il
avoit peut-être plus de jugement et pensoit plus juste
qu'aucun homme de son royaume. Il étoit grand,
1. Charles de Boiirbon-Condé, comte de Cliarolais, né
en 1700, mort en 1760.
2. Louis-Auguste de Bourbon, prince de Dombes, né en 1700,
mort en 1755.
352 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
doux, humain, juste et bon. Il ajoutoit à ces rares
qualités un fond de religion dont, pendant longues
années, il est vrai, il ne lit pas grand usage, mais
qu'il sut bien mettre à profit, quand il fut revenu de
ses égarements, tant par le regret qu'il montra ouver-
tement des scandales qu'il avoit causés, que par
cette piété exemplaire dont il ne s'est jamais démenti,
plus de vingt-cinq ans avant sa mort...
Il ne me conviendroit pas de vouloir faire un éloge
de Louis XIV tel qu'il le mériteroit. Ce que je crois
pouvoir dire à sa gloire, c'est qu'il possédoit toutes
les qualités qui caractérisent un grand roi. Il avoit le
talent de se faire craindre, et celui de se faire aimer;
ses projets étoient réglés par le bon sens; la gloire de
sa couronne et le bien public étoient l'objet ordinaire de
ses entreprises; une partie des grands événements dont
son règne fut rempli, dira-t-on, n'a dû sa réussite qu'à
la prudence, à l'habileté et aux sages dispositions de
ses ministres : cela peut être, mais loin que ce soit un
motif pour diminuer sa gloire, on n'y voit au con-
traire que l'éloge de son discernement à faire choix
des hommes les plus capables de l'aider à tenir les
rênes du gouvernement, de même que de l'attention
et des soins qu'il apporta toujours à les conserver.
Ce monarque aussi tranquille dans la mauvaise for-
tune que grand dans la prospérité, par sa fermeté,
I
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 353
son courage et ses ressources étonnoit souvent ses
sujets et même ses ennemis.
On a pu lui reprocher son goût pour la guerre ; il
en a effectivement trop montré, dans le cours de son
règne, pour qu'on puisse aisément le laver de ce
reproche; aussi le vit-on se déclarer lui-même cou-
pable en ce point, lorsqu'au lit de la mort il recom-
manda surtout à son petit-fils de ne point aimer la
guerre comme il l'avoit aimée. Combien cependant ne
trouveroit-on pas de motifs pour le justifier, dans la
durée même de ces guerres, par les offres qu'il faisoit
souvent, pour les terminer, d'abandonner à ses ennemis
la meilleure partie de ses prétentions, par tout ce
qu'il mit en œuvre pour accélérer la paix de Nimègue,
par la cession qu'il fit de toutes ses conquêtes à Ryswick,
dernièrement encore par les propositions si désintéres-
sées, si réitérées et si désavantageuses même à sa cou-
ronne pour mettre fin à cette guerre qu'il eut à soutenir
si longtemps contre presque toutes les puissances de
l'Europe, et par le chagrin qu'il sentit et qu'il fit bien
paroître, d'être forcé de la continuer encore avec l'Em-
pereur '.
Ce prince, magnifique dans les occasions, généreux
I. Charles VI, empereur d'Allemagne, second fils de l'em-
pereur Léopold, né le l"' octobre 1685, fut appelé à l'Empire par
la mort de son frère Joseph I"; il mourut le 20 octobre 1740.
T. 11. 23
3oi MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE.
avec dignité, fit, il est vrai, des dépenses si prodi-
gienses que ses finances se trouvèrent épuisées. Il fut
sans doute inexcusable dans cette partie, mais qu'on
fasse au moins attention à tous les frais qu'il a été
obligé de faire pour soutenir ses guerres et surtout la
dernière. Qu'on se rappelle cette quantité de pensions
qu'il fit à tous ceux d'entre ses sujets qui avoient
vieilli dans ses armées, à tous ceux qui se dislin-
guoient dans la robe ou dans les lettres, celles qu'il
faisoit quelquefois même à des étrangers, générosité
rare et qui le faisoit connoître et admirer jusqu'aux
extrémités du monde. Qu'on pense à cette multitude
d'établissements si utiles à ses sujets et si glorieuse
pour sa mémoire. Qu'on examine celle quantité de
superbes bâtiments qui font et feront toujours l'admi-
ration des curieux. Que de raisons pour excuser ses
dépenses, que de monuments pour sa gloire ! On a pu à
juste litre lui reprocher Tincontinence; en effet, il ne
seroit pas possible de le justifier en ce point; mais on
peut dire à sa louange qu'autant il scandalisa la
France par ses débauches, autant il l'édifia, les vingt,
cinq dernières années de sa vie, par son exactitude à
s'acquitter des devoirs de chrétien, par sa piété, son
zèle à toute épreuve, et j'ose dire même, par sa péni-
tence qui ne fut pas moins publique que ses désor-
dres.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE d'aTMALE. 335
Quel autre monarque mérita d'ailleurs plus que lui
le beau titre de défenseur de la foi? Jamais prince fut-il
plus attaché à sa religion que Louis XIV, plus sensible
à ses progrès ou à ses pertes; plus désireux de
l'étendre au dehors et de la conserver au dedans. Il
détruisit le calvinisme '. On a vu, les dernières années
de sa vie, combien il fît d'efforts pour terminer les que-
relles excitées par le livre de Jansenius -, avec quelle
instance il avoit demandé la dernière Constitution, dans
l'espérance qu'elle apaiseroit toutes ces disputes, le zèle
qu'il montra pour la faire exécuter. Il alloit mettre la
dernière main à l'œuvre quand une mort prématurée
l'en empêcha. Plusieurs personnes ont prétendu qu'il
eût été plus avantageux pour la religion qu'il n'eiît pas
fait tout ce qu'il fit pour la soutenir, et qu'il eût mieux
valu qu'il n'eût pas fait venir cette dernière Bulle. C'est
un point sur lequel je ne puis rien dire. Est-ce cette
Bulle qui a produit le mal? l'a-t-elle augmenté? Ce qu'il
y a de vrai, c'est qu'avant son arrivée il y avoit eu
1. Les cruautés qui s'exercèrent alors étoient contre ses
ordres, ainsi qu'à son insu et à celui de madame de Maintenon •
on aura peine à croire cette anecdote, mais j'en ai des preuves
certaines, indubitables. (Note du manuscrit.)
2. Corneille Jansenius, né à Leerdam en Hollande, en 158o,
évêque d'Ypres en 1635, mort en 16.38. C'est de 3on célèbre
ouvrage intitulé VAiir/ustinus et publié après sa mort, que
furent tirées les cinq propositions dont la condamnation, pro-
noncée par le pape Innocent X et confirmée par Alexandre VII,
amena des dissensions si profondes dans l'Église de France.
3o6 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
beaucoup de disputes, et il y en eut encore après. Son
dessein cependant avoit été d'apaiser les troubles de
l'Église; mais la Providence n'a point permis qu'il y
réussît.
Ce prince enfin, qui le croiroit, bon roi, bon père,
bon chrétien, si fait pour être chéri et vénéré de tout
son royaume, mourut peu regretté d'une grande partie
de ses sujets. C'est ici où l'on peut bien voir au
naturel l'aveuglement, la légèreté et l'inconséquence
des François. Les uns, prévoyant que la mort de ce
monarque entraîneroit nécessairement un changement
d'administration et de gouvernement, peu contents de
leur fortune présente, se flattoient de trouver sous un
nouveau règne quelques moyens de l'augmenter. Les
autres espéroient voir incessamment diminuer cette
multitude d'impôts que la longueur d(; la nouvelle
guerre avait forcé de mettre sur les peuples. Les calvi-
nistes espéroient, sous un autre gouvernement, être
plus tranquilles et plus libres : les jansénistes, que ce
monarque n'avoit point ménagés, se flattoient que, sous
un nouveau règne, on les laisseroit agir et penser avec
plus de liberté. En un mot, la persuasion presque
générale où l'on étoit que les choses changeroient tout
à fait de face, jointe à l'intérêt de chaque particulier,
fit qu'un grand nombre de François vit la fin de ce
règne non seulement sans peine, mais même avec
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 357
plaisir. Loin de pleurer, comme ils le dévoient, nn roi
si digne de leurs larmes, on avu, le dirai-je?à la honte
de ces mêmes François, des feux de joie dans quelques
rues de Paris sur la nouvelle de sa mort.
Mais ces dispositions si peu favorables pour la
mémoire de Louis XÏV ne durèrent pas longtemps. Le
nouveau gouvernement dans lequel les François
aA^oient envisagé tant d'avantages fit bient(3t naître
des regrets; ils reconnurent en peu de temps leur
aveuglement et la grandeur de la perte qu'ils avoient
faite. Autant on avoit montré d'espérance et de joie
à la fin de son règne, autant on le pleura deux ans
après sa mort'.
La dernière partie du Manuscrit est consacrée
au récit de la vie de madame de Maintenon à
Saint-Cyr, depuis sa retraite, et se termine par sa
mort et son testament. C'est la reproduction à peu
près textuelle du Mémoire précédemment publié
piar nous. Aussi avons-nous cru devoir nous borner
à reproduire le jugement final de mademoiselle
1. Bien que cet éloge de Louis XIV ne soit pas sans quelques
restrictions qui sentent l'esprit du temps, cependant on voit
que mademoiselle d'Aumale était demeurée fidèle à la mémoire
du roi dans l'intimité duquel elle avait vécu, tout comme à
celle de sa bienfaitrice. On se rappelle celte lettre citée dans
l'Introduction du tome 1" qu'elle écrivait à son amie, madame
d'Havrincourt : •■ La Sainte- Vierge, le Roi, madame de Maintenon
et puis Saint-Cyr, ce sont là toutes mes passions. »
358 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
d'Aumale sur madame de Maintenon, auquel elle
entremêle cependant encore quelques traits de la vie
de sa 'protectrice.
Malgré tout ce que la calomnie a pu dire et imagi-
ner pour ternir la répulation de madame de Mainte-
non, toutes les personnes qui l'ont connue et qui l'ont
approchée de près s'accordent toutes à dire qu'il est
extrêmement dilTicile, pour ne pas dire impossible, de
voir réunies dans la même personne tant de vertus
et de bonnes qualités qu'il s'en trouvoit dans celle
admirable femme, que l'abbé de Verlol n'a pas fait de
difficulté de comparer à la femme foi'le de Salomon.
Je sais par plusieurs personnes, qui prétendent
l'avoir très bien connue, et par elle-même qui me l'a
répété bien des fois, que, malgré l'élévation où elle
est parvenue, elle n'eut jamais de goût pour la Cour'.
Je sens bien qu'on aura peine à le croire. Mais ce
qu'il y a de vrai, c'est que ce n'a jamais été que ses
directeurs et d'autres gens de bien qui, peut-être un
peu par intérêt pour leur fortune personnelle, l'ont
assurée que Dieu vouloit qu'elle y restât, et que, sans
cela, elle m'a déclaré cent fois qu'elle n'y seroit jamais
1. « Je haïssois la Cour et je n'ai jamais désiré d'y être, »
disait madame de Maintenon dans un entretien avec madame
de Glapion, le 18 octobre 1717. {Lettres historiques et édificmtes,
t. II, p. 454.)
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 359
demeurée, eL que, si elle ne se fût retenue, elle auroil
peut-être fait quelque échappée imprudente pour en
sortir. On la prit du côté de la piété et de la dévotion,
et on sut si bien lui insinuer qu'il n'étoit pas impos-
sible qu'elle fût quelque jour utile au salut du Roi,
qu'elle se laissa persuader; et de ce moment-là, effec-
tivement, cet objet seul borna toutes ses vues.
Elle m'entretenoit très souvent du regret qu'elle
avoit d'être obligée de rester à la Cour, et je me
souviens qu'un jour, en revenant de Saint-Cyr, après
m'avoir dit comme nous étions presque toujours
occupées de cette maison, elle me dit, en me paidant
de madame de Montespan et de la façon dont Dieu
gouverne ses créatures : « Dieu sait bien prendre
ses créatures par leur sensible. J'ai connu une
personne qui aimoit passionnément la Cour, et qui
en a été retirée, et moi, qui ne la peux supporter, il
faut que j'y passe ma vie. » Il faut avouer cependant
que si, comme je le crois (puisqu'elle me l'a dit elle-
même), elle avoit du chagrin d'être obligée d'y
rester, ce chagrin étoit bien diminué par les preuves
de bonté, de considération et d'amitié que le Roi lui
donnoit continuellement. Il en faisoit tant de cas
qu'il lui avoit donné tous les honneurs et privilèges
des princes; mais il faut dire aussi qu'elle ne s'en
servoit que quand elle ne pouvoit faire autrement,
360 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
et je l'ai vue très souvent faire retourner son cocher
lorsque, sans nécessité, il la faisoit entrer dans les
cours où il n'entroit que ceux qui avoient les entrées.
Le Roi se plaisoit si fort à sa conversation, et s'étoit
si bien accoutumé à ne point passer un jour sans la
voir que cela devenoit souvent pour elle une gêne
qu'elle avoit cependant grand soin de ne jamais
laisser entrevoir. Sur la lin de sa vie surtout, il avoit
plus de peine que jamais à se passer d'elle; il ne se
fit pas le moindre petit voyage qu'il ne voulût qu'elle
en fût; ce qui souvent la fatiguoit horriblement. Une
des dernières années de sa vie, il fit un voyage à
Fontainebleau, dans un temps où, sans être décidé-
ment malade, elle souffroit assez pour être hors d'état
de monter en carrosse, et même de sortir de son
appartement'. Les médecins qu'on avoit consultés
pour savoir s'il n'étoit pas possible qu'elle en fût,
décidèrent qu'elle étoit hors d'état de soutenir le
mouvement de la voiture. Le Roi, qui désiroit fort
qu'elle pût faire ce voyage, engagea les médecins
à trouver quelque expédient pour qu'on pût la trans-
porter. Il fut résolu qu'on la porteroit en chaise à
porteurs de Versailles à Sèvres où on la mettroit dans
1. « Elle fit bien des voyages à Marly, dans un état à ne pas
faire marcher une servante. Elle en fit un à Fontainebleau
qu'on ne savoit pas véritablement si elle ne mourroit point en
chemin. » (Saint-Svnon, Édit. Chéruel de 1837, t. XIII, p. 48j.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 361
un petit bateau qui la conduiroit jusqu'auprès de
Fontainebleau où elle retrouveroit d'autres porteurs,
pour la faire arriver jusqu'au château. Ce projet fut
ponctuellement exécuté. Ce ne fut point sans peine
qu'elle soutint ce voyage, mais le désir de plaire au
Roi sembloit diminuer ses douleurs, et les lui faisoit
supporter sans qu'on pût, pour ainsi dire, s'apercevoir
qu'elle souffroit.
Dans un autre petit voyage que le Roi fit à Petit-
Bourg, chez le duc d'Antin', il fallut encore que
madame de Maintenon en fût, malgré l'état de souf-
frances dans lequel elle se trouvoit pour lors; mais
la difficulté éloit de l'y déterminer. Le Roi ne vouloit
pas lui en parler lui-même, dans la crainte de la gêner
trop fort, supposé qu'elle ne fût réellement pas en
état de supporter le voyage ; c'est pourquoi il chargea
le duc d'Antin de cette commission. Il alla effective-
ment chez elle tout exprès pour lui en parler; il fit
1. Louis-Antoine de Pardaillan et de Gondrin, duc d'Antin,
fils du marquis et de la marquise de Montespan, né à Paris en
1665, fut d'abord menin de Monseigneur et devint ensuite
directeur général des bâtiments. Il mourut en 1736. D'Antin
avait trouvé la terre de Petit-Bourg dans l'héritage de madame
de Montespan qui l'avait achetée des héritiers La Ferronnays.
Ce fut en septembre 1707 que le Roi y fit le séjour dont il est
ici question, c'est-à-dire peu de mois après la mort de madame
de Montespan. Aussi la duchesse d'Orléans ne voulut-elle
point être du voyage, « ne pouvant se résoudre, disent les
Mémoires de Sourches (t. X, p. 397), à se trouver dans un lieu où
tout devoit lui représenter sa mère qu'elle venait de perdre » .
362 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
tout au monde ce qu'il put pour l'y résoudre; elle lui
répondit que, dans l'état où elle étoit, elle avoit une
peine extrême à se déplacer, que l'habitude qu'elle
s'étoit faite de jouir de toutes ses commodités, sans
sortir de son appartement, faisoit qu'elle ne pouvoit
prendre son parti de le quitter, à moins de nécessité.
Le duc lui dit à cela qu'elle se trouveroit chez lui
tout comme elle étoit chez elle, et qu'il apporteroit
tous ses soins pour qu'elle s'y trouvât aussi à son
aise que si elle étoit dans son propre appartement;
les instances réitérées qu'il lui lit, l'envie qu'elle
savoit que le Roi avoit qu'elle y vînt, firent qu'entin
elle s'y détermina.
Le duc d'Antin, homme d'un esprit attentif, indus-
trieux et galant, se voyant muni de la parole de
madame de Maintenon, sans qu'elle s'en aperçût et
sans faire semblant de rien, regarde bien la position
de son appartement, examine attentivement ses meu-
bles, leurs quantités, leurs qualités, leur couleur, fait
une revue exacte sur ses tables, sur ses tablettes, jette
un coup d'œil sur ses livres, remarque ceux qu'elle
lit actuellement, et après s'être bien mis dans la tête
l'arrangement total de son appartement, retourne
dire au Roi qu'il l'a déterminée à être du voyage';
1. Suivant Saint-Simon, d'Antin aurait gagné les valets de
madame de Maintenon pour pénétrer chez elle pendant qu'elle
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 363
puis, sans dire mot, part sur-le-champ pour Petit-
Bourg (le Roi n'y de voit venir que le lendemain).
Le duc arrivé à Petit-Bourg, la mémoire encore toute
fraîche de Tarrangement de cette chambre, parcourt
tous les appartements de son château pour en trouver
une dont la position fût pareille : l'ayant trouvée, il y
fait placer des meubles, des tables et des tablettes
absolument semblables à ceux qu'il avoit vus dans celle
de madame de Maintenon; il y mit des livres en qua-
lité et en quantité tels qu'il les avoit vus chez elle, et
dans le même ordre qu'il y avoit remarqué. Le lende-
main le Roi arrive. Madame de Maintenon est con-
duite tout en arrivant dans l'appartement qui lui étoit
destiné; en y entrant elle fut si frappée de la ressem-
blance qu'elle croyoit presque entrer chez elle.
L'heure de ses lectures arrivée, sans avoir la peine de
déballer ses livres, elle n'eut que la main à porter sur
sa tablette; elle y trouva tous les livres qu'elle lisoil,
et qui plus est, le cordon placé dans chaque livre à
l'endroit où elle en étoit. Elle fut on ne sauroit plus
surprise que le duc ait pu copier si exactement tout
l'arrangement de sa chambre; elle lui en témoigna
toute sa satisfaction, et se récria beaucoup sur l'excès
était à Sainl-Cyr, et aurait profilé de son absence pour prendre
un plan de la disposition de sa chambre, de ses meubles et
de ses livres (Édit. Ghéruel de 1857, t. VI, p. 118).
364 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE.
de cette galanterie qui fut on ne sauroit plus admirée
du Roi et de toutes les personnes qui étoient de ce
voyage...
On ne peut trop admirer madame de Maintenon
sur le silence exact qu'elle a elle-même garde sur son
mariage dans tous les temps. Toute autre qu'elle, eut
peut-être été tentée plus d'une fois de faire en sorte
qu'on le sût, et on peut dire qu'il est surprenant
qu'elle n'ait jamais laissé échapper aucun propos qui
pût le prouver. Si l'on a trouvé dans les lettres
secrètes de son directeur des traces du rang qu'elle
occupoit auprès de Louis XIV, on n'a pas pu trouver
dans ses propres lettres, ni dans ses écrits les plus
secrets, ni dans aucune autre pièce sortie de sa main,
aucune marque de cette alliance. Vivant dans une
parfaite liberté après la mort du Roi, au milieu des
dames de Saint-Louis et des demoiselles dont elle
prenoit soin, elle auroit pu s'échapper quelquefois ou
même avouer en confidence son secret. Cependant
jamais elle n'en fit rien, si ce n'est à madame du
Pérou (dame de Saint-Louis, à laquelle elle donna tou-
jours des preuves d'une considération et d'une estime
particulière), à qui elle répondit sur ce qu'elle lui
disoit de la différence de son état à celui des autres
favorites : « Ce sont des liens sacrés. » Toutes les
dames de Saint-Louis qui l'ont vue ont toutes rendu
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 365
témoignage à son incompréhensible discrétion, en
sorte qu'on peut dire qu'en toute sa vie elle ne s'est
jamais expliquée sur cela. 11 falloit même que la mo-
destie de madame de Maintenon eut prodigieusement
imposé à ses nièces, aux personnes qui la servoient,
et à toutes celles qui l'approchoient, puisque personne
n'osa jamais lui parler de cette alliance dont la flat-
terie auroit pu croire pouvoir faire usage pour s'insi-
nuer dans son esprit.
Peu de jours avant la mort du Roi, plusieurs
princes qui se trouvoient dans sa chambre, et à qui il
parla s'attendoient qu'il alloit leur déclarer son
mariage, mais il ne le lit point. Parmi ces princes
étoit monsieur le duc d'Orléans, régent, lequel a dit
depuis à madame la marquise d'Hautefeuillc ' un jour
1. La marquise d'Haiitefeuille étoit pelite-fille du maréciial
de Grancey, maison fort en faveur auprès du duc d'Orléans,
régent,etnomément ladite marquise, nièce de madame de Marey
qui avoitélé, je crois, gouvernante du Wégenl. (No tn du manuscrit.)
Marie-Françoise-Élisabeth Rouxe! était fille de François Bénédict,
marquis de Grancey, lieutenant général des armées du Roi, et
de Jeanne Garmée de Rahodanges, Elle épousa, en 16SC, Gabriel-
Etienne Texier, comte d'Hautefeuille, lieutenant général des
armées du Roi. Quant à madame de Marey, elle était fille de
Jacques Rouxel de Grancey, troisième du nom, maréchal de
France et de sa seconde femme Charlotte de Mornay.Née en 1648,
elle épousa, le il novembre 1663, Joseph Rouxel, comte de
Marey et de Clermont, son cousin germain. Après la mort de
la maréchale sa mère, qui était la sœur de Villarceaux, elle
fut gouvernante d'Élisabeth-Charlolte d'Orléans, depuis du-
chesse de Lorraine et ensuite du duc d'Orléans; elle mourut
le 9 mai 1728.
366 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
qu'il lui parloit de madame de Maintenon : «Les
princes et moi, dans la chambre du feu Roi, nous
avions tous peur qu'il déclarât qu'il avoit épousé
madame de Maintenon, ce qui nous auroit bien con-
trariés et bien embarrassés. » C'est madame d'Haute-
feuillc elle-même qui me redit ce propos mot à mot
en 17/i8...
Son amour pour Dieu, sa conformité à sa volonté, sa
confiance en sa providence se montroient dans toutes les
occasions. Quand elle voyoit quelqu'un dans la misère,
après avoir fait les arrangements nécessaires pour le
secourir, elle lui disoit : « J'ai été comme vous autrefois,
aussi pauvre et affligée; j'ai toujours eu grande con-
fiance en la Providence. Tâchez d'avoir ces dispo-
sitions; soumettez-vous à la volonté de Dieu; il ne
vous abandonnera pas. » Cette parfaite soumission à la
volonté de Dieu parut dans toute sa sincérité lors-
qu'elle eut perdu le Roi; cette perte n'intéressoit pas
moins son cœur ([ue son état et sa fortune; elle
l'aimoit avec ton le la vivacité d'un cœur naturel-
lement tendre et reconnoissant; mais ce cœur, aussi
généreux que tendre, l'éleva au-dessus de toutes les
considérations humaines pour chercher Dieu et une
consolation solide dans sa volonté...
Je puis ajouter à tout ce que j'ai dit jusqu'ici de
madame de Maintenon que l'humilité, qui fut toujours
MÉMOIRES n£ MADEMOISELLE D'aUMALE. 367
chez elle une vertu principale, lui faisoit regarder avec
dédain toute espèce de distinction. Elle étoit vivement
touchée de ce que toute grandeur s'efface devant Dieu,
qui est la grandeur même. Elle avoit un singulier
plaisir à se trouver aisée avec tout le monde dans les
exercices de religion. « J'ai toujours du plaisir, me
disoit-elle, quand je vois tout le monde confondu et
sans nulle différence, ma femme de chambre commu-
nier avec moi et souvent beaucoup mieux que moi. »
Elle pensoit des autres beaucoup moins que d'elle-
même. Je puis dire en un mot, et toutes les personnes
qui l'ont connue comme moi diront qu'il seroit fort
difficile de se faire une énuméralion exacte de ses
vertus. Pour terminer tout ce que j'ai dit jusqu'ici de
madame de Mainlenon, je puis dire, d'accord avec
toutes les personnes qui l'ont connue comme moi, que
c'étoit une femme vraiment digne, pour ne pas dire
au-dessus de toutes sortes d'éloges.
APPENDICE
T. II.
24
APPENDICE I
Le portrait que nous avons mis en lête de ce volume
a été récemment trouvé à Lyon, chez un antiquaire, par
M. Léon Dru, connaisseur et collectionneur émérite. La
ressemblance avec d'autres portraits contemporains ne
permet pas de douter qu'il ne représente madame de Main-
tenon aux environs de cinquante ans, c'est-à-dire à l'époque
de son mariage avec Louis XIV. M. de Nolhac, le con-
servateur du Palais de Versailles, si compétent dans
toutes les choses du xvn'' et du xvni" siècle, n'hésite pas
à l'affirmer. Nous ne saurions dire quel est l'auteur de
ce portrait. La peinture en est bonne et la figure traitée
avec beaucoup de soin.
APPENDICE II
LETTRE DE LOUIS XIV ECRITE PEU DE TEMPS AVANT
SA MORT A SON ARRIERE -PETIT- F I L S ET DEPOSEE
ENTRE LES MAINS DU MARÉCHAL DE VILLEROY
POUR ÊTRE REMISE AU JEUNE ROI A L'AGE DE DIX-
SEPT ANS.
Je doute qu'il ail paru beaucoup d'exemplaires de celle
leltre; la copie que j'en vais donner a élé faite sur l'ori-
ginal même; on y verra au naturel toute la tendresse d'un
père et toute la bonté d'un Roi.
LETTRE DE LOUIS XIV A SON DIGNE SUCCESSEUR
LOUIS XV
Mon Fils, si la divine providence en qui je me confie
daigne conserver vos jours jusqu'au temps où la raison
puisse vous faire agir par vous-même, recevez avec res-
pect cette lettre des mains de ce fidèle sujet à qui je fais
jurer qu'il vous la rendra en mains propres : dans laquelle
lettre vous trouverez les dernières volontés de votre père
et votre Roi, qui, au moment de quitter la vie, sent
redoubler sa tendresse pour vous en qui il voit tous ses
enfants revivre et dans un âge si tendre que les troubles
qu'il prévoit sous votre minorité lui donnent plus d'inquié-
tude que les horreurs du trépas qu'il va bientôt subir ne
lui causent d'effroi. Si quelque chose peut adoucir ma peine
APPENDICE. 373
dans cet état, c'est, mon Fils, la promesse des bons sujets
qui ont tous fait serment dans mon sein de veiller sur vos
jours et verser leur sang pour votre conservation. Récom-
pensez-les, mon Fils, lorsque vous en aurez connoissance
et ne les oubliez jamais, ni les soins que mon Fils le duc
du Maine que j'ai jugé digne de mettre auprès de votre
personne prendra de vous. Cette distinction, que j'ai crue
nécessaire pour l'amour de vous-même, lui suscitera sans
doute pour ennemis ceux qui se trouveront par cette sage
prévoyance éloignés de la cupidité qu'ils ont de régner, et
si par quelque trouble qui pourroil survenir dans votre
royaume il arrivoit quelque malheur à ce prince, ou
quelque changement dans ce que j'ai établi en sa faveur,
je désire, mon Fils, si Dieu vous conserve, que vous réta-
blissiez les choses dans le même état où elles se trouveront
à ma mort, tant pour la religion que pour ce qui touche
le duc du Maine. Ayez de la confiance en lui; suivez ses
conseils; il est très capable de vous bien conduire, et si la
mort vous p^rivoit d'un si bon sujet, rendez à ses enfants,
en leur conservant le rang que je leur ai donné, toute
l'amitié que vous devez à leur père, qui m'a promis, juré,
de ne vous abandonner qu'à la mort.
Que le sang et l'amitié vous unisse toujours avec le Roi
d'Espagne, sans qu'aucune raison d'intérêt ou de politique
mal entendue vous en sépare jamais; c'est là le seul moyen
de conserver la paix et la balance de l'Europe.
Ayez toujours un attachement inviolable au père commun
des fidèles, et ne vous séparez jamais, pour quelque motif
que ce puisse être, du sein et du centre de l'ÉgUse. Mettez
en Dieu toute votre confiance, vivez en chrétien plus qu'en
Roi, et n'attirez jamais sa main sur vous par aucun
dérèglement dans vos mœurs. Remerciez sa divine provi-
dence qui protège si visiblement ce royaume. Donnez à
374 APPENDICE.
VOS sujels le même exemple qu'un père chrétien donne à
sa famille ; regardez-les comme vos enfants ; rendez-les
heureux si vous le voulez être; soulagez-les le plus tût
que vous pouvez de tous les impôts violents dont la néces-
sité d'une longue guerre les a surchargés et que leur
fidélité leur a fait supporter avec soumission. Faites-les
jouir d'une longue paix qui seule peut rétahlir les affaires
de votre royaume; préférez toujours la paix aux événe-
ments douteux de la guerre et souvenez-vous, mon Fils,
que la plus éclatante victoire coûte toujours trop cher,
quand il faut la payer du sarg de ses sujets. Ne le versez
jamais, s'il est possible, que pour la gloire de Dieu; cette
conduite attirera sur vous la bénédiction du ciel pendant
le cours de votre règne ; recevez la mienne dans mes der-
niers embrassements *.
1. L'abbé Garrigues de Froment, en marge du manuscrit, a
mis cette noie : « Si monsieur d'Aumale donne au public
cette lettre, qui pourtant est devenue fort commune, qu'il la
donne à la suite du testament sans aucun préamJjule. »
Bien que suivant l'abbé, cette lettre fût devenue fort
commune, cependant nous ne l'avons retrouvée dans aucun
ouvrage ou recueil du temps. Elle n'a été comprise ni dans
le recueil des Lettres de Louis XIV publié à Edimbourg
en l"o5, qui s'arrête en 1693, ni dans ses OEuvres complètes
publiées par Grouvelle en 1806, ni dans l'Édition de ses
Mémoires donnés par Dreyss en 1860. 11 avait bien paru en 1733
une prétendue Lettre de Louis XIV à Louis XV. Mais cette
lettre n'est qu'un libelle qui fut condamné au feu par arrêt du
Parlement le 30 mars [Ciironique de la Régence, t. II, p. 388).
Nous inclinons à croire qu'une confusion s'est faite dans
l'esprit de l'abbé Garrigues de Froment, entre cette lettre et
le texte des dernières paroles de Louis XIV à son petit-fils
dont plusieurs variantes avaient été en efTet publiées (Voir
sur ces variantes. Le Roi, Curiosités historiques). Quant à la
lettre elle-même, Villeroy étant un des rares personnages de
la Cour qui aient continué à visiter madame de Maintenon
à Saint-Cyr après la mort de Louis XIV, il est plausible qu'il
l'ait montrée à madame de Maintenon, et que mademoiselle
APPENDICE. 375
d'Aumale ait pu, ainsi qu'elle le dit, en prendre copie sur
l'original. D'après les instructions de Louis XIV, Villeroy
devait remettre celte lettre à Louis XV quand le jeune roi
aurait atteint l'âge de dix-sept ans, c'est-à-dire en 1727. Mais
à cette époque, le duc d'Orléans était mort, le duc du
Maine gracié et retiré à Sceaux, et Villeroy lui-même relégué
dans son gouvernement de Lyon. 11 est infiniment probable
que la lettre n'aura jamais été remise, ce qui expliquerait
qu'elle ne soit point connue.
FIN
TABLE
INTRODUCTION I
AVERTISSEMENT LXIII
MADAME DE MAINTE NON ET MADAME DE MON-
TESPAN '
MADAME DE MAINTENON ET LA DUCHESSE DE BOUR-
GOGNE
MADAME DE MAINTENON ET LOUIS XIV
LE SIÈGE DE TURIN. — l'aNNÉE 1709 ET LES
CHARITÉS DE M A D A M E D E M A I N T E N 0 N
MORT DE LA DUCHESSE ET DU DUC DE BOURGOGNE. . 302
323
MORT DE LOUIS XIV
APPENDICE
181
263
369
597-02. — Coulommiers. Imp. Paul BRODARD. — 1 03.
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